Mon père, Hitler et moi. Chapitre 3.

05 mai 2016 Publié par

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Une ville libre. 

Allemagne (9)Brême est une ville où a toujours régné et où règne encore un certain esprit d’indépendance aux racines fort anciennes. Elle est située sur l’estuaire de la Weser avec un avant-port, Bremerhaven, fondé en 1827, 60 kilomètres en aval. C’est la plus ancienne cité maritime d’Allemagne puisque ses droits de marché remontent à 965. Elle a adhéré en 1358 à la Hanse. La Hanse est étymologiquement et concrètement une association, celle des marchands qui obtiennent, à partir de la fin du XIIe siècle, un certain nombre de privilèges commerciaux, puis, un siècle plus tard, celle de plusieurs villes situées sur la Baltique et la mer du Nord qui constituent une force politique et militaire n’entamant en rien l’autonomie de chacune. La montée en puissance des États-nations (confirmée par les Traités de Westphalie en 1648) ne laisse subsister au XVIIIe siècle que trois villes libres et unies, Lübeck, Hambourg et Brême. Celles-ci ne peuvent résister à la tourmente napoléonienne qui annexera à la France une grande partie de l’Allemagne (Prusse exclue) entre 1803 et 1813. C’est un ancêtre direct, le sénateur, maire et docteur en droit Georg von Gröning (1745-1825) qui a été l’un des diplomates les plus actifs de cette difficile période. Il avait étudié à Leipzig et était devenu, en 1768, l’ami de Goethe qui l’évoque dans ses mémoires. Il avait pour mission de protéger les intérêts et les libertés de sa ville natale et de ses alliés. Au cours de ses pérégrinations européennes pour protéger les intérêts de sa ville natale et de ses alliés, je ne peux pas ne pas noter que Georg Gröning passa plusieurs jours à Morlaix, la ville où je frappe ces lignes, dans l’attente d’un bateau pour l’Angleterre. Son fils, Heinrich (1774-1839), prit sa succession en 1810 en tant qu’ambassadeur des villes hanséatiques Paris. Il s’y rendit avec son épouse, Henriette (1789-1868) que l’Empereur jugea en deux mots : « Belle mais bête ». Le musée de Brême conserve un portrait d’elle tenant son fils dans ses bras ; ce qui permet à chacun de se faire au moins une idée des conceptions impériales de la beauté.

Henriette GRöning - copie du musée de Brême

Des descendants restés à Brême conservent une tabatière en or offerte par Napoléon. Quant à moi, je n’ai hérité que d’une petite statuette en métal de l’Empereur avec une tête de mort gravée sous le socle : elle a été remise en échange des bijoux offerts pour la lutte de la coalition contre l’Empereur. La même recette ayant été appliquée en 1916, il me reste aussi de cette belle époque une chaîne ornée d’une pièce de cinq marks reçue par mon arrière-grand-mère dans le cadre de la campagne d’armement « de l’or contre du fer ».

Le statut de république de la ville de Brême fait que les aristocrates qui s’y installaient et y exerçaient des responsabilités abandonnaient leur particule. Ainsi, les von Gröning sont très rares car bien peu ont bénéficié de l’anoblissement de Georg par Frédéric-Guillaume III de Prusse (1770-1840). La seule trace réside pour moi dans le monogramme HVG gravé sur la montre de mon arrière grand-mère, Henriette von Gröning. La propriété familiale de Ritterhüde, située aux portes de Brême, est resté dans la famille ; le mari de la descendante qui en avait hérité ayant même décidé de s’appeler Rex-von Gröning.

Si mon père aimait rappeler que Georg von Gröning (on écrit aussi Groening), ancêtre de sa mère, a fréquenté l’empereur des Français et le roi de Prusse, il préférait néanmoins souligner que la cousine de Victoria Leczinska, la grand-mère de son grand-père paternel, était la célèbre Marie Walewska (1789-1817) dont on sait qu’elle eut un fils, Alexandre, avec Napoléon, de qui elle espérait obtenir une politique favorable à la Pologne. Et quand il était en forme, mon père ajoutait que son arrière grand-mère paternelle, Pauline Wundsch, née Lippiken (1799-1871) et originaire Marienbourg, descendait par sa grand-mère paternelle, Dorothéa Gyllenström, d’un enfant illégitime d’un roi de Suède.

Mais ces détails sembleront beaucoup moins intéressants aux yeux des jeunes générations que le cousinage qu’elles peuvent revendiquer avec le créateur des personnages de la Famille Simpson, Helmut Gröning (né en 1954), issu d’une des nombreuses branches qui immigrèrent aux États-Unis, fortement incitées par une ligne maritime Brême-New-York.

Il faut d’ailleurs se rendre à l’évidence : quinze générations de commerçants qui ont voyagé, de militaires qui ont pris leurs quartiers, de réfugiés qui se sont réfugiés, d’étudiants qui sont allés voir ailleurs ont, au cours des cinq siècles derniers, essaimé dans l’Europe et dans le monde de telle sorte qu’il vaut mieux renoncer à conter ne serait-ce que l’écume qui en reste dans les marges des généalogies ! N’ai-je pas croisé dans la parenté de mes ancêtres un Johannes von Hessen, ami de Luther qui introduisit la Réforme en Silésie ; un anabaptiste ayant échappé à la fin tragique des rêves de Thomas Münzer au début du XVIe siècle ; un officier de Frédéric II (1712-1786) dont la famille conservait trente-sept mouchoirs marquant les rendez-vous donnés par ce roi qui aimait les hommes et même un malheureux participant à la ruée vers l’or, mort au fort Sutter en Californie… James Fair, parti à douze ans de Dublin avait eu, lui, plus de chance car il était devenu copropriétaire en 1859 du plus beau gisement d’or et d’argent connu, le Comstock Lode. Mais, c’est une fortune qu’il doit céder quelques années plus tard à son épouse qui divorce et, quand sa fille Tessie épouse Hermann Oelrichs (1850-1906), représentant de la compagnie maritime qui relie Brême à New-York et cousin de mon arrière grand-mère, il n’est même pas invité. Tessie et Hermann Oelrichs créeront le domaine de Rosecliff, qui s’inspire du Petit Trianon et qui est devenu un musée réputé de Newport et le décor de plusieurs films. C’est justement à Newport qu’est née Blanche Oelrichs (1890-1950), suffragette dont les premiers poèmes, publiés en 1916 sous le pseudonyme de Michael Strange, firent scandale et lui donnèrent l’occasion de rencontrer et d’épouser l’acteur John Barrymore dont elle a eu une fille, Diane Blanche. Il reste à espérer que tous les descendants de la branche Oelrichs des États-Unis font leur voyage de noces dans le Dakota du sud où un petit bourg porte leur nom. On peut relever que le site Internet d’Ellis Island recense des dizaines de Gröning et d’Oelrichs débarquant aux États-Unis pour la seule période allant de 1892 à 1924.

