Mon père, Hitler et moi. Chapitre 4.

08 mai 2016 Publié par

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De Londres à Berlin

Mon père est accueilli à Londres par Georg Melchers (1873-1946) qui dirige la succursale de l’entreprise fondée par son grand-père. Celui-ci vit avecF. de Beaulieu étudiant sa sœur Amory (1878-1959) qui observe un strict célibat de peur de transmettre ce qu’elle pense être une maladie héréditaire, sa mère étant morte en 1921 dans un asile d’aliénés. La famille Melchers est riche en personnages aussi caractéristiques de l’aristocratie commerçante de Brême qu’originaux et un livre leur a même été consacré (B.W. Seiler, Es begann in Lesmona, 1993) ; son auteur prend appui sur les lettres adressées dans sa jeunesse à une amie par la cousine de Georg et Amory, Magdalena Melchers (1875-1970), et publiées sous un pseudonyme en 1951 (Marga Beck, Sommer in Lesmona).

Autant pour s’occuper que par conviction, mademoiselle Amory Melchers fréquente les églises londoniennes dont les quatre paroisses allemandes. C’est elle qui emmène mon père écouter les prêches de Dietrich Bonhoeffer. Ce jeune pasteur occupe le presbytère de Sydenham-Forest Hill, au sud de Londres, avec un autre pasteur berlinois, d’origine israélite, Franz Hildebrandt. Il joue souvent du piano sur un magnifique instrument de concert qu’il a fait venir tout spécialement de Berlin-Wannsee où habitent ses parents (son père est un psychiatre réputé).

 

Un homme est passé

Dietrich BonhoefferDans la petite communauté allemande de Londres, le pasteur Dietrich Bonhoeffer occupe une place à part. Il est arrivé de Berlin en octobre avec, déjà, un passé antinazi : Hitler avait pris le pouvoir le 30 janvier 1933 et, dès le 1er février, Dietrich Bonhoeffer avait participé à une émission de radio à Berlin. Il y condamnait sans ambiguïté les principes du nazisme, et même si le micro avait été rapidement coupé, il y avait prophétiquement proclamé : « Si l’image du « Führer » glisse vers celle du « Verführer » (séducteur), le chef se déifiera en une caricature de Dieu. » Dans les semaines qui suivirent, il dénonça l’antisémitisme qui gangrenait l’église protestante et il interpella les chrétiens allemands en affirmant « On n’a le droit de chanter en grégorien, le soir à l’église, que si, dans la journée, l’on a crié pour les juifs dans la rue ». Sa voix résonne encore aujourd’hui. Je n’en veux pour preuve que le récent roman de Sylvie Germain, Magnus (2005), qui évoque avec force Dietrich Bonhoeffer, « un vivant qui a payé le prix non négociable de “la grâce qui coûte”. »

Quoiqu’encore très jeune (il est né en 1906), Dietrich Bonhoeffer est un homme exceptionnel qui en impose à tous ceux qui le rencontrent. Il a passé son doctorat en théologie à 21 ans et a été ordonné pasteur en 1931. Il professe un enseignement où le pacifisme ne sert pas d’excuse à l’inaction face à Hitler qu’il compare à la « Bête de l’Apocalypse » et il ira au bout de sa démarche. Il est rappelé en Allemagne dès le printemps 1935 par son ami, le théologien suisse Karl Barth (1886-1968), qui voit les églises chrétiennes s’enliser dans le nationalisme et la collaboration avec les nazis. Karl Barth avait enseigné depuis 1921 à Göttingen, Münster et Bonn mais il avait été expulsé en raison de son refus de prêter serment à Hitler, comme tous les fonctionnaires. De plus, en 1934, il avait été le principal auteur de la Déclaration théologique de Barmen, texte fondamental d’opposition chrétienne à l’idéologie nazie. Dietrich Bonhoeffer revient donc au printemps 1935 et rejoint l’Église confessante qui regroupe les protestants refusant l’embrigadement sous la bannière nazie (mais qui n’en a pas moins une aile modérée refusant la confrontation directe avec l’État). Bonhoeffer prêche et enseigne mais il est rapidement suspendu car, lui aussi, refuse de prêter serment à Hitler (les pasteurs sont des fonctionnaires comme les autres). Il travaille alors dans une semi-clandestinité au séminaire de Finkenwalde, en Poméranie, où, durant deux ans et demi, il va former des pasteurs.

