Mon père, Hitler et moi – Chapitre 1

29 juillet 2015 Publié par

Logo Logo Logo

Mon père, Hitler et moi

FdB 1942005

copyright : François de Beaulieu

Je propose ici, en forme de feuilleton, une version du livre (paru en 2008 aux éditions Ouest-France) avec de nombreux textes et images supplémentaires. C’est l’histoire d’un homme né en 1913 et bousculé par les brutalités du siècle. Jeune allemand enrôlé dans le Wehrmacht en 1939, il n’a pas abdiqué ses idéaux pacifistes et antinazis. Sa condamnation en 1943 par un tribunal militaire souligne « L’attitude critique du condamné pour tous les phénomènes de la guerre et sa propagande en ce sens auprès de ses camarades, ce qui constitue un grand danger. Á noter particulièrement que personnellement il est attiré spirituellement vers des milieux enjuivés ». Bref, il y a « corruption du moral de l’armée » et « désobéissance ». En conséquence de quoi, il est dégradé, condamné à une peine de sept mois de prison puis à intégrer un bataillon disciplinaire sur le front russe. L’histoire de ses ancêtres qui passe par la Bretagne, Dantzig et Brême éclaire la sienne qui va de Brême à Berlin puis de Paris à Boulay et l’Île-aux-Moines.

Une excellente traduction allemande réalisée par Karl Holl et préfacée par Wolfram Wette a été publiée en 2013 à Brême,  aux éditions Donat.

 

*

J’ai beaucoup aimé le petit livre de la psychanalyste Lydia Flem intitulé Comment j’ai vidé la maison de mes parents. C’est une réflexion sensible sur la transmission. Avec l’autorisation de l’auteur, mais sans la prétention d’avoir ses qualités, je ferais volontiers un tome 2 qui s’intitulerait Comment je n’ai pas vidé la maison de mes parents.

L’idée m’est venue en passant à l’Île aux Moines, dans le Morbihan alors que mon père y vivait et, en dépit de ses 94 ans, n’avait en rien renoncé à faire des projets et, même, à les réaliser.

J’avais préféré ne pas prévenir de telle sorte que ma mère n’ait pas le temps de se tracasser mais j’ai eu un pincement à l’estomac en arrivant car deux ambulances occupaient le terre-plein devant la maison. S’étaient-ils blessés en tentant une sortie à deux sur leur vélo électrique ? Avaient-ils mangé une des boîtes de conserves « petits pois – botuline » achetées par mon père dans une solderie et miraculeusement retrouvées après de longues années d’oubli au fond d’une armoire ? Ce n’étaient pas les hypothèses qui manquaient car j’ai toujours pensé que leur propriété devrait accueillir des stages consacrés aux problèmes de sécurité des personnes âgées, tant elle cumule de « points noirs ». De l’installation électrique hors-normes à la baignoire tueuse, de cheminements semés de pernicieux obstacles aux empilements défiant les lois de la gravitation, rien ne manque dans le pavillon témoin si ce n’est le casque de sécurité pour le visiteur.

Ce n’étaient en fait que les voisins, ambulanciers de leur état, qui déménageaient. Ma mère allait plutôt bien et je suis parti donc saluer mon père dans son domaine (car il dispose, au fond du jardin d’une maison entière quasiment pour lui seul).

Je ne m’attendais pas à y trouver un vaste champ de bataille. Ici et là gisaient des caisses éventrées ; un nombre incertain de sacs, de remorques, de cartons étaient dispersés dans l’herbe du jardin et sous les abris disponibles. Dans la partie ouest de la grande pièce constituant le rez-de-chaussée de la maison, ce n’était pas seulement une nouvelle table géante mais aussi un grand buffet et une belle collection de chaises qui étaient, avec divers autres éléments de mobilier, fraîchement déposés dans le plus grand désordre, accompagné de ce que, de toute évidence, les voisins n’avaient pas eu le courage de mettre à la décharge. Tel un général après le pillage d’une ville conquise, mon père s’enthousiasmait de tant de richesses accumulées (mais, comme pour écarter toute réticence, sans évoquer, ne serait-ce qu’en passant, le prix payé pour l’ensemble).

Le plan du général était de mettre la plus grande table et quelques objets dans la partie est de la maison, au milieu de l’espace laissé disponible par la douzaine d’armoires où, il y a vingt-cinq ans, il avait entassé des livres sur deux ou trois rangées. Toutefois, l’espace « laissé disponible » avait accueilli depuis un nombre considérable de revues, livres, classeurs et cartons qui ne laissaient que de très étroits passages. Le général avait donc travaillé vaillamment, autant pour avoir le feu vert de son épouse (qui gardait un droit de regard sur la partie Ouest), que pour dégager l’espace nécessaire. Il n’avait terminé la veille qu’à une heure du matin. Mais il avait mal estimé la longueur et la largeur des objets convoités et seule une planche à voile (première génération) pouvait, finalement, être entreposée dans l’antre.