Les derniers biens hanséates ont été liquidés en 1862 mais les plaques minéralogiques des automobiles de Brême, le plus petit Land de la République fédérale d’Allemagne, portent encore un H devant le B. Les Brêmois a toujours revendiqué leur particularisme : Religieux sans fanatisme (la franc-maçonnerie y avait même de nombreux adeptes, dont nombre de mes ancêtres), libres mais respectueux (les enfants vouvoyaient les parents), attentionnés mais froids (on se serrait la main et on ne s’embrassait jamais), durs en affaires mais honnêtes (jusqu’en 1862, ils payaient leurs impôts spontanément et sans contrôle !).

Les notables de Brême siégeaient dans un sénat qui présidait aux destinées de la ville et les armes des deux familles d’où est issue ma grand-mère figurent dans les vitraux de l’Hôtel de Ville. Cinq roses permettent d’identifier celles des Gröning et un olivier donne la signification étymologique du nom des Oelrichs (qui faisaient sans doute commerce d’huile, mais qui n’étaient pas des émirs contrairement à ce que pourraient laisser croire les traductions automatiques d’Internet qui s’entêtent à écrire « royaume pétrolier » chaque fois qu’un Oelrichs apparaît). Une longue rue porte le nom du sénateur Georg Gröning et une autre, plus petite, celle du sénateur Jasper Oelrichs. Neuf artères supplémentaires font référence à divers ancêtres. La famille est présente dans la ville depuis 1541 au moins pour les Gröning, tandis que les Oelrichs les battent d’un bon siècle puisque Johann Olriks et son épouse Elseke étaient citoyens de la ville en 1433.

BLes musiciens de la ville de Brêmerême est calviniste, comme la Hollande d’où sont venus les premiers missionnaires issus de la Réformation. On utilisait d’ailleurs à Brême une sorte de dialecte assez spécial mâtiné de hollandais. Mon père se souvient que le vocabulaire et la prononciation de sa grand-mère en étaient encore tout imprégnés (il reste une tendance à accentuer la dernière syllabe). La moitié des étudiants de Brême allaient dans les universités des Pays-Bas. Mais c’étaient, pour la majorité, de futurs commerçants et la ville, qui exportait ses négociants, devait « importer » ses enseignants et ses pasteurs… Ce n’est pas par hasard si tous les petits Brêmois connaissaient le conte des Sept fainéants : Sept fils trop paresseux pour aider leurs parents ont été renvoyés de chez eux et ont découvert le monde. Revenus à Brême, ils multiplient les innovations pour épargner leur peine : endigages pour ne pas travailler les pieds dans l’eau ; culture du blé pour s’éviter la fauche quotidienne de l’herbe, pavage de leur rue pour tirer plus facilement leurs charrettes et ne pas avoir à nettoyer leurs chaussures en rentrant chez eux… Bref, ils renforcent leur réputation de paresseux, allant même jusqu’à creuser un puits pour ne pas avoir à chercher l’eau à la rivière. L’histoire ajoute que, des siècles plus tard, on pouvait encore voir le vieux puits dans la rue des Fainéants. Cet éloge de l’ingéniosité, de l’amélioration permanente des conditions de vie et du mépris du qu’en dira-t-on offre aux habitants de Brême le miroir dans lequel ils aiment se regarder. Ce n’est pas le seul puisque nul ne peut ignorer la place que tiennent les Musiciens de la ville de Brême dans l’imaginaire de la cité. Le conte de Grimm raconte comment un âne, un chien, un chat et un coq, menacés d’être tués par leurs maîtres respectifs se mettent en route pour devenir musiciens à Brême avec la certitude qu’ils trouveront partout « mieux que la mort ». Ils effraient des brigands et s’emparent de leur repaire où ils peuvent couler des jours heureux. Là aussi sont exaltées les vertus de la mise en commun des compétences de chacun et de la volonté d’aller chercher ailleurs un sort meilleur que celui d’une destinée subie. La devise en bas-allemand qui est gravée sur le frontispice du Schütting, le siège la Chambre de Commerce, va dans le même sens : « buten un binnen / wagen un winnen » (« ici et ailleurs, oser et gagner »).

G. GroeningMa grand-mère paternelle, Élisabeth, est née le 18 août 1890, elle était la fille d’Henriette Gröning (1851-1933), l’arrière petite fille de Georg, et d’un juriste, docteur en droit, sénateur de la ville de Brême, Jasper Oelrichs (1844 – 1923). Ce dernier a joué un rôle important dans les affaires municipales, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’organisation de foires commerciales internationales, comme celle de 1890, ou d’arbitrages juridiques. Il avait ainsi bien connu un certain Friedrich Ebert (1871-1925), originaire de Düsseldorf, qui souhaitait s’installer à Brême pour développer une entreprise. C’était surtout l’un des chefs du parti social-démocrate et il devint le premier Président de la République de Weimar le 11 février 1919.

