Les Bretons avaient-ils peur du loup ?

27 juillet 2015 Publié par

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1903 Loup Menez-Hom (Copier)Les arguments les plus solides pour relativiser les dangers présentés par les loups sont ceux qui nous viennent, paradoxalement, des chasseurs et des paysans bretons eux-mêmes. On peut remarquer, en premier lieu, qu’au XIXe siècle, les plaintes qui remontent vers les louvetiers et l’administration concernent les dégâts faits au bétail et que, quand les loups rentrent dans les cours de ferme ou les maisons (comme c’est signalé pour les Côtes du Nord en 1801), c’est pour dévorer… les chiens ! En hiver, on allume des feux dans les carrefours « pour préserver les troupeaux » (E. Davies).

On ne peut, bien sûr, passer sous silence des témoignages faisant état de frayeurs liées au loup mais ils ne suffisent pas à établir l’existence d’une grande peur généralisée. D’ailleurs, l’un concerne des enfants qui dormaient dans la maison des papeteries Vallée à Belle-Ile-en-Terre et qui tremblèrent d’effroi dans leur lit quand des loups vinrent hurler dans la cour, pendant le terrible hiver 1870-1871 (J. Vallée). Un autre témoignage, celui d’Armand Dagnet dans ses souvenirs sur le Coglais souligne tout autant que ce n’est qu’en raison de la réaction des loups que le héros s’inquiète ; il s’agit d’un homme du bourg de Saint-Sauveur qui chantait sur la route en rentrant chez lui, entendant des loups hurler, il voulut répondre « pour farcer, mal lui en pris car plusieurs loups le suivirent bientôt et il finit par leur abandonner sa charge de paille pour le lit afin de les occuper et d’arriver plus vite au village. Par ailleurs, deux témoignages au moins attestent aussi qu’un homme armé d’une fourche allait parfois surveiller les abords du lavoir quand celui-ci était isolé et que des loups étaient signalés, mais c’était sans doute une précaution ponctuelle liée à une situation inhabituelle.

Généralement, on a si peu peur des loups que l’on se contente d’enseigner aux jeunes enfants qui gardent les moutons ou les vaches à « mettre l’eau » (un ruisseau) entre le loup et eux ou à effrayer l’animal en frappant leurs sabots l’un contre l’autre s’ils ont l’occasion de les voir. La danse du loup, véritable « tambour au pied » était d’ailleurs destinée à éloigner les loups dès qu’ils étaient signalés, comme l’ont montré Hélène et Jean-Michel Guilcher.

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Mieux, on trouve des bergères tirant d’un côté la brebis que le loup tient de l’autre (P. Corvez), tapant sur un loup à coup de sabot (H. de Boisboisselle), ou dispersant une meute à coups de fourche comme, le fit en 1851, Marie-Noëlle Le Goëffic, épouse Gautier, surnommée ensuite « l’héroïne de Kerpert ». Dans la région de Malestroit, on citait le cas d’un jeune homme qui n’avait pas hésité à étouffer un loup qu’il l’avait vu entrer dans la pâture où il gardait du bétail ; bientôt le loup et l’homme se retrouvèrent à tourner autour d’un tas de bois, mais l’homme qui avançait plus vite se trouva bientôt derrière le loup qu’il saisit et étrangla. Il fut ensuite porté triomphalement sur le cadavre de sa victime dans le village (P. Phélipot). Á Saint-Hernin, un loup pourchassé à grands cris se trouva face à face avec un homme dans un chemin creux ; il lui sauta à la gorge, tout en se protégeant, l’homme serra le loup de toutes ses forces et appela au secours ; quand les gens du village arrivèrent, le loup était mort et l’homme ne portait que des blessures superficielles (G. Caro). On peut penser que ces exploits, qui demandaient sûrement du courage, n’étaient réalisables que face à des louvarts et, on trouve tout autant d’anecdotes racontant comment le loup se trouvant nez à nez avec un homme fait prestement demi-tour, ce qui avait même valu le surnom de « Jacques, celui qui a vu le loup » à un homme de Saint-Thurien (M. Herrou).