J’avais accepté, dans un instant d’inconscience, de l’aider à élargir l’espace nécessaire pour la table, sans m’attarder à discuter sur sa qualité esthétique et son utilité intrinsèque. Mais, à peine étais-je entré par la grande porte située au pignon et donnant un accès à la partie est que j’ai dû me rendre à l’évidence : il était impossible d’améliorer la situation sans avoir à démonter deux armoires pleines de livres. Certes, l’infranchissable réplique du Mur de Berlin constituée par des cartons de chaussures obstruant cet accès depuis vingt ans était miraculeusement tombé mais un examen plus attentif révélait même qu’une des armoires, en partie encastrée derrière une troisième, servait d’appui à une tour d’encyclopédies dépareillées calant elles-mêmes une étagère ayant depuis longtemps renoncé à assumer seule le poids de plusieurs cartons remplis de magazines. Au prix de quelques contorsions, il était possible d’apprécier l’extraordinaire solidarité (je n’ai pas dit solidité) de l’ensemble : hormis le vide central créé la veille, il semblait bien que l’on était face à un de ces châteaux de cartes où plus rien ne peut être ajouté ou retranché sans provoquer une catastrophe, voire à un de ces instants où le jeu de mikado se bloque et où un joueur doit se sacrifier pour déstabiliser l’enchevêtrement quasi définitif. Á ceci près qu’ici, le jeu pesait plusieurs centaines de kilos et que toute initiative inconsidérée pouvait tourner à la catastrophe. Si leur propriétaire n’avait rien perdu de sa belle vitalité, le quart de siècle écoulé n’avait pas été tendre pour ses échafaudages et les grandes bibliothèques avaient pris une gîte considérable. On distinguait dans la pénombre le bois clair des planches commençant à se disjoindre et, si rien ne s’effondrait, c’était tout simplement que, du sol au plafond, la quasi-totalité de l’espace était occupée. Dans une habitation récente, il est certain que les planchers comme les murs de parpaings auraient depuis longtemps volé en éclats, mais ici, la dalle de béton et l’épaisseur des vieux murs de pierre contenaient l’extraordinaire pouvoir explosif de l’ensemble.

IAM (2)Consulté sur ses intentions après l’échec de son plan A, le général avoua ne pas avoir de plan B. Tout au plus sollicitait-il un démontage de la table, afin de « mieux ranger ». J’acquiesçais, même s’il pouvait sembler difficile de « mieux ranger » une pièce où, aussi grande fut-elle, on aurait du mal à faire tenir deux grandes tables, deux buffets, deux petites tables, deux armoires, un coffre, un réfrigérateur, un congélateur, une machine à laver, un téléviseur, un canapé et ses fauteuils, une vingtaine de chaises et au moins autant de cartons. J’avais depuis longtemps appris à discuter le moins possible ses rêves, quels qu’ils soient. En matière d’accueil, son ambition se traduisait par le plus grand nombre possible de chaises et de lits, quand bien même ce nombre fut-il, depuis longtemps, largement supérieur à tout ce qu’il serait possible de rassembler réellement en matière de cousinages et fratries.Dans un dernier sursaut de solidarité filiale, j’ai donc demandé un tournevis pour tenter de démonter le plateau de la table (laquelle table avait demandé, compte tenu de son poids, quatre adultes musclés pour la transporter). Quoiqu’inapte, depuis toujours, au bricolage, le général était équipé en outillage et j’ai rapidement pu disposer d’une bonne quinzaine de tournevis. Malheureusement, aucun ne se révéla capable de faire céder une seule des vis implantées pour l’éternité dans la table par une monstrueuse machine. Je fus donc obligé, à la demande pressante du général, de reconnaître que la table était donc d’excellente qualité et qu’elle valait « le prix payé » et la peine prise. Il aurait fallu être particulièrement mesquin pour lui refuser cette petite satisfaction et je vis bien dans ses yeux que cette certitude suffisait à son bonheur. Je ne dis donc rien des doutes que je me mis à nourrir sur la fonctionnalité du salon qu’il mettait généreusement à disposition de ses enfants, petits enfants, nièces et belles-sœurs. Á lui d’expliquer aux futurs usagers que les deux tables et les vingt-sept chaises qui séparaient le téléviseur du canapé contribuaient à la qualité du spectacle.C’est toujours pareil. Arrive un moment où la gentillesse arrache son masque et laisse apparaître un peu de découragement, voire de lâcheté. Il a beau être mon père, il a beau avoir 94 ans, je prends ma retraite à la fin de l’année et je commence à avoir du mal à le suivre. Sait-il même où il va ?Un détail pour éviter tout malentendu : même s’il y a beaucoup de militaires dans la famille, il n’est pas général. Quant à dire ce qu’il est vraiment, il faudrait tout un livre pour l’expliquer – et encore…

 

Première partie

Ascendances

De La Chavatte à Brême

J’ai mis longtemps à savoir exactement ce qu’avait fait mon père pendant la guerre. Quand d’autres vous écrasent sous leurs exploits et leurs souvenirs, il est resté, au moins jusqu’à un âge déjà avancé, d’une remarquable discrétion. Mais j’ai eu plus de chance que ceux qui n’avaient qu’à découvrir délation, crime de bureau, collaboration quand il ne s’agissait pas de meurtres purs et simples ; c’est d’ailleurs pourquoi je leur ai toujours voué une fraternelle compassion, sachant à quel point ils n’y étaient pour rien.

J’ai mis longtemps à savoir des choses toutes simples. Ainsi, jusqu’à tout récemment, j’ai cru et répété à qui voulait l’entendre qu’il y avait tant de pendules et d’horloges dans la maison de mes grands-parents qu’un homme à qui l’on avait confié toutes les clefs de la maison avait pour mission de les remonter une fois par semaine ! J’ai ressenti une grande déception quand j’ai appris qu’il s’agissait d’une révision bisannuelle réalisée par un horloger du quartier. Ce n’était pas le signe extérieur de richesse qui m’intéressait dans cette anecdote mais son caractère éminemment romanesque. Comment renoncer sans peine à un personnage aussi fascinant qui serait partout chez lui mais comme transparent ? Comment renoncer à un personnage qui symbolise à ce point la confiance la plus totale ? Comment renoncer à cette image du maître du temps ? Bien d’autres légendes construites depuis mon enfance se sont évanouies au fil des entretiens suscités par ce livre mais je n’en éprouve aucun regret car elles ont laissé la place à bien plus d’histoires aussi vraies que fabuleuses.