Mon grand-père Franz avait déjà 30 ans (dix ans de plus que sa femme, soit presque le même écart que mes parents) quand il se maria, à Brême, entouré de deux cents invités, le 10 mars 1911. Le sénateur Oelrichs offrit à son gendre une magnifique montre à gousset en or portant son monogramme. J’ai retrouvé une lettre de mon père datant de 1998 : il voulait signaler à l’horlogerie Plump und Böhken que la montre n° 25 339 achetée en 1911 fonctionnait encore. Malheureusement, depuis qu’il avait pu constater, lors d’un voyage à Brême en 1963, que le magasin était toujours ouvert au 102 Fesenfeld, des changements avaient dû intervenir et sa lettre lui était revenue.

Mariage 1911

Elisabeth donna naissance à une fille, Gisela, le 30 janvier 1912, puis à un garçon, Franz Adolf Herbert, né le 12 février 1913. Gisela a eu un garçon, Steffen, en 1939 et une fille, Claudia, en 1942. Elle avait perdu son mari, qui avait 24 ans de plus qu’elle, en 1946. Elle-même est morte, à Brême, en 1985. Quelques années après la guerre, elle est allée vivre avec ses jeunes enfants chez une vieille tante von Gröning à Richmond (USA). La tante, qui vivait seule, l’avait assurée qu’elle lui laisserait tout son héritage. Mais quelques mois après son arrivée, Gisela découvrit que le pasteur de la paroisse avait en fait obtenu que tout l’héritage aille aux pauvres. Gisela repartit donc en Allemagne. Aujourd’hui, son fils, Steffen Kampe, vit au Canada dans la région de Vancouver où il est devenu propriétaire d’une grande ferme. Comme plusieurs membres de la famille à la génération précédente, il a choisi l’immigration. Ne trouvant pas femme à son goût sur place, il a chargé sa mère de lui en trouver une, à la seule condition qu’elle soit allemande. Sa mère remplit sa mission avec intelligence, semble-t-il, puisqu’ils vécurent heureux et eurent deux enfants. Accessoirement, on peut noter que la formule « Beaulieu en tous lieux », trouvée par mon père, il y a bien longtemps, dans un recueil de devises, n’est pas usurpée et un bref coup d’œil sur les branches les plus récentes des arbres généalogiques montre une dispersion remarquable, touchant les cinq continents.

Á la mort de son mari qu’elle avait suivi en 1913 à Sarrebruck, où son régiment était cantonné, Elisabeth est revenue chez ses parents, au 7 Parkstrasse à Brême, la maison construite par son père en 1904. Elle n’appelle plus son fils Herbert, mais Franz, comme son mari défunt. Elle occupe en partie le second étage de la maison où elle a passé son enfance avec ses quatre frères. La salle à manger du premier peut recevoir vingt-cinq personnes. Elle y dispose d’un véritable Steinway. Mais, depuis octobre 1914, elle n’y a plus jamais touché, sauf une fois à Noël, pour jouer « Stille Nacht » à la demande de son fils. Sur les murs des pièces et des escaliers, on trouve, outre l’inévitable galerie d’ancêtres, les bouquets de fleurs peints par la tante Elisabeth Chales de Beaulieu (1861-1946), une artiste assez réputée pour être encore cotée.

Maison de famille à Brême

Insensiblement, la famille proche de ma grand-mère a disparu. L’un de ses frères, Richard, a été tué en Pologne en août 1915 ; Karl, qui est né en 1876, est devenu officier, puis a préféré travailler dans le commerce. Wilhelm (1880-1945) a, lui aussi, souhaité quitter l’uniforme d’officier et partir au Paraguay en 1914, dès son mariage conclu, pour y tenir une vaste ferme ; quant à Johann Henrich, né en 1877, il est mort brutalement d’une infection lors d’une visite chez ses parents en 1923. C’est la même année que le sénateur Jasper Oelrichs, est décédé. Mon père se souvient de l’enterrement de son grand-père et des deux cents « frères » qui chantaient l’hymne de sa loge car, comme nombre de bourgeois de Brême, il était un franc-maçon convaincu. Après la disparition du grand-père, il y aura toujours une canne et un chapeau dans le vestibule de la maison pour faire croire à la présence d’un homme et dissuader d’éventuels maraudeurs. Ceux-ci ne manquaient pas puisque les vieilles tantes Oelrichs avaient été délestées de leur argenterie ; mais elles avaient été incapables d’en donner un inventaire tant il y avait de petites cuillères, pelles à gâteau et couverts portant les armes de la famille. De la même manière, une aiguière en argent d’un mètre de haut avait été subtilisée dans l’armoire à linge où elle était remisée chez ma grand-mère, autant parce qu’elle n’était pas du tout pratique qu’en raison de son caractère excessivement ostentatoire. En fait, selon mon père, « on vivait sans méfiance, selon les vieux principes » et on préférait ne pas porter plainte car cela aurait été du plus mauvais effet en faisant soupçonner des innocents…

C’est donc dans une certaine forme d’isolement et un univers totalement féminin que mon père a été élevé à partir de ses dix ans entre sa grand-mère, sa mère et sa sœur. Élisabeth de Beaulieu n’avait que 24 ans à la mort de son époux mais elle ne s’est pas remariée. Non que les demandes aient manqué, mais parce qu’elle pensait qu’elle « restait mariée ». Vers 1920, lors d’un séjour à Bad Rotenfeld, un certain Monsieur Lampe fit même une demande officielle. Mon père ne voyait aucun inconvénient à une union d’autant plus qu’il s’entendait déjà bien avec un neveu du postulant qui était dans la même classe que lui. Mais sa mère resta inflexible et il dut même rendre le magnifique modèle réduit de voilier que monsieur Lampe lui avait offert, une frustration si forte qu’il la ressentait encore quatre-vingt ans plus tard. Élisabeth de Beaulieu était décidée à ne se consacrer qu’à ses enfants. Sa dévotion et son affection inconditionnelle ont donné une grande sécurité intérieure à son fils, véritable assurance contre les vicissitudes de l’existence dont nous verrons qu’il a largement eu à faire usage.