En septembre 1937, son organisation est dissoute par la Gestapo. Il n’en continue pas moins de prêcher et de multiplier les contacts avec l’étranger. Il 6FBest convaincu qu’il ne faut « plus seulement panser les victimes passées sous la roue », mais « se lancer dans la roue pour l’enrayer ». La répression s’aggrave : en février 1937, Frédéric Weissler, le secrétaire général de l’aile active de l’Église confessante (et qui est d’origine juive), est assassiné au camp de Sachsenhausen. Parallèlement, les évêques protestants restés « neutres » désavouent une prière diffusée par l’Église confessante destinée à conjurer les risques de guerre et à demander pardon « pour les péchés de notre peuple ». En 1939, Bonhoeffer part pour une tournée de conférences aux États-Unis mais au bout d’un mois, il estime que sa place est en Allemagne et, ignorant le poste et la vie paisible qu’on lui offre, il rentre. Rapidement interdit de parole et de publication, il n’en circule pas moins librement grâce à la protection de l’amiral Canaris pour qui travaille son beau-frère, Hans von Dohnanyi. C’est ainsi qu’il peut transmettre aux Anglais, lors d’un voyage à Stockholm en 1942, des preuves de l’extermination des juifs et une demande d’aide pour ceux qui tentent d’éliminer Hitler. Il est proche de ceux qui vont préparer l’attentat du 20 juillet 1944, mais à cette date, il sera déjà aux mains de la Gestapo. Il a, en effet, été arrêté le 5 avril 1943 sous l’inculpation « d’affaiblissement du potentiel de guerre de l’Allemagne ». Il sera victime de la vindicte d’Hitler qui ordonnera sa pendaison avec d’autres opposants dans les derniers jours du Reich. La veille de son exécution, il a confié un dernier message à un officier anglais également prisonnier, à l’intention de l’évêque anglican George K.A. Bell avec qui il a eu de multiples contacts : « Dites-lui que pour moi, c’est la fin, mais aussi le commencement. Avec lui, je crois au principe de notre fraternité chrétienne universelle qui est au-dessus de toutes les haines nationales et que notre victoire est certaine. »

Même s’il n’a que quelques échanges avec Bonhoeffer, mon père, qui n’a alors que vingt ans, est impressionné par les convictions du jeune pasteur dont il peut suivre quatre sermons. Il y trouve à la fois l’affirmation des valeurs qui fondent son opposition à Hitler, mais aussi l’impulsion qui va le conduire à vouloir devenir pasteur. Comme il me l’a dit, les paroles de Bonhoeffer vont le travailler pendant tout l’hiver et, dès ses examens obtenus, il va réorienter sa vie. Je ne peux m’empêcher de penser qu’outre le destin tragique de son père, l’air de sa ville natale a aussi été pour quelque chose dans ses prédispositions pacificistes, le prix Nobel de la Paix 1927, Ludwig Quidde (1858-1941), n’est-il pas né à Brême ?

 

Carnet d’adresses

Toutefois, Forest Hill est un quartier un peu trop périphérique où mon père ne peut se rendre souvent. Il fréquente donc aussi une église dans le quartier d’Ealing et passe beaucoup de son temps libre avec des membres de l’Armée du Salut. Fondé en 1865, ce mouvement a inventé les Restos du Cœur bien avant que Coluche ne leur donne la dimension laïque qui assurera leur succès en France. D’inspiration résolument protestante, l’Armée du Salut est organisée sur un mode militaire et associe aide matérielle et salut spirituel, résumant sa doctrine dans la célèbre formule : « Soup, soap, salvation » (Soupe, savon, salut). Peut-être mon père est-il sensible, à un esprit proche de celui qu’il a aimé chez les scouts de Brême ?