En direct des tranchées

J’ai vraiment mis longtemps à savoir ce que mon père avait fait pendant la guerre mais j’ai fini par l’apprendre. En fait tout avait commencé en août 1914 (à moins que ce ne soit vers 1550, comme nous le verrons par ailleurs). Mon grand-père, le capitaine Franz Chales de Beaulieu, était sur le front de la Somme, entre Amiens et Saint-Quentin, côté allemand. Il y avait, comme lui, pas mal de soldats allemands portant des noms français. Jean Giraudoux s’est plu à évoquer ce fait dans sa pièce Siegfried : « Le 1er août 1914, rien que dans l’armée prussienne, descendants d’exilés ou d’émigrés français, nous étions quatorze généraux, trente-deux colonels et trois cents officiers. Je parle des gentilshommes. Il y a aussi dans l’intendance un certain nombre de Dupont ». G036Ce qui est certain, c’est qu’au début de la guerre, dix généraux, dont un cousin au quatrième degré de mon grand-père, Martin Chales de Beaulieu (1887-1945), étaient issus de l’aristocratie française et qu’une dizaine d’autres les rejoignirent au cours du conflit. Le lieutenant général Martin Chales de Beaulieu, qui commanda la XIIe division d’infanterie fut un des artisans de la grave défaite infligée aux troupes françaises le 22 août 1914 à Rossignol.

Ses lointaines origines ne brident en rien le capitaine Franz Chales de Beaulieu et dès les premiers jours de son engagement, il a été décoré pour des actions d’éclat. Il les a racontées dans des lettres adressées à son père, colonel en retraite. La première date 30 août 1914 : « Les troupes françaises sont totalement désorganisées. Huit Français se sont rendus à moi, la moitié d’entre eux est blessée. Nous avançons et nous arrêtons dans un village. Mes hommes peuvent boire de l’eau. Je ne peux plus aller à pied et, accompagné de trois hommes, je pars chercher un cheval dans une ferme. Á la sortie, je vois beaucoup de pantalons rouges. Je pense qu’il s’agit de prisonniers faits par des camarades. Je m’approche et je vois qu’il n’y a pas d’Allemand avec eux. Je me retourne et je fais semblant de commander « Tout le bataillon, halte ! ». Puis je crie face aux Français « Les mains en haut » [en français dans le texte]. Ils l’ont tous fait et sont ainsi devenus mes prisonniers ; il y a un major, un commandant et 120 soldats (…). Je suis arrivé dans nos lignes cinq minutes plus tard avec mes trois hommes et les 122 prisonniers. Nous avons été accueillis avec des acclamations de joie. J’étais heureux de ce bon tour que j’avais joué et le lendemain, le général m’a loué devant tout le monde ». L’action lui vaudra une Croix de fer de 1e classe puisqu’il avait reçu celle de 2e classe, le 22 août, pour avoir, du haut de son cheval, rassemblé trois cents soldats en pleine déroute et mené une contre-attaque victorieuse.

1FBNaturellement, mon grand-père écrivait aussi à sa femme, mais, de même que mon père, j’ignorais ce qu’il était advenu de ses lettres. Sa mère ne les lui avait jamais montrées mais elle les avait tapées à la machine et en avait fait un grand cahier relié comptant une trentaine de pages au texte bien serré. C’est à 94 ans que mon père les a reçues de la fille de sa sœur, qui les avait retrouvées à Brême. Il les a découvertes au fur et à mesure qu’il me les traduisait.

Le 28 septembre 1914, le capitaine Franz Chales de Beaulieu commence une lettre qu’il reprend dès qu’il a un moment de libre et qu’il n’achèvera, en fait, que le 1er octobre faute d’avoir pu la faire partir avant. Il écrit : « Nous sommes tout proches de soldats du 97e régiment qui sont morts. Je peux en compter cinquante près de notre tranchées, serrés les uns à côté des autres. Je peux même voir le chef de compagnie avec son trompette. Ils sont à 150 mètres de moi. Les Français ont surpris ce régiment car ils étaient cachés dans la forêt et ils ont pu tirer sur eux sans aucun risque (…). C’est arrivé il y a 24 jours et personne de notre régiment n’a pu les enterrer. Il faut dire que le 97e régiment a eu des pertes énormes avec les tirailleurs français. Le vent qui souffle vers la tranchée apporte une odeur horrible. Mais les vivants ont des droits et je n’ose pas envoyer mes hommes les enterrer. Je permets toutefois, quand c’est possible que mes hommes récupèrent leurs armes, chaussures et pinces à barbelés. J’en vois un qui prend un casque et d’autres des manteaux. Nous sommes dans une tranchée et nous attendons le signal de nos généraux pour la grande bataille qui va commencer (…). Cet après-midi, on a enfin pu enterrer les hommes du 97e régiment. (…) Nous sommes actuellement dans des conditions misérables, pressés dans une baraque, y compris les officiers et le colonel.

PS : Hier ta lettre est enfin arrivée, c’est un blessé de notre régiment qui est revenu après sa guérison. J’ai été très heureux. Mille remerciements. Tu as même payé les impôts ! Tous les détails m’intéressent. Nous avons été à l’abri car nous étions dans la réserve. Il y a une centaine de blessés chaque jour qui arrive dans les infirmeries. Dans quatre heures nous devons nous préparer pour l’attaque.

  1. Notre attaque a eu une fin misérable car notre artillerie a tiré dans la division à côté de nous (…).
  2. Je n’ai pas besoin que tu envoies des fourrures mais, fin octobre, j’aurai besoin d’un manteau car il fait déjà assez froid. Je ne sais pas quand cette lettre t’arrivera car pour le moment le courrier est arrêté. Je t’embrasse avec amour et en esprit. Je te salue de tout mon cœur ainsi que les enfants. Tout m’intéresse dans ce que tu écris. Salue aussi notre bonne.