En famille au bord de la mer du Nord vers 1920.
Je n’ai malheureusement pas pu creuser certaines questions bizarres avec mon père. Quand j’ai compris qu’il ne restait plus beaucoup de temps pour l’interroger, j’ai abandonné mes listes et je l’ai laissé dire ce qu’il avait à dire. Á cause de cela, je ne sais rien sur les liens éventuels qui pouvait unir le soupirant de sa mère, la famille Lampe avec laquelle il partageait quelques ancêtres (dont une Marie Oelrichs mariée en 1712 à Heinrich Lampe, maire de Brême) et Friedo Lampe (1899-1945), auteur de l’inoubliable Au bord de la nuit, paru en 1933 et aussitôt interdit pour « [sa] grâce et [sa] mélancolie » selon la formule si juste de Patrick Modiano qui en parle dans Dora Bruder. Friedo Lampe s’était donné pour but de « rendre sensibles quelques heures, le soir, entre huit heures et minuit, aux abords d’un port » dans le quartier de Brême où il avait passé sa jeunesse. Pour Patrick Modiano, le nom de l’auteur et le titre du livre évoquent « les fenêtres éclairées dont vous ne pouvez détacher le regard. Vous vous dites que, derrière elles, quelqu’un que vous avez oublié attend votre retour depuis des années ou bien qu’il n’y a plus personne. Sauf une lampe qui est restée allumée dans l’appartement vide ». Depuis la mort de mon père, les lampes allumées n’éclairent plus que des appartements vides. Il a entraîné dans sa mort des centaines de personnes qui ne vivaient peut-être plus que par lui et qui ne seront plus que des noms dans des tableaux généalogiques. Un vieillard qui meurt, ce n’est pas qu’une bibliothèque qui brûle, ce sont aussi des disparus qui s’effacent un peu plus. La douleur, écrit Patrick Modiano dans Dora Bruder, « c’est de ne pouvoir demander “tu l’as connu ?” »

 

Les yeux fermés

Les musiciens de la ville de BrêmeA l’angle ouest de l’Hôtel de Ville de Brême, se trouve une statue de bronze érigée en 1951. Elle représente les personnages du conte Les Musiciens de la ville de Brême. Nul doute qu’à choisir son animal totem, mon père n’a pris ni l’âne, ni le coq, ni le chien mais le chat. Et l’affection de sa mère a fait de lui le roi des chats, ronronnant au moindre rayon de soleil, doté de sept vies et retombant toujours sur ses pattes. Fidèle à sa fratrie animale, il aura toujours une grande affection pour les chats, nourrissant les affamés, ramenant les plus abîmés à la maison, tolérant même que certains fassent leurs griffes dans ses papiers.

Comme tous les chats, quelle que soit leur condition, il a commencé très jeune à faire les poubelles. C’est que, dans le quartier des bureaux, elles recelaient des enveloppes couvertes de timbres qui allaient enrichir une collection héritée d’un oncle dont la vente des doubles négligés par mon père, m’ont permis de surmonter des problèmes financiers dans ma jeunesse étudiante et brocanteuse. J’ai d’ailleurs découvert depuis que, vers la même époque, mon père avait pu vendre plusieurs milliers de francs un album mystérieusement rescapé.

Mon père n’a, en fait, jamais pu perdre l’habitude de jeter un coup d’œil dans les poubelles, toujours persuadé d’y trouver des trésors, et en trouvant forcément puisque sa conception du trésor inclus pratiquement tout ce qui est imprimé : document publicitaire, vieux programme de télévision ou, comble du bonheur, hebdomadaire de la semaine précédente. Même les bonnes âmes qui, ayant repéré son manège, lui mettaient de côté son butin, n’avaient pas supprimé le réflexe, mais leur sympathique indulgence ne pourra que croître quand elles apprendront que leur protégé était chineur depuis 1920.

Mon père n’aura pratiquement pas connu l’époque bénie où une repasseuse, deux cuisinières, une couturière, et deux femmes de ménage s’occupaient de la grande maison toujours active. Il a plutôt gardé le souvenir du jus de betterave qui remplaçait le sucre, des grandes pièces difficiles à chauffer et des éternels vêtements sombres qui habillaient toute la famille. La guerre, la crise économique de 1923, l’inflation, les mauvais placements avaient petit à petit terriblement fragilisé ma grand-mère. Je regrette de ne plus avoir les timbres émis en 1922 pour une valeur de 30 Pfennigs, et qui portaient un tampon « 8 tausend » l’année suivante, soit huit mille Marks (on sait que les cartes postales devinrent bientôt trop petites pour y écrire quoi que ce soit une fois qu’on les avait affranchies). Ils m’ont appris à compter les grands nombres et à imaginer des ménagères partant au marché avec des brouettes pleines de billets pour acheter un pain qui valait huit milliards de Marks le kilogramme.