Londres est alors un extraordinaire lieu de rencontres. Mon père y fréquente aussi Frank Buchman (1878-1961), un évangéliste américain qui sera àFrank Buchman l’origine du mouvement international du « Réarmement moral » et qui professe que « tout le monde voudrait voir son voisin changer. Mais tout le monde attend que ce soit l’autre qui commence. Si l’on veut une solution pour le monde d’aujourd’hui, le meilleur point de départ, c’est de commencer par soi-même ». Ils se retrouveront d’ailleurs après la guerre à Paris quand le Réarmement moral sera au fait de sa notoriété et créera son centre international de Caux en Suisse ; en 1960, mon père, fidèle à ses convictions de jeunesse, y passera une quinzaine de jours. Implanté dans trente sept pays et constitué de bénévoles, le mouvement s’appelle désormais « Initiatives et changement ». Outre la dimension charismatique de Franck Buchman, deux de ses principes touchent directement mon père. D’une part, il prêche la valeur de l’échange direct et du témoignage personnel (il donnera d’ailleurs l’impulsion initiale aux fondateurs des « Alcooliques anonymes »). D’autre part il exhorte à la réconciliation entre les peuples, alimentant ainsi le pacifisme de mon père qui prend aussi des contacts avec le « No more war movement », la War Resister League (WRL) et, pour faire bon poids, le « Fellowship for Reconciliation (FOR)… Lors des obsèques de mon père, il a d’ailleurs semblé que son peu de goût pour les dépenses d’apparat et son précoce engagement pacifiste justifiait de suggérer à ses amis de faire un don au Mouvement international pour la réconciliation (MIR) plutôt que d’offrir des fleurs.


Peter Stewart speaker à la BBC
Á Londres, mon père a habité chez diverses logeusesYouth House London à Ealin. La photographie ci-contre (qui représente The Youth House et porte au dos une quarantaine de signatures et des vœux de Noël) était une pension pour jeunes gens assez peu confortable mais il y rencontra un sympathique speaker de la BBC d’origine australienne (il est né à Wagga Wagga en 1907) nommé Peter Stewart, qui allait bientôt dénicher ce qui ne s’appelait pas encore une colocation dans un quartier un peu malfamé. Dans leur immeuble vivaient toutes sortes de personnages extraordinaires dont un baryton tasmanien et une soprano anglaise qui recevaient régulièrement la visite de la jeune Élisabeth Schwarzkopf (1915-2006) en personne (mais je n’ai pas pu vérifier si la cantatrice allemande était bien présente en Grande-Bretagne à ce moment-là). C’est sans doute alors que mon père renforça son goût pour Mozart, Rossini et Verdi.

C’P. Stewart et F. de Beaulieu à Cologne vers 1936.est aussi une amitié durable qui naquit alors et qui conduisit Peter Stewart à venir en visite à Brême deux ans plus tard et à faire une grande randonnée en moto à travers l’Allemagne avec son ami. Ce fut une amitié si durable qu’elle se traduisait encore, soixante quatorze ans plus tard, par des échanges épistolaires réguliers (que chacun conservait). Accessoirement, Peter Stewart est devenu mon parrain. A son décès, en 2008, alors qu’il n’avait jamais été particulièrement préoccupé de faire des cadeaux, il m’a légué un pourcentage non négligeable de ses économies.

April OelrichsIl faut enfin ajouter que le jeune commerçant brêmois profite de sa présence à Londres pour rencontrer des parents éloignés, voire très éloignés, tous prévenus de son arrivée. Il y a les cousins et cousines de sa mère : Gwendelen Selby-Hall, présidente de l’association des nurses ; le capitaine Richard Vaughan-Oelrichs et le capitaine Vivian Oelrichs, secrétaire de la Société royale de géographie et père d’une petite April Oelrichs, née en 1931, qui deviendra une danseuse assez réputée. Quand il essaiera de retrouver cette dernière dans les années 1950, mon père mettra une petite annonce dans une agence pour artistes. Ce qui lui permettra d’avoir bientôt un courrier de sa cousine mais assorti de vertes remontrances car il avait indiqué l’âge réel de la danseuse (qui figure d’ailleurs comme née en 1933 dans tous les ouvrages de cinéma) ! April a fait une assez belle carrière d’actrice au point que le chroniqueur Earl Wilson a pu écrire en 1957 que « Brigitte Bardot of France and April Olrich (sic) of Uruguay were This Year’s Pretty Bodies… ».  April est née à Zanzibar (on va reparler de Zanzibar un peu plus loin), d’un père anglais travaillant au Ministère des affaires étrangères et d’une mère américaine. Ils vécurent ensuite aux Seychelles, en Uruguay, en Argentine. Elle est entrée à douze ans dans une compagnie de ballets et a mené parallèlement une carrière d’actrice et de danseuse de music-hall. Le seul rôle important sera celui qu’elle tiendra dans La bataille du rio de la Plata, un film de Michael Powell tourné en 1956. Elle y est particulièrement remarquée pour la bonne raison qu’elle y tient le seul rôle féminin, celui de Dolores, chanteuse de bar. Elle participe à de multiples spectacles et se marie en 1968 à San Francisco avec un danseur rhodésien de 34 ans, Nigel H. Pegram. Á compter de cette date, il ne m’a pas été possible de retrouver la moindre trace d’April Oelrichs qui a, de toute évidence cessé de danser et de jouer le jour où elle est devenue Madame Pegram.