Maintenant je vais te faire un autre rapport sur les événements  que tu pourras mettre dans notre dossier. Nous entendons en permanence le bruit des bombes qui tombent sur Pierremont. C’est un bruit infernal qui nous tape sur les nerfs. Mais l’artillerie française ne fait que nous rendre nos propres tirs. Dans ma compagnie, un seul tir à coûté une jambe et un bras à deux de mes hommes. C’est presque trop pour moi. Le commandant major crie dans la cave où nous sommes couchés que des volontaires doivent sortir immédiatement pour compenser les pertes et je vois des hommes de ma compagnie sortir. Je vois un appelé, Frédéric Müller, qui a huit enfants et dont la femme est enceinte qui part observer l’artillerie. Près de Lunéville, il a fallu mélanger deux régiments car il n’y avait plus assez d’officiers, toujours placés à l’avant. (…) J’ai vu près de Pierremont un prisonnier polonais ivre car il avait bu trop de schnaps et il criait à chaque explosion ! Il est arrivé dans nos lignes car il avait trop bu pour oublier les choses horribles. Une grenade a éclaté près de lui sans le blesser. Je ne dors pas vraiment car les autres parlent beaucoup près de moi. (…) J’observe actuellement la ville de Pierremont avec les restes de ma compagnie. FresnoyTout brûle car les Français tirent sur cette ville pour tuer les Allemands. Tout près de moi, il y a une poule qui appelle ses poussins chaque fois qu’un obus tombe. On a tout tué pour avoir de la viande mais les soldats affamés ont épargné cette pauvre poule. Je vois aussi un poulain qui saute joyeusement au milieu des ruines et qui vient mendier du pain car il ne trouve rien à manger. Je suis touché par la sympathie et l’attachement que me montrent mes soldats. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour les protéger du froid et de la faim et je ne me suis pas mis à l’abri comme beaucoup d’autres dans cette bataille. Ils ont vu que j’ai tout fait pour sortir les blessés d’ici et je confisque tout ce qui roule pour les emporter. Un sous-officier a tenu à me dire au-revoir malgré la balle qui l’a rendu aveugle. Les blessés crient en demandant de l’eau (…).

1er octobre, près de La Chavatte à 4 heures. J’écris cette lettre à 4 heures du matin dans la forêt où je me repose avec mes soldats. Actuellement il y a une attaque sur La Chavatte et nous attendons l’ordre d’assaut. Cela peut durer longtemps. La semaine dernière, notre régiment a perdu plus de 500 hommes. Á notre gauche, il y a les 116e et 117e régiments de Hesse qui occupent le village de Fresnoy (…).Enfin, ma compagnie ainsi que la 4e reçoivent l’ordre d’aller vers la gauche et de se mettre en ligne. Les tirs d’artillerie passent au-dessus de nous. Je plaisante car les soldats se jettent trop souvent à terre alors que tous les tirs passent nettement au-dessus. Heureusement, le crépuscule tombe sur nous (…). Devant nous Fresnoy brûle, nous creusons des trous sous les rafales de mitrailleuses qui passent au-dessus de nos têtes (…).

Á 11h 30 nous étions à l’attaque mais pas une seule balle ne nous a touchés. Ces chiens attendaient sans doute que nous soyons plus près. Je ne veux pas prendre de risque et servir de cible. Je donne l’ordre d’arrêter pour attendre les deux compagnies de Hesse. Á cet instant, j’entends leurs trompettes qui annoncent l’attaque. moi aussi j’ai des trompettes et des tambours. Tout le monde crie « Hourra ! ». Il y a un bruit infernal pour encourager l’attaque de Fresnoy. (…). Je vois maintenant les officiers qui sortent leurs épées pour montrer la direction de l’assaut. Il y a beaucoup de bruit et nous réussissons à occuper le village. C’est un succès car les Français ont cru qu’il y avait plus de troupes que nous n’étions. Notre 70e est depuis ce matin en possession du village de La Chavatte. Les deux villages sont devenus nos forteresses (…). Notre commandant, le troisième, est grièvement blessé et deux officiers moins touchés doivent le remplacer. (…) Un sous-officier du 1er bataillon crie : « Adieu messieurs les officiers, je vais être manquant ». Je m’approche de lui et je vois que sa main et son pied droit sont totalement écrasés, comme de la purée. Il serre les dents et murmure : « Il ne faut pas crier, il ne faut pas crier » (…).

Le combat a été très dur mais nous avons donc pris Fresnoy avec le 1er bataillon. Nous avons attaqué les Français comme des lions. Ils s’étaient barricadés jusqu’aux dents mais nous l’avons emporté. Á 6 heures, nous avons enfin eu du repos. Maintenant, il est 8 heures 30 et nous devons avancer pour un nouveau combat. Les pertes ont été fortes, environ cent hommes ont été tués dans mon bataillon ».

Le capitaine Franz Chales de Beaulieu ne reviendra pas du « nouveau combat ». Le 2 octobre, son major écrira de Liancourt « il est notre héros » et son ordonnance s’occupera de faire parvenir toutes ses affaires personnelles à sa veuve, en précisant que son capitaine est mort d’une balle dans le cou (il a sans doute préféré cacher les souffrances du blessé) ; il ajoutera : « maintenant, où que j’aille, il est inévitable que j’ai le même sort ». étui à cigarette, 1914004
Le capitaine Franz Chales de Beaulieu sera enterré quelques mois plus tard à Berlin dans le cimetière créé pour les héros de la patrie. Mon père a conservé sa chevalière, son étui à cigarettes en argent avec sa signature gravée à l’intérieur et sa montre en or.

En face, parmi tous les soldats français, il y avait un adjudant, originaire des Deux-Sèvres, qui, lui, en réchappera et qui tient un carnet que l’on peut lire aujourd’hui sur Internet. Juste avant que mon grand-père le chasse de La Chavatte, il écrit : « 26 septembre 7 h. Nous allons reprendre la même position qu’hier et nous tirons dans la matinée, l’ennemi ne répond pas, près de nous sur la route passe un convoi de 20 prisonniers, ils ont l’air heureux d’être sortis de la fournaise et de n’avoir plus à se battre. A 14 heures on nous lit un télégramme du Général en chef que la bataille finale est engagée et que le sort semble nous favoriser (quand finira-t-elle ?). Cette victoire, dit-il sera un grand pas dans la campagne. Vers 16 heures ma section se porte en avant de 2 kilomètres et nous prenons position derrière le village de la Chavatte qui vient d’être pris il y a quelques minutes, nous avons passé au milieu d’un grand nombre de nos morts, le spectacle est tragique de voir tous ces pantalons rouges étendus raides dans les champs, le sac au dos et le fusil au côté. Nous ne sommes pas plutôt en batterie que pour la première fois, les balles nous sifflent aux oreilles, nous sommes donc très près de l’ennemi. Nous tirons sur trois objectifs différents à 2000 m. De gros obus noirs ennemis éclatent tout autour et nous couvrent d’éclats (« attention aux mouches » crie le capitaine). Au milieu des éclatements des projectiles un paysan fait paître tout tranquillement un troupeau d’au moins 200 moutons ce qui nous semble tout à fait bizarre. (…) 1er octobre 8 h. Voici le troisième mois de guerre et il ne parait point près de finir ; le duel d’artillerie continue toujours, les pertes de part et d’autre sont cruelles, on peut en juger par le nombre de voyages que font les ambulances et par le nombre de blessés qui passent sur la route ».

