Michel Pastoureau se prend les pieds dans la peau du loup

28 novembre 2018 Publié par

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Couverture du livre de Michel PastoureauTous les amateurs d’histoire connaissent Michel Pastoureau pour ses passionnants livres sur les couleurs et l’héraldique. Le loup, qu’il a croisé dans les armoiries, fait l’objet de son dernier ouvrage, Le loup, une histoire culturelle (Le Seuil, 160 p., 19,90 €). Bénéficiant d’une belle illustration, le livre parcourt en douze chapitre tous les thèmes classiques allant de la mythologie aux fables et des garous à la Bête du Gévaudan. Il se clôt par une longue liste de sources et une bibliographie internationale organisée, même si très peu de ces titres sont cités dans le texte ou véritablement utilisés. Rançon probable d’un ouvrage « grand public ».

Les lecteurs séduits par les précédents ouvrages de Michel Pastoureau n’y trouveront pas, hélas, les révélations auxquelles ils étaient habitués. Rien de bien neuf par rapport à ce qu’on trouve déjà dans les ouvrages classiques sur le sujet. Pire, des simplifications ou des banalités là où on était en droit d’attendre une vraie réflexion et des analyses un peu originales.

Le chapitre consacré au Petit Chaperon rouge fournit un exemple d’autant plus intéressant des insuffisances de l’auteur qu’il y affirme que « la question essentielle » est celle de la couleur. On n’en attendait pas moins d’un expert reconnu. Toutefois, aussi essentielle soit la question, la réponse ne fait qu’une vingtaine de lignes mêlant l’improbable « habitude en milieu rural de faire porter aux enfants une pièce de vêtement rouge pour mieux les surveiller », à l’affirmation qu’une « belle robe est toujours une robe rouge » (M. Pastoureau devrait relire Peau d’âne). Et on a du mal à croire qu’il suffirait qu’une « version ancienne » précise que la petite fille est « née le jour de la Pentecôte » et que cela lui aurait valu d’être « vouée au rouge », « couleur de l’Esprit-Saint », pour la faire bénéficier ainsi d’un « rouge protecteur ».

Catalogue du conte populaire nouvelle éditionPire, M. Pastoureau ne semble pas avoir connaissance du Catalogue du conte populaire français dont le premier volume a fait le bilan des versions du célèbre conte sous la plume de Paul Delarue et Marie Louise Ténèze. Ces derniers soulignent, hélas pour M. Pastoureau, que le chaperon rouge est « un trait accessoire, particulier à la version de Perrault ». Ce qui rend les considérations sur la couleur de la robe pour le moins fragiles. M. Pastoureau ignore aussi la remarquable analyse d’Yvonne Verdier parue en 1978 et qui replace les récits populaires du Petit Chaperon rouge dans le contexte de la société rurale (il est même consultable sur le site de la BNF : expositions.bnf.fr/contes/cles/verdier.htm). On y apprend, entre autres, que le conte traite de la transmission des « biens » féminins.

Le chapitre consacré aux saints et aux loups tout comme les pages concernant les loups-garous passent à côté des récits les plus intéressants et se contentent d’énoncer quelques exemples sans les éclairer même d’un regard d’historien : le loup de Gubbio pacifié par saint François d’Assise est évoqué comme dans les meilleurs livres de piété. M. Pastoureau aurait mieux fait de tirer le fil qui dépassait des quelques lignes confuses qu’il consacre à la relation du loup à la lune (p. 138). La vie de saint Ronan, de multiples dictions populaires et la numismatique gauloise auraient pu lui fournir la matière d’une analyse montrant, entre autres, que le grand saint breton, accusé d’être un loup garou agissait en maître du calendrier. Il commandait aux mâchoires du loup qui avait en charge d’avaler le mois lunaire surnuméraire (comme notre 29 février) dans certaines phases du cycle.

Enfin, on découvre que quand l’auteur parle d’histoire culturelle, il n’y inclut que très parcimonieusement la culture populaire, n’hésitant pas à utiliser comme les pieux folkloristes d’autrefois le terme de « superstitions ». Il rapporte en vrac quelques croyances qui ne peuvent avoir une chance de révéler leur sens que si on montre en quoi elles peuvent former système. Faut-il donc s’étonner si M. Pastoureau affirme que « la peur du loup est attestée partout » (p. 131) ? De la longue cohabitation des hommes avec les loups est née une connaissance réciproque où la peur n’était généralement pas la règle. Ainsi, on dispose de multiples éléments qui soulignent que dans la société traditionnelle bretonne, on distinguait les loups « normaux » que l’on pouvait effrayer, des loups « surnaturels » qui pouvaient s’attaquer aux humains.

Le loup une histoire culturelle n’est donc pas un livre de plus mais un livre de trop.

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