Aussi fin soit le lien,mon père ne renonce jamais à voir un parent : il se présentera donc chez le colonel Richard Meinertzhagen (1878-1967), descendant d’une fille de Georg Gröning. Daniel, le fils de cette dernière avait aussi fait l’indispensable voyage d’études à Londres dans les années 1830. Marié à la fille du banquier chez qui il travaillait, il était devenu un puissant financier qui facilita l’implantation des Brêmois en Grande-Bretagne au point qu’ils en firent, en 1859, un des rares citoyens d’honneur de la ville. En 1916, le colonel Meinertzhagen commandait en Afrique de l’Est les troupes britanniques opposées à celles du colonel von Lettow-Vorbeck dont les lecteurs les plus attentifs ont retenu que le fils était un camarade de classe de mon père. Les sujets de conversation ne manquent donc pas, surtout avec Luke, un des quatre enfants du colonel qui a sensiblement le même âge que mon père et qui correspondra avec lui jusqu’au déclenchement la guerre. Au printemps 2006, mon père s’est souvenu de son lointain parent londonien et lui a écrit à l’adresse qu’il conservait en mémoire depuis soixante dix ans. Las ! C’est la princesse Anne de Polignac qui répondit que son beau-père était mort en 1984 et que son mari Nicolas, le fils unique de Luke, venait de disparaître le 29 janvier 2006 dans un accident de voiture !

On peut surtout distinguer parmi les relations familiales un cousin au deuxième degré de sa mère, Rudolph Ruete (1869-1946) et son épouse Maria Theresa Mathias (cousine, elle, de Robert et Alfred Mond, les « rois du Nickel »), qui vivent à Kensington. La vie de la mère de Rudolph, Salmé Bint Saïd (1844-1924), est un roman en soi, puisque fille (et seizième enfant) de l’émir d’Oman et Zanzibar (1791-1856), elle a fui, enceinte, avec un commerçant allemand, Rudolph Ruete (1839-1870), s’est mariée et convertie au protestantisme en prenant le nom d’Emily, a eu trois autres enfants, a perdu son mari (écrasé par un tramway), a publié ses mémoires, a servi sans résultat la politique de Bismarck en Afrique, a vécu à Jaffa et Beyrouth ! Personnage profondément romantique, elle conservait encore au moment de sa mort à Iéna, la robe qu’elle portait lors de son « enlèvement » et un peu de sable de la plage sur laquelle donnaient ses propriétés de Zanzibar. Elle a publié ses souvenirs sous le titre Mémoires d’une princesse arabe.

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Son fils, le « cousin » Rudolph, avait été officier pendant dix ans dans l’armée prussienne, inspecteur des chemins de fer du Moyen-Orient, banquier au Caire, journaliste… Mais la vie de la sœur de Rudolph, Antonie Thawka Ruete, pourrait aussi apporter sa contribution à une trilogie romanesque puisqu’elle a suivi son mari, Eugen Brandeis, dans ses différents métiers : artilleur prussien en 1870, commerçant à Haïti, ingénieur à Cuba puis à Panama, conseiller du roi de Samoa, commissaire impérial, juge à Berlin, administrateur des Îles Marshall de 1900 à 1906. De sa visite, mon père se souvient surtout que Rudolph Ruete regrettait d’avoir vu l’Allemagne abandonner Zanzibar (1 658 km²) aux Anglais en 1890 en échange de l’archipel d’Héligoland (un peu plus de 1 km², mon père le sait d’autant mieux qu’il a visité l’île avec son école vers 1925).