Mon ami Fanch Postic, qui a lu Mon père, Hitler et moi, m’a adressé un extrait du journal du curé (breton) de Fresnoy qu’il a publié en 1998 aux éditions Apogée sous le titre Moi, Louis Joseph le Port, curé dans la France occupée (1914-1918). Ce témoignage donne une idée de tout ce dont mon grand-père ne parlait pas dans son courrier qui, aussi réaliste soit-il, était bien loin de dire l’horreur et la violence qui se déchaînaient, y compris contre les civils.

« Lundi 28 septembre. Du Nord-Ouest au Sud-Est le canon ne discontinue pas de tonner. On doit se battre ferme du côté de Bapaume, Péronne, car c’est dans cette direction que se font entendre les plus fortes et les plus continuelles détonations… C’est dans cette direction aussi qu’ont marché les derniers ennemis qui ont passé – restes disparates de trois corps d’armée, nous a-t-on dit.

Samedi trois trains de blessés ont longuement stationné dans les environs de la gare. Ils étaient entassés pêle-mêle, Prussiens, Français et Anglais, dans des wagons à bestiaux qu’ils remplissaient de leurs plaintes et de leurs gémissements. Plusieurs parmi eux étaient littéralement déchiquetés ; l’un avait la mâchoire pourfendue et retenue par un morceau de ficelle ; l’autre avait le nez enlevé : la plupart avaient les membres brisés… et tous criaient, chacun dans sa langue : « A boire ! ». Ils étaient à jeun depuis très longtemps… Leurs cris déchirants ont trouvé écho dans l’âme compatissante de nos Fresnoysiens… On leur portait, qui du lait, qui du vin, qui des fruits ; chacun leur envoyait ce dont il pouvait disposer avec une charité vraiment touchante. Deux français ont trépassé dans le fourgon. J’ai demandé à l’officier allemand directeur du convoi de m’abandonner leurs corps, pour leur donner la sépulture, mais il n’a pas cru pouvoir obtempérer à mes désirs. D’autres trains continuent à se diriger sur l’Allemagne, mais ils ne s’arrêtent pas ici.

Mercredi 30 septembre. Rien de nouveau. Des autobus prussiens continuent à faire la navette entre Saint-Quentin et probablement Bohain. Le pillage des ateliers de cette ville a mis nos fabricants dans une grande perplexité. L’espion qui règne en maître à Fresnoy leur permet de craindre, à bon droit, les pires éventualités ; aussi commencent-ils à cacher leurs marchandises. Le jardin du presbytère sert de remise aux chevaux des voisins ; et ses greniers de magasins provisoires. Si l’ennemi continue ses déprédations et ses vols, c’est la ruine complète du pays à brève échéance. Déjà la mairie est obligée de fournir pour 400 francs de pain par jour aux indigents. Qu’adviendra-t-il si la guerre continue et si l’hiver est dur ?

Vendredi 2 octobre. Après que les Prussiens nous ont dévalisés de tout, jusqu’à expédier nos meubles chez eux, ne voilà-t-il pas qu’ils se sont imaginés de nous imposer une rançon de guerre de 10.000 francs. Hier les conseillers municipaux ont parcouru la ville en quémandeurs. Bien que nos richards se soient sauvés avec leur magot, espérons que nos édiles auront réussi à collectionner la somme exigée ; sans cela aujourd’hui c’est le pillage et nous savons par expérience comment le soudard prussien excelle dans ce nouveau genre de guerroyer… Ah oui ! ce sont de jolis cocos, ces Allemands du diable ! Figurez-vous que mercredi, à 7 heures du soir, ils ont mis tout notre quartier en émoi. Après avoir fait la bombe avec deux vilaines créatures qui ont le cynique toupet de se consoler avec eux du départ de leurs maris pour la guerre – et ce, au grand scandale de voisins qui cependant ne sont pas exigeants en fait de moralité, – ils se sont avisés de tirer des coups de fusil dans la rue, pour faire peur à une femme qu’ils avaient enivrée !

La canonnade, très nourrie et très rapprochée ces deux jours derniers, s’est de nouveau éloignée. Les nôtres ont-ils été refoulés ? Ont-ils été repoussés vers la mer ? – Cet après-midi, le canon qui s’est tu pendant le temps de brume fait de nouveau entendre ses grondements, un peu plus dans la direction de Cambrai, croirait-on. Pendant ce temps, le germain rapace continue à dévaliser nos caves. Il a fait publier ce matin que blé, avoine, poules, œufs et fromage doivent être dirigés sur la gare, sinon malheur ! Les pillards attendent le mot d’ordre pour tout rafler. Si après nous avoir arraché la laine, ils nous laissaient au moins la peau. Ils veulent nous contraindre à battre les meules de blé qui sont dans les champs, et ils ont volé nos chevaux, et il ne reste plus de charbon au pays. C’est inique ; inique aussi l’arrêt porté qu’aucun homme ne sortira de Fresnoy. Nous verrons bien s’ils m’arrêtent ! J’ai promis d’aller demain soir confesser mon monde à Fontaine ; l’impossibilité absolue seule peut m’arrêter. »

Dans les milliers de courriers laissés par mon père, j’ai retrouvé deux lettres que je reproduis ci-dessous. La première date de 1975. Elle a été écrite par un soldat allemand qui était à La Chavatte au même moment que mon grand-père. Il y a une page dans un parfait français et une page en allemand peut-être issue d’un second courrier. Le désordre de mon père a malheureusement fait disparaître quelques éléments du puzzle.