Dans le cahier de souvenirs qu’il a terminé en janvier 1935, mon père décrivait ainsi la terrible période qui suivit la guerre : « je mangeais à l’école où il fallait faire la queue et se battre pour avoir du pain blanc américain. (…) En 1924, ma mère travaillait chez Monsieur Kellner, le père d’un de mes meilleurs amis qui l’avait aussi embauchée car il se sentait coupable de ne pas avoir fait la guerre. Ma sœur et moi avons été alors beaucoup livrés à nous-mêmes. Le soir, ma grand-mère nous lisait l’histoire de la famille Pfaffling de Agnes Sapper et c’était parfois tellement triste qu’elle n’arrivait pas à finir. En décembre 1922, je suis allé en Suisse pour la première fois et ce fut très dur de me séparer de mon chat. Mon grand-père est mort pendant ce temps-là. C’était une époque bizarre, peine de surprises et de nouveautés avec la crise économique et financière. Même si je n’avais pas dix ans, cela a beaucoup influencé mon égoïsme matériel et financier. (…). J’ai passé un de mes meilleurs moments en Suisse car tout était alors très dur en Allemagne (on recevait des colis, j’ai même été obligé de donner notre chat). Je me suis senti comme un petit prince. »

Dans le jardin du 7 Parkstrasse. Jours heureux. Vers 1925.Déjà trop pauvre pour payer toutes ses dettes de guerre à la France, l’Allemagne peinait à prendre en charge ses millions de veuves et d’invalides (il y avait eu 2 037 700 morts et 4 216 058 blessés). De plus, ma grand-mère pouvait d’autant moins toucher une pension de veuve digne de ce nom que celle-ci était calculée au prorata des temps de services et que mon grand-père avait eu la mauvaise idée de se faire tuer au tout début de la guerre. Ma grand-mère avait donc dû prendre un travail de secrétaire et louer des chambres « avec petit déjeuner » à des voyageurs de commerce. Comme elle le dira à son fils, la formule appliquée à l’univers des femmes allemandes « Kirche, Kinder, Küche » (L’église, l’enfant, la cuisine) était un peu étroite par rapport à toutes les responsabilités qu’elle devait assumer. Mais c’était une femme aussi volontaire qu’intelligente. N’avait-elle pas été, juste avant son mariage, l’une des toutes premières à Brême, à passer un diplôme de professeur de français ? Comme les universités étaient encore interdites aux femmes, elle était allée dans un institut à Lausanne.

Après la mort de son mari, en 1923, Henriette Oelrichs, mon arrière grand-mère, n’a pas eu d’autre ressource que de vendre la maison de vacances située à Horn, aux environs de Brème pour aider son fils Wilhelm à acheter une ferme au Paraguay et à élever ses cinq enfants. La propriété de Horn, avec étang et maison de garde, avait tout pour plaire à l’enfant qu’était mon père : on pouvait s’y rendre par une ligne de tramway hippomobile et le parc était planté d’une forêt d’arbres fruitiers ; chaque automne, on en rapportait des monceaux de pommes qui remplissaient la cave de la maison de Parkstrasse. La maison de Horn, près de Brême.Ce dernier détail éclaire pour moi la rage de mon père à planter pruniers, poiriers, pommiers et cerisiers et à les proposer à l’admiration de tous, quand bien même son mépris pour les règles élémentaires de l’arboriculture les vouait à une quasi stérilité. Et que dire de sa colère et de sa tristesse quand il se faisait voler quelques coings presque mûrs qu’il veillait avec tendresse… Bien sûr, tout cela relevait de réparations au long cours dont l’enfant que mon père était resté avait un profond besoin.

 

Je peux reconstituer les éléments qui ont compté dans son enfance grâce aux souvenirs glanés au fil des conversations et à un long récit dactylographié. Il a rédigé celui-ci vers 1973 parce que, comme il l’écrit en préambule, « chacun finit par vieillir et devient plus seul (…) et qu’il est vraiment triste de tout emporter dans sa tombe ». Le fait qu’il venait d’avoir soixante ans n’était sûrement pas étranger à sa volonté de faire quelque chose qui ressemble à des mémoires. On se gardera de faire au passage tout parallèle avec moi. Je viens, certes, d’atteindre le même âge, mais c’est le sien – 94 ans – qui m’a conduit à prendre le taureau par les cornes pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être puisque, de toute évidence et malgré mes encouragements répétés, voire même la fourniture de plans détaillés, il ne rédigerait jamais une autobiographie digne de ce nom. Même si cela peut susciter une certaine incrédulité, je dois préciser qu’il ne m’a pas toujours facilité la tâche tant il gardait la certitude qu’un jour ou l’autre il allait trouver le temps d’écrire son Guerre et paix. « Prendre le taureau par les cornes » n’est pas une formule en l’air tant j’ai dû parfois agiter des chiffons rouges ou ruser pour obtenir sa collaboration. Ainsi, c’est en fouillant clandestinement dans ses cartons bourrés de photocopies que j’ai trouvé le précieux récit de son enfance. Il m’a alors suffit de lui dire qu’il était réapparu au milieu de ses vieux courriers que j’avais conservés pour qu’il me le commente avec grâce, voire avec enthousiasme. J’ai, fort heureusement, pris depuis longtemps mon parti de son incommensurable étrangeté, à tous les sens du terme pour ne pas relever que ces souvenirs n’étaient en rien destinés à ses enfants. Non seulement ils étaient rédigés en allemand et ne leur ont jamais été communiqués, mais quand, dans les dernières pages, il est question de l’après-guerre, c’est à peine si l’existence de ses deux fils est abordée pour signaler qu’ils sont enseignants (sa femme a droit à un meilleur traitement en raison de l’aide apportée à son travail). Jamais sans doute mon père n’a pu combler l’immense fossé qui s’est creusé entre son enfance à Brême et sa nouvelle vie en France. Jamais il n’a pu apprivoiser la terrible nostalgie de l’enfance et de la petite patrie perdue, cet Heimweh, sans remède dont chacun assume plus ou moins la cicatrisation. Á ceci près que ceux qui ont perdu les êtres chers et les lieux magiques sous des tapis de bombes ont aussi perdu un certain droit au rêve. Quand ils sont, de plus, amenés à vivre loin de toutes leurs racines, il ne leur reste sans doute qu’à écrire comme mon père citant Heinrich Heine dans une lettre : « Denk ich an Deutschland in der Nacht, dann bin ich um den Schlaf gebracht » (Je pense à l’Allemagne dans la nuit, quand le sommeil est parti). Dans le cas de mon père, cet arrachement se doublait d’un profond sentiment d’injustice, d’un déni de reconnaissance dont on verra plus loin qu’il n’était pas dénué de fondements. Jamais, non plus, sauf dans les derniers mois de sa vie, il n’a cru à la possibilité de partager ses inextinguibles regrets. Sa formidable capacité à s’adapter dans tous les milieux cachait en fait une inguérissable blessure. Et cette blessure l’a d’autant plus irrémédiablement isolé dans le ressassement d’éternelles doléances et récriminations qu’il ne savait pas vraiment exprimer ses sentiments, ses souffrances. Il cachait d’autant mieux son jeu qu’il avait aussi hérité de l’humour propre à sa ville natale, un humour dont je n’ai pris la mesure de la spécificité qu’au contact de Peter Alfaenger, un ami artiste qui avait passé sa jeunesse à Brême. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si l’un des meilleurs amis d’enfance de mon père fut Manfred Schmidt (1913-1999), un des plus célèbres dessinateurs humoristiques allemands qui avait fait ses premières armes à quatorze ans dans un quotidien brêmois et, pendant les cours, en caricaturant les professeurs. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, mon père me disait qu’il pourrait « encore aller les yeux fermés à Hamburgerstrasse, à droite dans le rue, pour jouer avec lui ». Mon père fut donc, irrémédiablement, inconsolable et heureux.