Toutes ces rencontres, auxquelles s’ajoutent des discussions avec les réfugiés politiques et raciaux qui arrivent d’Allemagne, n’empêchent pas mon père de mener à bien ses études et d’obtenir son diplôme de la Chambre de commerce de Londres.

La tête pleine d’idées et d’histoires, mon père part pour Paris le 1er avril 1934 pour l’étape suivante de son cursus car il n’a pas renoncé à achever ses études. Il loge près de la gare du Nord, à l’hôtel de Maubeuge puis à l’hôtel de Paris ; il suit des cours de commerce et de langue à l’École de langue française de Joinville ainsi qu’un stage professionnel à la Société des nouveautés textiles.

Á Paris comme à Londres, mon père mène de front sa vie d’étudiant et la rencontre de tout ce qui gravite dans la nébuleuse du protestantisme et du pacifisme. Mais l’ambiance est particulière : quand il veut s’inscrire à l’Union chrétienne de la jeunesse, qui a son siège rue de Trévise, on lui demande de signer un formulaire reconnaissant la responsabilité de l’Allemagne dans le déclanchement de guerre de 1914, ce qui garantissait qu’il n’était pas nazi.

Mon père va aussi bien à l’Armée du salut qu’à la paroisse protestante allemande de Paris qui est, à l’époque, dirigée par le pasteur brêmois Erich Dahlgrün (il sera évincé en 1939 par le pronazi Helmuth Peters). Ce Brêmois est allé à l’école avec un oncle de mon père et sa mère était l’amie de mon arrière grand-mère. L’accueil est plus que chaleureux et mon père rencontre là de multiples réfugiés allemands qui font un tableau saisissant de la répression en cours. En effet, le pasteur Dahlgrün passe au moins trois heures par jour à recevoir des réfugiés. Mais mon père est aussi impressionné par les exceptionnelles qualités humaines du responsable de la paroisse catholique des Allemands de Paris, l’abbé Franz Stock (1904-1948). C’est le futur aumônier de Fresnes qui assistera des centaines de résistants et otages avant leur exécution. Il rencontre aussi Marc Boegner (1881-1970), le pasteur de la paroisse de Passy depuis 1918 (il le restera jusqu’en 1953) et, depuis 1929, le Président de la Fédération protestante de France.

Comme mon père, je suis arrivé un beau jour à Paris. Mais en lieu et place des menaces de guerre des années 1930, il y avait tous les espoirs que ma génération pouvait plus ou moins confusément ressentir en septembre 1967. C’était d’autant plus facile pour moi d’avoir une idée de ce vers quoi nous allions que, pour toute nébuleuse, mes contacts se limitaient à Guy Debord et aux rares membres de l’Internationale situationniste de l’époque (que la jeunesse à qui cela ne dit rien imagine, pour rester dans la saga familiale, que leur père aurait été un surréaliste, leur grand-père un anarchiste espagnol et leur arrière-grand-père un certain Karl Marx). Il y avait bien là une conscience aigue de l’époque, et même si elle sombra dès le début des années 1970 dans le ressassement narcissique, c’est sûrement du côté de la rue Mouffetard et de la Montagne Sainte-Geneviève que mai 1968 trouva sa formulation théorique avant même d’exister. Mais ceci est une autre histoire et le seul parallèle qui m’intéresse ici, c’est l’idée très précise que j’ai de la façon dont l’air des grandes capitales et un certain nombre de personnalités qui le respirent peuvent contribuer à porter l’idéalisme juvénile à un formidable point d’incandescence. Je n’ai donc pas grand mal à comprendre qu’à force de nouer des liens et de s’imprégner de la pensée des uns et des autres, mon père se soit découvert une véritable vocation. Il ne sera pas négociant en tissus ou en harengs de la Baltique mais pasteur pour proclamer, avec Dietrich Bonhoeffer, le « devoir inconditionnel de l’Église envers les victimes de tous les systèmes sociaux, même s’ils n’appartiennent pas à la communauté des chrétiens ».