La Chavatte001La Chavatte002La Chavatte006La seconde lettre date de 2005 et montre que mon père, toujours obsédé par la mort du sien, avait trouvé un correspondant vivant à proximité qui s’était engagé dans une méticuleuse enquête de terrain et d’archives. J’ai seulement préservé son anonymat, quelle que soit la sympathie que sa patience m’inspire et l’envie que j’ai de l’en remercier publiquement.La Chavatte005

 

 

 

La Chavatte004
C’est quelques jours après mon grand-père, le 12 octobre, que mon grand-oncle maternel, le capitaine Marie-Joseph-Charles Rigault, a été tué à Sainte-Menehould, dans la Marne, côté français ; il avait eu 33 ans la vieille. Le frère de ma grand-mère paternelle, Richard Oelrichs a, quant a lui, été tué le 17 août 1915 près de Nowogeorgiewsk, sur le front russe ; il allait avoir 32 ans.

Le certificat de décès de Franz Chales de Beaulieu, capitaine au 70e Régiment d’Infanterie de l’armée impériale, établi le 8 avril 1915 seulement, indique qu’il est impossible de préciser la date exacte de sa mort mais qu’il a été blessé près du village de La Chavatte.

Un partout. Balles, obus, grenades, cartouches, mitraille, bombes, roquettes au centre. Mais moi je ne joue plus. Je n’ai jamais joué. Vacciné. Á seize ans j’étais objecteur de conscience.

Il me faut ici ajouter un autre acte de décès. Si j’ai commencé ce livre avec mon père, j’ai été contraint de le finir – s’il est possible de finir un livre sur l’énigme de son ascendance – sans lui. Il est mort le 11 octobre 2007. Ayant trop de goût pour la vie, il ne s’en est pas aperçu. Il a préféré occuper sa dernière semaine passée à l’hôpital à répondre à mes questions plutôt qu’à envisager le pire et il a perdu conscience si vite qu’il n’a pas eu le temps de regretter les beaux projets de rangements et de recherches échafaudés ensemble. Il estimait avoir fait l’essentiel en ayant indiqué d’une part qu’il souhaitait, très oeucuméniquement, être enterré par le recteur de l’Île aux Moines dont il aimait bien les cérémonies, et, d’autre part, en ayant fait la paix avec sa conscience pour ce qu’il pouvait avoir à se reprocher. Mais il espérait bien s’en tirer encore une fois, allant jusqu’à suggérer aux infirmières de lui faire deux piqûres au lieu d’une pour hâter sa guérison ! Après avoir passé tant d’années à fréquenter la mort des autres, accumulé les ouvrages sur le sujet, mon père n’a pas souhaité entendre les messages de ses médecins, leur poser les vraies questions, admettre que le muscle cardiaque a ses raisons. Il a donc préféré mettre sa propre mort entre parenthèses, à moins qu’elle ne soit restée coincée entre deux armoires remplies de livres sur les meilleures façons de se préparer à la rencontrer.

Il faudra donc lire ce livre avec indulgence puisque mon père seul aurait pu en corriger les inexactitudes et maladresses. Il est, certes, signé d’un seul nom, mais c’était aussi le sien.

 

Terrain d’expériences

Né le 5 septembre 1880 à Demmin (dans l’actuel Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, un des Länder allemands bordant la mer Baltique), mon grand-père, Franz Chales de Beaulieu (nous reviendrons sur ce nom à rallonge), était le huitième enfant d’Augusta Hardt (1840-1919) et d’Adolf Chales de Beaulieu (1834-1915). FdeBeaulieu054 FdB²004Ce dernier, né dans le domaine familial de Kunterstein (près de Graudenz, en Pologne), intègrera l’armée à dix-sept ans et participera à la guerre contre l’Autriche en 1866, puis, quatre ans plus tard, à celle contre la France.
Il a chargé et a été blessé à Gravelotte avec son régiment de Uhlans et y a gagné la Croix de fer ; sa sœur Marianne y avait perdu son fiancé et ne se maria jamais. Les archives familiales contiennent une pile de documents, signés par le Roi de Prusse puis l’Empereur d’Allemagne, attestant ses promotions (il deviendra colonel) mais leur principal intérêt réside dans leur remarquable graphisme. On relève au passage qu’il a reçu en 1871 une médaille du souvenir réalisée avec le bronze des canons pris aux Français et, en 1887, une croix du Mérite de 3e classe remise « pour services spéciaux » par la Régente d’Espagne. Mais nul n’a gardé le souvenir de la nature de ces services spéciaux.

Dans ces familles nombreuses de hobereaux prussiens, la carrière militaire s’imposait à la plupart des cadets qui, le temps de leur formation, FdeBeaulieu077prenaient le nom de junker. Pour devenir officier en Prusse, il fallait, soit avoir été admis dans un régiment après avoir passé son baccalauréat pour suivre un cursus au cours duquel les officiers votaient l’admission ; soit, afin de bénéficier d’une promotion plus rapide et de la gratuité, entrer, dès l’âge de onze ans dans une école de cadets pour y préparer un baccalauréat puis intégrer l’École supérieure de Lichterfelde pour recevoir une instruction militaire ; à dix-sept ans, on était incorporé dans un régiment pour six mois puis on suivait les cours d’une école de guerre, les meilleurs éléments prolongeant la formation d’un an pour devenir immédiatement lieutenants.