Sortie scolairePour se rendre à l’école, il lui fallait passer par un pont ouvrant sur la Weser, lequel pont lui fournissait chaque fois qu’il le fallait un alibi pour ses retards. Il était surtout tenté de sécher les cours de sport car son professeur, Monsieur Gartelman, avait servi sous les ordres de son père et n’hésitait pas à lui lancer quand il peinait à grimper à la corde : « Ton père, ça c’était un homme ! ». Comme si cela ne suffisait pas, à la première incartade, le directeur de l’école, Monsieur Hartung, lui disait « Si ton grand-père savait ça ! » Parmi ses camarades de classe, il y avait aussi un garçon qui devait impérativement se montrer à la hauteur de la réputation paternelle : il était le fils du colonel Paul Emil von Lettow-Vorbeck (18701964) qui commandait des troupes allemandes en Afrique de l’Est pendant la Première Guerre mondiale. Á la tête de 200 blancs et 12 000 noirs, il avait mené la seule campagne de la guerre où l’Allemagne soit restée invaincue et la troupe des 143 Allemands survivants a été la seule à parader sous la porte de Brandebourg en 1919. Il fut le dernier général nommé par l’Empereur Guillaume II. Homme de droite bientôt impliqué dans un coup d’État, il fut rendu à la vie civile et devint grossiste en vins à Brême. Élu député du Parti National Allemand en 1929, mais pas raciste pour autant, il garda ses distances avec les Nazis. Promu en 1938, il n’exerça aucune responsabilité et ne fut pas inquiété à la libération. Á sa mort, en 1964, l’Allemagne décida de verser une pension aux derniers anciens combattants noirs de ses troupes !

Parmi ses proches amis d’école, il y avait Helmuth Bollman, avec qui il avait fait du scoutisme et qui était le fils adoptif d’une cousine Gröning, et Willy Birkenfeld dont le père, chanteur d’opéra, est parti à San-Francisco avec sa famille après 1933 car il avait un grand-parent juif. Cornelius Kellner était le fils d’un riche entrepreneur qui possédait une propriété luxueuse à Borgfeld sur Wümme. Souvent, Monsieur Kellner y emmenait l’ami de son fils en vacances et là, « le bonheur tombait du ciel » (Das Glücck felt vom Himmel). Il y avait de magnifiques jeux pour les enfants, une rivière, la nature et une ambiance qui rompait avec celle, bien triste, de Parkstrasse. Non content de faire le bonheur du petit Franz, Monsieur Kellner a embauché sa mère comme secrétaire malgré le peu de dispositions de celle-ci pour la dactylographie. Mal récompensé de sa générosité, il a fait faillite lors de la grande crise économique et sa propriété a été vendue au Kronprinz.

Mon père se souvenait aussi avec émotion de deux garçons de sa classe qui étaient juifs et qui suivaient les cours du samedi sans prendre la moindre note et sans que nul ne trouve à y redire. Comme le prouve la réponse – négative – qu’il a reçue de l’organisation « Jüdische Gemeinde » (Regensburg), mon père cherchait encore son ami Swinitzky, en 1971.

Reinhard Hardegen, héros de la guerre sous-marine, sans remords.Il était aussi très lié au fils d’une amie et parente par alliance de sa mère, Reinhardt Hardegen, dont le père était aussi mort à la guerre. Mais, le statut d’orphelin de guerre n’ayant jamais suffit pour devenir pacifiste, celui-ci est devenu commandant de sous-marin pendant la seconde guerre. Il avait directement subi l’influence d’un locataire de sa mère, Paul König, un héros de la première guerre, qui avait triomphé du blocus franco-britannique à bord d’un sous-marin « commercial ». Mon père avait d’ailleurs dans sa chambre d’enfant une photographie dédicacée du capitaine remontant triomphalement la Weser le 25 août 1916.
Mais Reinhardt Hardegen s’est fâché définitivement avec mon père quand il a appris que ce dernier l’avait traité de « prolongateur de guerre » parce qu’il avait coulé vingt-deux navires alliés. Reinhardt Hardegen n’en a pas moins occupé pendant trente-deux ans un siège au parlement de Brême et il est aujourd’hui le doyen des commandants de sous-marins du IIIe Reich et fier de son passé. Moi, je suis content qu’ils se soient fâchés pour d’aussi bonnes raisons.

Comme nombre d’enfants, mon père s’est passionné pour les expériences de chimie et son petit laboratoire, abrité dans le grenier de la maison familiale, provoqua un incendie maîtrisé de justesse. Celui lui coûta l’héritage de 3 000 DM laissé par sa tante Betty. Cet accident fut-il la source de son manque total d’intérêt pour le bricolage ? Mon frère, qui a impunément joué avec les prises de courant et fabriqué de dangereux lance-flamme en mettant du pétrole dans des flacons en plastique, n’a pas vu son élan de découvreur prématurément brisé et a il a pu devenir professeur de physique-chimie.