Le pèlerin

De retour, le 1er septembre 1934, mon père n’a eu aucun mal à la convaincre sa mère – qui, de toute façon, ne savait rien lui refuser – de le laisser devenir pasteur. Sa mère est d’autant moins hostile à l’idée qu’elle va pouvoir garder son fils une année entière à Brême afin qu’il passe le baccalauréat indispensable pour faire de la théologie à l’Université. Elle y gagne aussi, n’en doutons pas, un peu de prestige dans la paroisse qu’elle fréquente assidument, au point d’accueillir chez elle les soirées d’étude biblique. Son banal statut de veuve de guerre ne vaut pas grand-chose dans une ville où seul le métier du mari compte. Même si elle n’assure pas la fortune, la carrière de pasteur est un gage de sécurité puisque, en Allemagne, l’État paie un salaire alimenté par un impôt que chacun affecte à l’église de son choix. Si ma grand-mère regrette une chose, c’est que l’inflation ait dévoré ses économies ainsi que la valeur des bourses d’études que son père administrait et auxquelles avaient droit les descendants des bourgeois de la ville, pourvu qu’ils figurent dans les livres généalogiques et qu’ils soient célibataire sans ressource, veuve, malade ou étudiant dans le besoin. Plus de 2000 fondations de ce type existaient à Brême avant que la crise de 1923 ne les fasse disparaître. C’est finalement grâce à la location de chambres dans la grande maison de Brême, que ma grand-mère pourra financer les quatre ou cinq années d’études indispensables.

Mon père va donc passer son examen terminal de la Chambre de commerce de Brême qui lui délivre son diplôme le 31 mars 1936. Mais en ce qui concerne le baccalauréat, il n’existe pas de cours pour adultes et aucun lycée ne veut l’accueillir. Ce n’est qu’après de multiples démarches qu’il est accepté à la rentrée d’avril dans la classe de Terminale de l’Oberrealschule de la Dechanastrasse. Il a quatre ans de plus que la majorité des élèves de ce lycée mais, comme d’habitude, il n’a aucun mal à s’intégrer. Son relevé de notes le dit « irréprochable » dans toutes les matières et, en mars 1936, il obtient facilement le baccalauréat qui va lui permettre de devenir pasteur.

Il a eu un contact avec le Docteur Karl Stoevesand (1882-1977) qui est un conservateur en politique mais qui anime à Brême un petit groupe d’opposants chrétiens à Hitler. Celui-ci l’aide à comprendre qu’il ne doit pas aller à l’Université de théologie qui dépend de Brême car elle est placée sous l’autorité d’un évêque notoirement nazi, le docteur Heinz Weidemann (1895-1976). Il s’inscrira donc à l’université de Marbourg (Hesse) en avril 1936, mais le regrettera amèrement : Hitler en a fait une sorte de faculté expérimentale de « l’homme nouveau ». Ainsi, pour valider ses examens de théologie, il faut obligatoirement avoir suivi des cours de sport intensifs et même d’escrime. Cela ne déplait pas à une partie de la jeunesse qui cultive encore la passion du duel et n’hésite pas à mettre du gros sel dans ses balafres pour les rendre plus spectaculaires ! Le soir, il est très difficile d’échapper aux beuveries collectives. S’il a choisi Marburg, c’est que Marie-Thérèse Iken, une cousine de sa mère, a épousé, en 1922, Wilhelm Mommsen, l’un des seize enfants du célèbre historien de l’Antiquité et prix Nobel, Théodore Mommsen. Mais, pour une fois, ses connaissances généalogiques ne lui sont d’aucun secours et c’est tout juste s’il peut rendre une visite à Wilhelm Mommsen, lui-même historien. étudiant à MarburgEn fait, mon père est plus intéressé par le théologien Rudolf Bultmann (1884-1976) qui habite la maison jumelle de celle de Mommsen et qui donne un enseignement sur le Nouveau testament. Mais, dans un courrier adressé en 1990, à son ami Hans Zantop avec qui il a fait une partie de ses études de théologie, il évoque autant les pénibles contraintes du sport obligatoire que la chambre « si romantique » qu’il occupait dans une maison moyenâgeuse de la Kugelgasse. Il se console d’abord en fréquentant, à 200 kilomètres de Marbourg, l’Université privée de Bethel fondée à Bielefeld par le pasteur F. von Bodelschwingh, une sorte d’abbé Pierre de la fin du XIXe siècle (bien sûr, il a une parente, Rea Kullenkampf, qui vit à côté…). Il se change complètement les idées en profitant donc des vacances de l’été 1937 pour aller à Paris où se tient l’Exposition universelle.