450px-Standbild-Friedrich3_BremenG036Mon grand-père Franz n’eut donc pas d’autre choix que d’entrer à l’âge de onze ans dans une école de cadets alors que, selon une confidence faite à un camarade de régiment, devenu professeur de mon père, il aurait préféré s’engager dans des études longues. Mais le mot révolte n’appartenait pas à son vocabulaire et il s’intégra au monde militaire et à ses valeurs, conservant même précieusement la cuillère avec laquelle le Kaiser Guillaume II, en visite dans son école, avait goûté sa propre soupe. Ajoutons au passage, que c’est le même Kaiser, inaugurant à Brême la statue équestre de son père Fréderic-Guillaume III, représenté à l’antique et vêtu d’un simple pagne, qui glissa à l’oreille du sénateur Oelrichs (le futur beau-père de mon grand-père) « Je ne l’ai jamais vu comme cela… ».

Peu de temps après sa nomination au grade de lieutenant, mon grand-père fut expédié en Afrique où se jouait un épisode particulièrement sombre de l’histoire de la colonisation.Beaulieu en Afrique

C’est un négociant de Brême, Vietor, qui peut être considéré comme le premier véritable colon allemand en Afrique puisqu’il ouvre un comptoir au Togo en 1856. Trois ans plus tard, ce qui reste de la Hanse signe un traité commercial avec le sultan de Zanzibar et un jeune armateur, Jacob Hertz, Trotha-cb605-8def9développe des échanges entre Zanzibar et l’Afrique occidentale. Á partir de 1874, des comptoirs sont installés au Cameroun et au Dahomey, puis des colonies agricoles entre le Cap et l’Angola. La plus importante est née de l’initiative d’un commerçant allemand, Adolf Lüderitz, qui a fait acheter à un chef local une vaste baie pour 100 livres sterling et 200 fusils. Lüderitz a alors demandé la protection de l’Allemagne qui en a profité pour se faire attribuer par la Convention internationale de Berlin tout le territoire situé entre le fleuve Cunene et le fleuve Orange. Divers troubles et rébellions en Afrique de l’Est ont conduit l’Allemagne à envoyer en 1894 un corps expéditionnaire sous le commandement de Lothar von Trotha. Les méthodes expéditives de ce dernier sont mises à profit en 1900 pour parachever à Pékin la répression de la révolte des Boxers. En mai 1904, il est nommé commandant en chef du sud-ouest africain allemand.

300px-Surviving_HereroDepuis quelques mois, l’importante population des Hereros est entrée en rébellion. Sous les ordres de leur chef, Samuel Maharero, les Hereros ont attaqué victorieusement une garnison, détruit diverses infrastructures et tué qSamuel_Maharero-2afce-2ede9uelques centaines de colons installés sur leurs terres. Malgré les importantes troupes qui débarquent avec lui le 11 juin 1904, von Trotha connaît de graves revers et ne renverse la situation à son profit qu’au mois d’octobre, lors de la bataille de Waterberg, un vaste village où le peuple Herero s’est rassemblé avec tout son bétail. Von Trotha, qui dispose de troupes mieux armées et plus nombreuses, réussit alors à acculer les Hereros au bord du désert du Kalahari dont il empoisonne rapidement les rares points d’eau. En ce qui concerne ceux qui ne mourront pas dans leur fuite, von Trotha délivre un ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) : « À l’intérieur des frontières allemandes, chaque Herero, armé ou non armé, sera abattu. Je n’accepterai pas plus de femmes ou d’enfants. » On estime qu’au moins 60 000 Hereros (ce qui représente 80 % de leur population) trouvèrent la mort au cours de cette campagne. Des patrouilles allemandes trouvèrent des puits de vingt mètres de profondeur vainement creusés par les Hereros dans le sable. La polémique se développa en Allemagne et on fit des concessions : les survivants pourraient être accueillis dans des camps de travail ! On créa donc des camps clôturés comparables à ceux dont l’Espagne à Cuba en 1896 et la Grande-Bretagne en Afrique du Sud lors de la seconde guerre des Boers avaient expérimenté l’efficacité. Un Télégramme de la Chancellerie du 14 janvier 1905 et de viriles instructions de von Trotha constituent l’acte de naissance du terme « Konzentrationslager ». La moitié des prisonniers, dûment immatriculés, trouva la mort dans ces camps de concentration pour cause de dysenterie et de malnutrition quand ce ne fut pas du travail qui leur était imposé.

Trotha001 Eugen Fischer (1874-1967), vint y faire diverses expériences, utilisant les cadavres des pendus, stérilisant les femmes, mesurant, évaluant, fichant les « spécimens » mis gracieusement à sa disposition. Belle répétition générale pour le futur fondateur de l’Institut d’hygiène raciale (1927), inspirateur d’Hitler, membre du parti nazi, planificateur des stérilisations massives de « personnes racialement déficientes », formateur des médecins SS en compagnie de son assistant, Joseph Mengele. Comme l’a écrit Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, « les possessions coloniales africaines offraient le sol le plus fertile à l’épanouissement de ce qui allait plus tard devenir l’élite nazie.Trotha002 Les dirigeants nazis avaient vu là, de leurs propres yeux, comment des peuples pouvaient être transformés en races et comment […] chacun pouvait élever son propre peuple au rang de race maîtresse ».

Le massacre des Hereros fut si brutal qu’il en parvint des échos en Allemagne et qu’une campagne de presse imposa le rappel de von Trotha en novembre 1905. Le socialiste August Bebel déclara même : « N’importe quel garçon boucher serait à même de faire la guerre comme Monsieur von Trotha ». Quand il fut promu général en 1910, il restait 11 000 Hereros vivants et nul ne peut nier qu’il avait inventé le génocide bien avant même que le mot existe puisque celui-ci n’apparaît que le 9 décembre 1948 dans une convention de l’ONU.

L’œuvre « civilisatrice » de la colonisation allemande laisse plus que dubitatif. Sa postérité ne vaut pas mieux puisque le partage de ses dépouilles en 1919 est l’une des racines du génocide rwandais. Même dans le seul domaine économique, l’échec est patent : en 1913, les colonies représentent 0,5 % du commerce extérieur allemand, contre 28,6 % pour la France.

