Une année en Bretagne

Une année en Bretagne

Au cœur de l’été, prendre un chemin creux. Marcher dans l’odeur des mousses, s’arrêter devant l’entrée d’un pré pour une chaude bouffée de foin, Entendre cent mille abeilles dans le châtaignier qui sue, rejoindre la route pour écouter le long murmure des peupliers. Caresser le duvet de la feuille du hêtre, frissonner à la source. Goûter la noisette de terre, siffler dans une feuille d’ivraie, sentir le fenouil au bord de la plage. La lucarne finira bien par s’ouvrir…

Mon ami Hervé Ronné m’a encore embarqué dans un projet. Ce doit être le vingt-troisième livre que nous réalisons ensemble. En voici la petite introduction.

Le 27 avril 1821, Boucher de Perthes, le fondateur de la préhistoire française, chevauche en compagnie de son domestique et d’un lieutenant sur la côte de Guimaëc dans le Finistère. Soudain, raconte-t-il ans ses mémoires, ils aperçoivent une île vers le large : « Or, mes compagnons qui sont nés sur les lieux, et moi qui y suis passé cent fois, n’avions jamais vu d’île à cette place ». Henri, le domestique « aussi superstitieux que le sont les paysans bretons, était pâle comme s’il eut été en face d’un spectre ». Sans expliquer pour autant ce qu’il a vécu et qui semble bien s’apparenter un mirage, Boucher de Perthes évoque le jour de 1812 où il a vu, avec une partie de la population de Boulogne, toute proche du rivage, la côte anglaise…

C’est ainsi : parfois d’étroite lucarnes se découpent dans le ciel et nous offrent sans prévenir le spectacle de cet autre monde qui hante le nôtre. Mais, avouons-le, le phénomène est rare dans la nature. Il en va tout autrement avec les photographies d’Hervé Ronné. Chacune des 365 images proposées dans ce livre découpe une lucarne dans ce que nous nommons la réalité et nous donne à voir sa face cachée. Il ne reste plus qu’à feuilleter le livre et partir, le nez au vent, guetter l’ouverture de la lucarne…

Au cœur de l’automne, prendre le chemin des fontaines et des chapelles, des chênes sacrés et des menhirs. Regarder les feuilles mortes tapisser le lavoir, le vol noir des corneilles sur Carnoët ; fermer les yeux pour mieux sentir et entendre la foire aux chevaux de Bulat ; goûter les palourdes fraîches de la grande marée.

Au cœur de l’hiver, deviner le renard à l’acre senteur d’une souche en forêt de Paimpont ; écouter les oiseaux migrateurs en baie de Saint-Brieuc ; s’abriter dans la cathédrale de Dol ; réciter un poème dans le cimetière marin de Lanester ; marcher face au soleil de l’aube à Essé.

Au cœur du printemps, compter la fortune du pouillot véloce (« tchi-tcha, tchi-tacha… ») ; recenser les pontes de grenouilles agiles dans les mares de Notre-Dame-des-Landes ; se parfumer avec les lys, les œillets et les immortelles des dunes d’Houat et d’Hoedic ; boire le lait frais d’une vache Bretonne pie noir.

Au cœur de l’été, prendre un chemin creux. Marcher dans l’odeur des mousses, s’arrêter devant l’entrée d’un pré pour une chaude bouffée de foin, Entendre cent mille abeilles dans le châtaignier qui sue, rejoindre la route pour écouter le long murmure des peupliers. Caresser le duvet de la feuille du hêtre, frissonner à la source. Goûter la noisette de terre, siffler dans une feuille d’ivraie, sentir le fenouil au bord de la plage.

La lucarne finira bien par s’ouvrir…

François de Beaulieu

12 avril 2017