De même qu’il avait hérité des timbres d’un de ses oncles, mon père avait aussi mis la main sur ses livres d’enfant et il n’a jamais oublié les vingt volumes de la revue « Der gute Kamerad » qui ont enchanté ses soirées et, sans doute, fait de lui un lecteur définitif. Il garda longtemps le souvenir émerveillé de sa première séance de cinéma où, au son du piano d’accompagnement, il vit l’assassinat du président Lincoln ; il s’agissait sans doute d’un épisode extrait de Naissance d’une nation de Griffith. Il avait d’ailleurs noté que le grand homme était né un 12 février, comme lui.

Mon père se souvenait tout particulièrement des fêtes organisées par le groupe des veuves de guerre (il y en avait un bon millier à Brême) auquel appartenait sa mère. Elles prenaient un lustre particulier à Noël car les adolescents jouaient alors de petites pièces de théâtre. C’est en interprétant avec conviction le rôle-titre du Pèlerin, que mon père acquit lors d’un de ces rassemblements un surnom (der Pilger) qui lui resta définitivement accolé pour tous ses amis de Brême. Cette soirée, fort valorisante, lui était si bien restée en mémoire qu’il voyait encore, quelque quatre-vingts ans plus tard, le visage du camarade qui attendait devant lui pour la distribution de cadeaux. Il se nommait Karl Carstens, il était né en 1914 et le nom de son père figurait juste à côté de celui du capitaine Chales de Beaulieu au mémorial de l’église « unseren Lieben Frauen ». Le jeune garçon est devenu président de la République fédérale d’Allemagne en 1976. Á défaut de faire une carrière politique, mon père a pu, après la guerre, exercer son goût du théâtre, non seulement dans son métier mais aussi lors de fêtes destinées aux réfugiés et son interprétation de la sorcière du conte Hansel et Gretel est restée dans toutes les mémoires de ceux qui l’ont applaudi, moi le premier.

Le petit Franz fut aussi, pendant sept ans, un bon scout marin, franc et loyal, dans la troupe formée par Carl Erling, le propriétaire d’une importante minoterie. En 1922, il était entré au « Neues Gymnasium », un lycée fondé par son grand-père, Jasper Oelrichs, qui fut longtemps en charge des affaires scolaires au Sénat de Brême. Mais il dut abandonner les sorties, les camps et le lycée le jour de 1929 où un voisin prévint sa mère qu’un poste d’apprenti était disponible dans la vieille firme brêmoise Melchers et Cie. Ne considérait-on pas à Brême que « celui qui a été apprenti chez Melchers trouvera toujours du travail » ? N’ajoutait-on pas qu’il était tout à fait inutile d’obtenir le baccalauréat pour devenir un brillant commerçant dès lors qu’on avait été formé chez Melchers ? Et nul enseignant de son école où les classes étaient surchargées n’encouragea sa mère à le laisser poursuivre des études supérieures.

Dans les « souvenirs » qu’il rédige entre le 31 décembre 1934 et le 4 janvier 1935, mon père donne une autre version de l’histoire. En fait, d’année en année, le cercle de ses amis d’enfance s’était réduit au fil des redoublements et des déménagements. Il arrive même un moment, en 1929 où la classe était devenue si petite qu’il ne pouvait plus tricher lors des contrôles ! Mis au premier rang, il n’hésite pas à obtenir un certificat médical à propos de sa vue pour justifier un déplacement en fond de classe. Mais le professeur est inflexible et particulièrement sévère. « Désespéré, j’ai réussi à entrer chez Melchers », avoue-t-il en conclusion.

Fondée en 1806 et toujours active, cette entreprise de négoce international demandait que le candidat prépare en un an un diplôme délivré par la Chambre de commerce. Il fallait maîtriser la correspondance en anglais, la sténodactylo et les bases de la comptabilité. Diplôme en poche, le jeune Franz mena donc la dure vie des apprentis. Ils étaient trois dans ce poste qui devaient arriver au bureau à sept heures du matin pour ouvrir le courrier et en assurer la distribution dans les services. De même, le soir, après le départ des employés, il leur revenait d’enregistrer la correspondance dans les livres, de la mettre sous enveloppe et de l’affranchir avant de le déposer à la poste centrale. Il n’était donc guère possible de rentrer à la maison avant vingt heures, ce qui faisait de bonnes journées pour des garçons de dix-sept ans (mais, généreusement, on ne les retenait que de 8 heures à 13 heures le samedi). Le salaire était, au mieux, de 30 Marks par mois (mon père obtiendra une attestation des sommes versées quand il prendra sa retraite, ce qui montre que l’on a toujours intérêt à travailler dans des maisons sérieuses qui survivent à toutes les crises et préservent leurs archives). Le cursus s’achevait par un stage dans une succursale à l’étranger avec des cours dans les Chambres de commerce.