Von Trotha mourut dans son lit, comme il se doit, en 1920 et les Nazis surent ne pas l’oublier en donnant son nom à une rue de Munich en 1933 (Dinan, Cancale et Le Havre ont bien dédié une rue à Lord Kitchener, qui fut, certes, en 1914, l’organisateur de la campagne « Your country needs you » mais surtout celui des camps de concentration de la guerre des Boers). Ce n’est qu’en 2006 que, sous l’impulsion des Grünen, le conseil municipal de Munich s’avisa de l’anomalie et en fit la rue des Hereros… Il avait fallu le centenaire de cette guerre oubliée pour faire ressurgir quelques fantômes.

FdeBeaulieu035Pour moi, le fantôme a les traits de ce jeune lieutenant qui pose dans son bel uniforme, avec son sabre et son chapeau à larges bords. Aux décorations et ornements près, il est fort semblable aux portraits de von Trotha. C’est mon grand-père, le même qui, quelques années plus tard, apparaît dans son bureau, entouré de trophées africains, peaux de panthère, œuf d’autruches, défenses d’éléphant, sagaies. Est-il miraculeusement resté pendant près de trois ans à l’écart des opérations comme le symboliserait cette autre photo rapportée d’Afrique où il apparaît dans un uniforme d’un blanc immaculé ? C’est en tout cas ce que mon père veut croire. Á l’appui de son opinion, il oppose d’abord la foi chrétienne très forte de mon grand-père (je n’ai toutefois pas connaissance d’un seul objecteur dans les rangs des bons chrétiens allemands) mais, surtout, dans un deuxième temps le témoignage des gros volumes qu’il conserve et qui relatent toutes les opérations des « troupes coloniales de protection » (mais la veuve de von Trotha s’est opposée à la publication de son journal de guerre). Il en ressort que mon grand-père n’a pas la fibre assez guerrière pour faire plus que la période obligatoire et, arrivé le 1er novembre 1901, il est reparti le 15 décembre 1902 à bord du Luise Woermann qui assurait le transport des troupes. Il a donc, certes, contribué à sa manière à la colonisation de l’Afrique de l’Ouest, mais, contrairement à ce que j’ai un temps soupçonné, il n’a pas été impliqué dans le génocide des Hereros. Lorsque j’ai évoqué tout cela devant lui, mon père s’est seulement rappelé que mon grand-père avait raconté plus tard à sa femme que les Hereros, déjà dissidents, avaient jeté des cadavres dans un des rares puits où il y avait de l’eau lors d’un important épisode de sécheresse et que ce sont les Anglais qui les avaient secrètement armés. Quoi qu’il en soit, et quand bien même le lieutenant de Beaulieu aurait-il participé aux massacres, je continuerais à penser que chacun n’a à répondre que de ce qu’il fait de son héritage, pas de ceux qui l’ont transmis. S’il est plus facile, sans aucun doute, de raconter la vie d’un père ou d’un grand-père dont le comportement a pu être exemplaire en deux ou trois occasions, il faut savoir se tenir à la même distance que s’il avait été un criminel sans scrupules. C’est à ce prix qu’est l’innocence de tous les fils et de toutes les filles de…

Ironie de l’histoire, une recherche un peu plus approfondie m’a révélé que, dès juin 1904, le chef d’État-major de von Trotha est un certain lieutenant-colonel Paul Chales de Beaulieu (1847-1917), un cousin au cinquième degré de mon grand-père ! Il apparaît dans un document de décembre 1904, où le général von Schlieffen répond à ceux qui dénoncent les exactions commises par les troupes allemandes que les ordres ont toujours été de ne pas tirer sur les femmes et les enfants et que le général von Trotha comme le lieutenant-colonel Paul Chales de Beaulieu, l’avaient spécialement mentionné à propos de ceux qui avaient été trouvés cachés après la bataille de Vaterberg. Mais les témoignages et les textes ne manquent pas pour infirmer ce douteux révisionnisme. Ce livre ne s’interdisant aucune digression, on peut relever que le général von Schlieffen (1833-1913) fut celui-là même qui, avant sa mort, avait mis au point le plan de bataille allemand appliqué en août 1914 et dont les spécialistes s’accordent à dire qu’il procura une série de victoires tactiques mais n’évita pas la défaite stratégique. On l’a récemment tiré de l’oubli pour établir un parallèle avec la guerre d’Irak où, de même, les Américains connaissent aussi une défaite stratégique malgré leurs victoires tactiques.

Fd001

Son séjour en Afrique, son passage au grade de capitaine ont sans doute permis à mon grand-père de mettre un peu d’argent de côté pour envisager de se marier. Le stationnement de son régiment à Brême lui en donne d’autant plus l’occasion que les officiers sont régulièrement invités aux fêtes et aux bals organisés par les notables. Il va y rencontrer Élisabeth von Gröning, une jeune fille issue de l’une des familles les plus honorablement connues de la ville hanséatique.

En 2008, j’ai publié « Mon père, Hitler et moi » aux éditions Ouest-France. J’y raconte les racines et le destin de mon père, François Charles de Beaulieu, né allemand à Brême en 1913, orphelin de guerre l’année suivante et condamné en 1943 par un tribunal de la Wehrmacht pour “atteinte au moral de l’armée“, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. Si l’histoire de mon père est, par bien des aspects, souvent souriants, celle d’un original (il fut pasteur protestant, guide touristique, sténodactylo, libraire, agent commercial, responsable des cimetières militaires allemands), elle pose néanmoins des questions qui nous concernent tous : Comment nos sociétés traitent-elles ceux qui ont obéi, ceux qui ont désobéi et ceux qui sont ”morts pour la patrie” ? Comment transmettre l’essentiel, c'est-à-dire la mémoire des victimes et de ceux qui ont résisté ? » Si vous souhaitez un des derniers exemplaires de la version papier (15€ envoi compris), utilisez l'onglet "contact" en haut à droite.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *