Mon père, Hitler et moi – Chapitre 2.

20 octobre 2015 Publié par

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Secrets de famille

Á partir de quand un secret de famille peut-il, doit-il être révélé ? Á qui doit-il être révélé ? A-t-il pesé et pèse-t-il encore sur ceux qui l’ignoraient mais, d’une certaine façon, en avaient une connaissance intuitive en raison du « trou noir » modifiant la structure même du réel ? Sa révélation peut-elle créer un préjudice à certains ? Voilà les questions qu’il est sans doute bon de se poser avant de prendre la décision d’éclairer un pan du passé, proche ou lointain. Je vous propose simplement d’entrer dans ce qui pourrait être l’ébauche d’une nouvelle de Stefan Zweig.

Contrat signé à Altenburg

Franz von Beaulieu, officier vers 1904C’est sans doute en explorant les papiers laissés par son père (mort sur le front en 1914, je le rappelle) que mon père a découvert en septembre 1932 (il n’avait donc que 19 ans) un étrange accord passé devant notaire le 24 septembre 1910. Il apparaissait que mon grand-père, jeune officier en garnison à Altenburg, était tombé amoureux de Marie Hey Il est apparu plus tard qu’il avait même envisagé de l’épouser mais avait été repoussé par la famille qui le trouvait par trop désargenté. Or, Marie Hey avait donné le jour le 6 novembre 1904 à un garçon prénommé Franz Bodo.

Marie Hey et son fils Franz Bodo Hey vers 1908.

Par l’accord passé devant notaire, mon grand-père s’engageait à verser, pour solde de tout compte, 2000 Marks pour Marie Hey, à Monsieur Hey, son père. C’était une somme importante puisque, dans ces années-là, le salaire mensuel moyen d’un ouvrier rhénan était de 125 marks.

Il est fort probable que ma grand-mère n’a jamais été mise au courant. Mais on juge de l’imprudence de mon grand-père qui partait à la guerre en laissant chez lui une bombe à retardement. On notera que, même si la mèche en est aujourd’hui bien mouillée, mon père n’a rien fait pour l’enterrer définitivement. Bien au contraire.

Non seulement mon père a conservé l’acte de 1911, mais aussi de nombreux autres documents. Je dispose ainsi du double de la lettre initiale expédiée le 7 septembre 1932 par mon père. Fort habilement, il écrivait simplement, sans préciser son âge : « Dans les papiers de mon père décédé à la guerre, j’ai trouvé des éléments de l’époque où il vivait à Altenburg. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez m’aider à trouver une réponse à la question que j’ai vainement posée aux services de l’état-civil. Je prendrai naturellement en charge tous les frais que vous pourriez avoir. » La pièce jointe concernait la recherche l’adresse de son demi-frère dont il donnait la date de naissance. La réponse du notaire, datée 14 septembre 1932, confirme l’existence de son demi-frère mais lui conseille de ne pas poursuivre ses recherches car celui-ci « est devenu conseiller fiscal dans une petite ville et est fiancé à une jeune fille de bonne famille ». Il y a aussi la copie de la réponse que fait mon père pour remercier et rassurer le notaire sur ses intentions. Mais il y a plus.

Deux lettres de mon père, écrites en 1967, montrent qu’il n’a jamais renoncé à sa volonté d’en savoir plus. Il est visiblement décidé à reprendre contact Marie Hey qui vit en Allemagne de l’Est. Visiblement, il dispose de l’adresse d’une voisine et il s’inquiète de savoir s’il peut, avec l’aide de sa sœur Gisela qu’il a donc mise au courant, l’aider. Il dit être certain qu’elle a été le premier amour de son père. Il dit aussi souhaiter trouver une photographie de son père en 1904.

EnveloppeUne enveloppe reçue peu après porte au dos l’adresse de Maria Hey et une réponse rédigée par l’amie indiquant que leurs besoins sont modestes. Mon père a rajouté à la main sur l’enveloppe l’adresse de l’amie et voisine de Marie H. ainsi que le nom de son demi-frère, sa date de naissance et celle de son décès, à Bamberg, en 1954.

Photo de F. v. BeaulieuEnfin, il y a une copie d’une photographie de mon grand-père, prise à Altenburg, avec recopiée au dos, par une main féminine, les deux lignes que portait l’original : « Für Marie H. zur Errinnerug von Ihrem F.v.B. 24.12.04. » Pour Marie H. en souvenir de F.v.B. 24.12.04.

Dans les courriers qui suivent, Marie Hey raconte directement ou fait raconter par son amie qu’il s’est bien agi d’une « vraie et grande histoire d’amour ». Le père de Marie Hey était issu d’une famille de paysans mais il était devenu typographe, un métier très qualifié qui lui avait permis d’acheter des terres et deux maisons. Il avait un garçon (mort à la guerre en 1914) et une fille, très jolie et très demandée mais très sérieuse. Elle aurait pu devenir une grande patineuse sur glace et ne fréquentait que les meilleures écoles et les gens riches. Quand son père a appris qu’elle était enceinte d’un jeune sous-officier, il est devenu fou de rage a interdit tout mariage et a tout fait avec des médecins pour qu’elle n’ait pas cet enfant. Mais elle a résisté et décidé de l’élever seule « comme si son père était mort dans un accident ». Mon grand-père est allé deux fois à Altenburg pour voir l’enfant. Il a dit à Marie Hey que si elle ne pouvait pas rendre possible un mariage avec lui, il serait obligé de penser à une autre union. Il a toujours espéré mais elle n’a jamais répondu. C’est sans doute pourquoi, quand il a vu la possibilité d’épouser ma grand-mère sept ans plus tard, il se résigne à faire un accord notarié et à verser 2000 euros à la famille pour éviter tout risque de révélation. Il est très possible que Marie Hey n’ait pas voulu complètement désobéir à son père, choisissant d’assumer son enfant mais renonçant au mariage. Franz Bodo en voyage de nocesCe qui est certain, c’est que « malgré des demandes nombreuses », elle n’a jamais souhaité se marier, conservant précieusement les photographies de son amant et élevant son fils de son mieux, allant jusqu’à hypothéquer son héritage pour lui payer des études universitaires. Elle ne lui cacha pas son origine et Franz Bodo disait « Le soir, quand je me couche, je me dis que je peux être fier de moi et je veux que mon père soit fier de moi. »

Ainsi donc, soixante-trois ans après sa rencontre avec mon grand-père, Marie Hey pouvait renouer un lien par-delà les générations. Comment ne pas mettre en parallèle la destinée des deux femmes qui ont aimé mon grand-père et qu’il a aimées : toutes deux ont considéré qu’après lui, il n’y aurait pas d’autre homme dans leur vie.

 

 

En 2008, j’ai publié « Mon père, Hitler et moi » aux éditions Ouest-France. J’y raconte les racines et le destin de mon père, François Charles de Beaulieu, né allemand à Brême en 1913, orphelin de guerre l’année suivante et condamné en 1943 par un tribunal de la Wehrmacht pour “atteinte au moral de l’armée“, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. Si l’histoire de mon père est, par bien des aspects, souvent souriants, celle d’un original (il fut pasteur protestant, guide touristique, sténodactylo, libraire, agent commercial, responsable des cimetières militaires allemands), elle pose néanmoins des questions qui nous concernent tous : Comment nos sociétés traitent-elles ceux qui ont obéi, ceux qui ont désobéi et ceux qui sont ”morts pour la patrie” ? Comment transmettre l’essentiel, c'est-à-dire la mémoire des victimes et de ceux qui ont résisté ? » Si vous souhaitez un des derniers exemplaires de la version papier (15€ envoi compris), utilisez l'onglet "contact" en haut à droite.

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