Il faut toutefois noter que mon père ne se laissa pas enfermer dans l’univers clos du commerce, aussi international soit-il. Ainsi, dans la lignée du scoutisme, mais avec de notables différences, il participa à l’action des Wandervogel (« les oiseaux migrateurs ») dans sa variante brêmoise. Né juste avant la guerre, ce mouvement marque d’abord un étonnant esprit de révolte juvénile et se différencie nettement du scoutisme et de ses options paramilitaires. Il fait beaucoup plus penser à une répétition générale du mouvement hippie tant il valorise un idéal de fraternité, de liberté (mixité incluse), de contact avec la nature et de goût pour les sources traditionnelles de la musique. Un de leurs mots d’ordre, « chercher la fleur bleue », est significatif de leur idéal antimatérialiste. Plus ou moins récupéré dans le cadre d’un système de ligues au cours des années 1920 (le sinistre général von Trotha se prêtant même à une tentative de réorganisation), le mouvement des Wandervogel fut finalement interdit dès 1933 par les Nazis qui firentt place nette pour les Hitlerjugend. L’esprit originel du mouvement semble avoir mieux résisté du côté de la ville « libre » de Brême et mon père gardait un souvenir émerveillé des week-ends au grand air d’où il revenait « le cœur joyeux ». Il y forgera sa passion pour les feux de camp, s’avouant une parfaite illustration du vers de Stefan George qui affirme que « celui qui marche autour du feu en reste l’esclave » (« Wer je die Flamme umschritt, bleibe der Flamme Trabant »). Les Wandervogel encourageaient aussi le développement culturel et mon père suivait régulièrement des conférences sur des thèmes philosophiques ou religieux, prêtant un intérêt qui ne se démentira jamais à la spiritualité, l’anthroposophie de Rudolph Steiner, la théosophie, l’enseignement de Krisnamurti, les sectes, les églises baptistes et les Témoins de Jéhovah. En fait il se passionnait, selon ses propres paroles, pour « toutes les nouvelles idées qui sortaient de l’ordinaire ». Mais, de toute évidence, les « nouvelles idées » de Monsieur Hitler ne l’intéressaient guère, aussi « nouvelles » fussent-elles.

Plusieurs pages du récit fait par mon père en 1935 évoquent sa vie de jeune apprenti et la grande curiosité qui est la sienne à l’époque : il assiste à de multiples conférences et précise même que, certains soirs, il allait à deux ou trois réunions. Si les sujets religieux et philosophiques prédominent on peut aussi y trouver des mouvements de jeunesse à tendance nationaliste tels que les scouts coloniaux, le mouvement païen de Ludendorff ou franchement pacifistes. Le 14 mai 1932, il va même écouter Hitler et Himmler au Casino central mais ne fait aucun commentaire particulier. Il suit les campagnes politiques, va au théâtre et au cinéma mais sa conclusion est amère : « Cette liste de réunions n’est qu’un résumé pour montrer à quel point je cherchais partout. Mais je n’ai jamais trouvé même si des fois je l’ai cru et souvent c’est vraiment un hasard si je ne me suis pas inscrit à tel ou tel mouvement. Je cherchais à m’évader de mes journées. Je cherchais aussi un équilibre et ne pas être seul le samedi soir. Cela me brisait le cœur de voir les groupes de randonneurs que je ne pouvais pas accompagner pour le week-end à cause de mon métier. » Pendant des vacances, il va même se lier d’amitié avec un nommé Quast, partisan des Jeunesses hitlériennes (créées en 1922) dont ils visitent un campement. Il est même complice d’un vol de drapeau allemand qui vaudra des poursuites à deux des auteurs. Il passe donc tout près du pire.

Franz Herbert Chales de BeaulieuMon père a fêté ses vingt ans le 12 février 1933. Le 27 février le Reichtag a été incendié, le 28 février, les droits fondamentaux ont été abolis et le IIIe Reich s’est mis en marche. Le 5 mars le parti nazi a obtenu 43,9 % des voix aux élections parlementaires. Á partir du 1er avril, la persécution des Juifs est entrée dans une phase active et les plus lucides ont commencé à émigrer. Il y en avait sûrement quelques-uns dans le bateau qui, à la mi-avril, emportait mon père vers Londres et vers des rencontres qui allaient faire basculer son destin. Mais il ne vécut donc pas directement la mise en place de l’État national-socialiste et l’étrange contagion qui imprègna jusqu’aux rêves des Allemands (il faut lire le terrifiant Rêver sous le IIIe Reich de Charlotte Beradt) et que Sebastian Haffner (Histoire d’un Allemand – 1914-1933) a froidement décrite avant de fuir en Angleterre en 1938. Son récit de la journée du 13 octobre 1933 qui vit l’Allemagne quitter la Conférence du désarmement et Hitler annoncer la dissolution du Reichtag et des parlements régionaux est particulièrement significatif et montre ce à quoi mon père a échappé. Après avoir écouté dans une cantine le discours du Führer, Sebastian Haffner note : « Quand il eut fini, le pire se produisit. La musique donna le signal : Deutschland über alles, et tous levèrent le bras. Certains hésitèrent, comme moi. C’était une terrible humiliation. (…) Pour la première fois, je fus envahi par un sentiment aussi violent qu’un goût dans la bouche : « Cela ne compte pas. Ce n’est pas moi. Cela ne vaut pas ». Et, animé de ce sentiment, je levai le bras moi aussi et le maintins tendu en l’air à peu près trois minutes. (…) La plupart chantaient, d’une voix énergique et vibrante. Je remuais un peu les lèvres, faisant semblant de chanter comme on le fait à l’église pour les cantiques. Mais tous nous nous dressions, le bras tendu devant cette radio sans regard qui soulevait nos bras comme un marionnettiste celui de ses marionnettes, chantant ou faisant comme si. Chacun une Gestapo pour son voisin. »

En 2008, j’ai publié « Mon père, Hitler et moi » aux éditions Ouest-France. J’y raconte les racines et le destin de mon père, François Charles de Beaulieu, né allemand à Brême en 1913, orphelin de guerre l’année suivante et condamné en 1943 par un tribunal de la Wehrmacht pour “atteinte au moral de l’armée“, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. Si l’histoire de mon père est, par bien des aspects, souvent souriants, celle d’un original (il fut pasteur protestant, guide touristique, sténodactylo, libraire, agent commercial, responsable des cimetières militaires allemands), elle pose néanmoins des questions qui nous concernent tous : Comment nos sociétés traitent-elles ceux qui ont obéi, ceux qui ont désobéi et ceux qui sont ”morts pour la patrie” ? Comment transmettre l’essentiel, c'est-à-dire la mémoire des victimes et de ceux qui ont résisté ? » Si vous souhaitez un des derniers exemplaires de la version papier (15€ envoi compris), utilisez l'onglet "contact" en haut à droite.

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