Encore plus intéressant est le cas de la fillette partant à la poursuite du loup comme le raconte E. Davies, qui a chassé à courre dans les monts d’Arrée vers 1855 : « Une pénible sensation régnait par suite de la récente disparition de la petite fille d’un paysan du voisinage du Huelgoat. Une pauvre gamine de six ans avait reçu de ses parents, comme c’est la coutume dans cette contrée, la garde d’un petit mouton noir (…). La croyance des paysans sur l’inviolabilité des personnes humaines par le loup restait forte et inébranlable (…) et ils firent d’actives battues pendant de longs jours et même des semaines. Quelques paysans en arrivèrent à conclure que c’était le loup-garou. Six semaines s’était passées quand un charbonnier la retrouva. Elle avait en fait poursuivi le loup qui emportait son mouton ! ».

Le témoignage de Davies est non seulement corroboré par l’absence quasi totale de décès dus à des loups autres qu’enragés en Bretagne au XIXe siècle, mais aussi par Boucher de Perthes, le fondateur de la préhistoire française, qui vécut à Morlaix une trentaine d’années avant la visite de Davies et qui écrivait déjà à un correspondant : « Je n’ai jamais entendu dire qu’ils y avaient sérieusement attaqué les hommes ».

On notera aussi qu’en formulant l’hypothèse du loup-garou, les agriculteurs reconnaissaient implicitement qu’un loup s’attaquant aux humains n’était pas « normal ». Ils rejoignaient en cela les contemporains des guerres de la Ligue (fin XVIe) proposant la même explication selon le chanoine Moreau : « Telles ruses de ces bêtes sont à peu près semblables à celles de la guerre, et mirent dans l’esprit du simple peuple une opinion que ce n’étaient pas loups naturels, mais que c’étaient des soldats déjà morts qui étaient ressuscités sous forme de loups (…) et, communément, parmi le menu peuple, les appelaient-ils en leur breton, tut-bleis, c’est à dire gens-loups ».

D’ailleurs, la plus connue des invocations contre le loup ne consiste-t-elle pas à distinguer un danger mineur – le loup – qui relève de Saint Hervé, d’un danger majeur – créature diabolique – qui relève de Dieu : « Si tu es Guillou, par Saint Hervé va-t’en; si tu es Satan, au nom de Dieu, va-t’en !».

Il faut aussi écouter attentivement le conseil que Saint Guénaël adresse à une louve et ses louveteau qui le supplient de rester sur place : « Vous n’avez pas le droit de rester ici, vous dont l’espoir dans la vie tient à nuire aux hommes et à tuer du bétail innocent. Émigrez vers des régions désertes et inaccessibles aux hommes ». Ne reconnaît-il pas, implicitement, que les loups ne mangent pas les hommes ? De même, la vie de Saint Ronan ne nous montre-elle pas le loup se contentant d’emporter un mouton tandis que c’est Saint Ronan qui est accusé d’être un loup-garou et d’avoir tué la fille de Keban ?

De façon générale, les légendes mettant en présence un saint et un loup nous montrent ce dernier dévorant puis remplaçant l’âne ou le cheval du saint, (Hervé, Maudez, Malo, Thégonnec, Envel) mais jamais faisant leur repas d’un moinillon ou d’une nonne. On trouve même un saint, Cunual, pour guérir miraculeusement des louveteaux aveugles à la demande de leur mère qui le récompense d’un anneau d’or !

Ainsi donc, au dire même de ceux qui l’avaient fréquenté pendant des millénaires, le loup ne s’attaquait aux hommes que dans des cas particuliers, ayant sans doute appris à ses dépens à se méfier d’eux comme de la peste. Ces éléments ne doivent-ils pas conduire à nuancer beaucoup des opinions proférées, dans un sens ou dans l’autre, sur la dangerosité du loup : elle est sans doute largement fonction de l’environnement paysager et humain dans lequel le prédateur évolue. On ne saurait imputer, comme le fait G. Carbone, tous les décès connus à d’inexplicables « épisodes de prédation  » – bête du Gévaudan, de la forêt d’Orléans, d’Auxerre, des Cévennes ou de Sarlat à l’appui. On ferait mieux de chercher, en respectant les unités géographiques et culturelles, du côté de l’évolution des pratiques pastorales (où et quand des jeunes enfants sont-ils amenés à garder seuls des moutons ?), du côté des aléas climatiques (années où les espèces proies se sont raréfiées), du côté des périodes de relâchement de la destruction « en routine » des loups (famines, conflits, épidémies). On pourrait alors disposer des « données corrigées des variations saisonnières » de la prédation des loups sur les humains.

Pour ce qui concerne la Bretagne, il ne fait pas de doute que celle-ci a toujours été faible mais sûrement pas inexistante, l’occasion d’un petit enfant seul faisant le larron (la dernière victime semble être une fillette morbihannaise égorgée dans une grange en 1880). Située « en bout de ligne », la province était en partie soustraite aux apports de loups venus de l’est de l’Europe et elle se trouve ainsi bénéficier d’une plus grande stabilité comportementale de l’animal. Quant à l’explication des attaques par le loup-garou, n’est-elle pas, comme le suggère Michel Murger, la traduction culturelle, bricolée selon les temps et les lieux avec les vestiges de traditions variées, de l’émotion des hommes face à ce qu’ils vivaient comme une anomalie de la nature ?

L’acceptation sociale d’une « fatalité » est directement liée à la perception qu’on en a : sous l’ancien Régime, les habitants d’un village breton avaient, au pire, connaissance d’un décès ou deux décès dû à un loup à des intervalles de plusieurs années ; cet accident était sûrement perçu comme beaucoup plus exceptionnel, et donc pourquoi pas surnaturel, que ne le sont aujourd’hui les milliers de tués sur les routes de France qui ont pourtant engendré la célèbre légende « urbaine » de la Dame blanche faisant de l’auto-stop, en dépit des statistiques sur le rôle de l’alcool et de la vitesse au volant.

En fait, la fréquence des attaques de loups sur des humains a sensiblement diminué en Bretagne à partir de 1820 sans doute parce que la pression démographique qui peuple les campagnes et le développement des actions de destruction des loups fait que « l’insécurité change de camp ». Les seuls cas cités sont ceux de loups défendant un mouton chèrement acquis contre des bergers trop zélés à leurs yeux ou des loups enragés. Plus prudent que froussard ; mangeur d’homme si l’occasion lui en est donnée, le loup n’est qu’un prédateur opportuniste cherchant à survivre.

Ce n’est pas une raison suffisante pour que l’on trouve encore dans des textes récents diffusés par des naturalistes attachés à la protection du loup que « plusieurs études ont été menées dans le monde à ce sujet et aucun cas d’attaque n’a pu être prouvé. Autrefois, il est probable que certaines attaques ont été le fait de loups enragés (la rage a aujourd’hui disparu de France). Les autres cas sont à imputer à la légende. Vous pouvez sans crainte vous promener dans les forêts habitées par le loup ». On serait tenté de dire que certains écologistes ne seraient pas loin de penser comme les paysans bretons d’autrefois : l’idée que le loup puisse attaquer l’homme leur est si étrangère qu’ils préfèrent mettre les « autres cas » sur le compte de « la légende », dénégation de même nature, à ceci près que les valeurs sont inversées : les uns, parce qu’ils croient aux morts (ils est vrai qu’ils les ont vus), croient à la légende ; les autres, parce qu’ils ne croient pas au légendes s’en servent pour nier les morts.

(Extrait de Quand on parle du loup en Bretagne, éditions du Télégramme, 2004, épuisé).

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