Jean Kergrist, compagon de toutes nos luttes

19 novembre 2019 Publié par

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Vous pourrez lire ci-dessous le texte lu ce 19 novembre 2019 pour les obsèques de mon ami Jean Hamon, dit Jean Kergrist, à Kergrist-Moëlou dans les Côtes-d’Armor.

Un bon comédien ne peut pas rater sa sortie. Jean a donc beaucoup fait pour soigner la sienne. Sachant les risques de l’improvisation, il a voulu anticiper sur le moment qui nous rassemble aujourd’hui et il m’a demandé de vous raconter un peu de sa vie. J’ai accepté parce que je n’aime pas les éloges funèbres. J’aime dire tout le bien que je pense des gens de leur vivant. J’ai eu la chance de pouvoir le faire plusieurs fois en ce qui concerne Jean et en particulier dans la revue Armen. Il a aussi pu prendre connaissance ce que je vais vous lire maintenant et qui n’est donc rien d’autre qu’un éloge non-posthume.

Ce sera forcément incomplet et bien d’autres pourraient aider à saisir ses multiples facettes. Ainsi, Joël Bigorgne a su dire dans Ouest-France l’intensité de son dernier spectacle et ce que lui doit la Bretagne. Jean Lebrun a pris la mesure de l’historien sauvage et du chercheur en spiritualité qu’il fut aussi.

Pour vous parler de Jean, j’ai d’abord essayé d’imaginer ce qu’il aurait pu vous dire lui-même en jouant avec les références du genre.

Entre ici, Jean Kergrist, avec ton terrible cortège : entre ici clown atomique, entre ici clown agricole, entre ici clown d’orgueil, entre ici missionnaire, entre ici clown Cocogema, entre ici clown informatique, entre ici clown docteur chef, entre ici Madone du Top niveau, entre ici clown Chomdu qui n’en a pas moins écrit une bonne vingtaine de livres, entre ici Oussama Ben ma poule, entre ici bagnard éternel !

Mais n’est pas Kergrist qui veut et vous ne m’en voudrez pas de continuer sur un mode plus sobre, sans cesser pour autant de m’adresser à mon vieil ami.

Résister en temps de guerre déclarée, rien de plus évident mais résister quand la société ne sait pas qu’elle est en guerre, voilà qui ne va pas de soi. Tu as été de toutes les résistances depuis 45 ans, les petites et les grandes. Côté petites, je n’en dirai qu’une, pour l’exemple :  tu es venu en 1976 pour jouer gratuitement le Clown atomique afin de soutenir de jeunes paysans expulsés des bâtiments qu’ils occupaient à Saint-Rivoal.

Quant aux grandes résistances, le demi-siècle écoulé n’en a pas manqué. En commençant, justement, par le nucléaire. Tous ceux qui étaient là n’ont pas oublié ton arrivée dans l’une des plus grandes manifestations rassemblées à Plogoff avec ta carriole brinquebalante. Impossible d’oublier aussi l’extraordinaire mouvement de foule qui s’est porté vers toi dans ce grand champ de Glomel où tu nous as illico embauché dans ta mine d’uranium, distribuant louches et passoires précieusement collectées dans le bourrier municipal. Ce n’est pas par hasard si Bretagne Vivante-SEPNB t’a décerné en 1991 son prix Hermine de la décennie pour « l’ensemble de l’œuvre de décapage en faveur d’une Bretagne vivante ». C’était l’époque où, administrateur actif d’Eau et rivières de Bretagne et devenu à ce titre vice-président de la commission environnement du pays du Centre-Ouest-Bretagne, tu as pu arracher les financements pour 23 emplois dans des chantiers de rivière pendant deux ans et contribuer à la pérennisation de la moitié d’entre eux. Je crois que tu étais aussi fier de cette action-là que de de tes plus belles réussites théâtrales.

Parmi ces réussites, qui oublierait le paysan choisissant ses vaches et son taureau parmi les spectateurs, puis, surendetté à mort, fonçant dans la foule avec sa tronçonneuse ? C’était un bonheur dans les fêtes où tu jouais le Clown agricole de voir ces paysans à la casquette vissée sur la tête se tenir prudemment au dernier rang, bras croisés, redoutant ce qu’on n’appelait pas encore l’agribashing. On les voyait bientôt écroulés de rire et, pour finir, reconnaissants de t’avoir vu si bien dénoncer la non-vie qui leur était faite. Tout était déjà dit du malheur des hommes écrasés par l’intensification, hier comme aujourd’hui.

Je n’oublie pas non plus que, bien sûr, tu as été aussi aux côtés de tous ceux qui ont œuvré pour que le projet fou de Notre-Dame-des-Landes ne détruise pas une immense zone humide.

Tu as aussi su te trouver des compagnons à ta mesure : les bagnards de Glomel te doivent d’être aujourd’hui plus que des fantômes au bord du canal. Tu les as accommodés à toutes les sauces, radio, télé, cinéma, livre, exposition.

Enfin, tous ceux qui t’ont vu porter jusqu’en mai dernier le beau projet sur l’imaginaire des landes où t’avait embarqué Élisabeth Renault avec le musée de Saint-Brieuc se souviendront du bonheur sans pareil de l’inventeur solitaire du Théâtre national portatif quand il était au cœur de la création collective et au milieu d’enfants qui rivalisaient d’inventivité avec lui.

Difficile d’oublier aujourd’hui que, dès 1981, tu as commencé un dialogue sans concession avec l’Ankou autour du corbillard rapporté de Normandie et pièce centrale du Clown d’orgueil. Tu ne pouvais pas te contenter de résister à la bêtise, à la fièvre acheteuse, au délire nucléaire, à tous les mensonges, il fallait bien aussi que tu résistes à l’Ankou jusqu’à lui faire un ultime pied de nez rouge en forme de coquelicot aujourd’hui : tu continues encore à soutenir ceux qui luttent pour préserver la beauté du monde, Bretagne Vivante et Nous voulons des coquelicots.
Un grand comédien ne peut pas rater sa sortie, disais-je. Mais es-tu vraiment sorti ? Pas de nos mémoires et de nos cœurs en tout cas.

 

Un commentaire

  • Merci Jean Kergrist,
    Merci à toi François de nous le faire vivre et de nous faire encore rire avec lui dans ces lignes.

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