 

Sur les routes de Bretagne avec Raymond Cauchetier

Grâce à une petite annonce, mon père a trouvé un jeune Français pour faire, en cinq semaines, un tour de Bretagne en vélo. Quand on sait qu’il prendra sa retraite dans la région, on est tenté d’y voir une opération de reconnaissance ! Ce qui est certain, c’est qu’il participe pleinement alors de la joyeuse ambiance où la génération née dans le drame de la première guerre tente d’inventer une fraternité transfrontalière. Malgré son jeune âge – il est né en 1920 – Raymond Cauchetier a déjà fait un tour de Belgique l’année précédente. Élève au lycée Jean-Baptiste Say, il va devenir ingénieur à l’école Bréguet et participer à la Résistance. Raymond Cauchetier par P. ColneIls se reverront bien des années plus tard à Paris où Raymond Cauchetier est devenu l’un des
photographes de plateau les plus réputés du cinéma français ; on peut d’ailleurs l’apercevoir dans le film d’Agnès Varda, Cléo de cinq à sept, où il joue le rôle de « Raoul, le projectionniste ». Son livre Photos de cinéma paru en 2007 est une merveille, surtout pour quelqu’un qui, comme moi, connaît par cœur le cinéma de Truffaut et l’a fait étudier à ses élèves, quand bien même le programme officiel ne prévoyait rien de tel. Malheureusement, Raymond Cauchetier n’a commencé à faire des photographies qu’à l’âge de trente-cinq ans et il ne reste aucune trace du périple breton si ce ne sont les souvenirs de Raymond Cauchetier lui-même qui a bien voulu les rédiger pour moi en 2015 dans le style inimitable des mémoires dont il m’envoie les succulents fragments de loin en loin.

« En 1937, l’idée m’est venue de faire un tour de Bretagne à bicyclette. Mes copains cyclistes habituels avaient d’autres projets, et, peu enthousiaste à l’idée de faire seul ce voyage, j’ai passé une annonce dans une revue des Auberges de Jeunesse pour demander à un cyclotouriste  confirmé de m’accompagner sur les routes bretonnes pendant deux ou trois semaines. La réponse la plus chaleureuse m’est venue d’un jeune étudiant allemand, qui, paradoxalement, s’appelait François de Beaulieu. Il appartenait à une noble famille protestante d’origine bretonne, qui avait été obligée de quitter le France au moment des guerres de religion. Son cœur était resté français, et il parlait parfaitement la langue de ses ancêtres. À un détail près, qui devait avoir cependant  de fâcheuses conséquences. Dans le vocabulaire français, en effet,  un  cyclotouriste est un sportif, fanatique de bicyclette qui passe ses dimanches à courir les routes, sans aucun esprit de compétition, et participe régulièrement à des rallyes dépassant parfois 200 km. Pour François de Beaulieu, alors peu familiarisé avec les subtilités du vocabulaire sportif, un cyclotouriste était  simplement quelqu’un qui savait rouler à bicyclette.

Raymond Cauchetier en tête d'une course de côteJe n’ai fait physiquement sa connaissance que le jour du départ. Il était jeune, sympathique, impatient de partir  et plein d’enthousiasme. Mais la simple ascension de la côte de St Cloud a immédiatement douché ses belles dispositions. Il est arrivé au sommet, épuisé, le souffle court,  le cœur entre les dents,  déjà prêt à abandonner.

Nous avons donc continué notre route lentement, à un train  de sénateur, pour lui laisser le temps de récupérer. Notre trajet en a souffert, et nous n’avons accompli que la moitié de l’étape prévue. Le soir, au restaurant, il n’avait guère le cœur à la conversation et attendait surtout le moment d’aller se coucher. Nous avons peu communiqué. Les jours suivants n’ont guère marqué de progrès. J’avais plusieurs jours de retard sur mon itinéraire, et c’est sans regret que j’ai appris que mon compagnon souhaitait arrêter son équipée. Nous étions à l’orée de la Bretagne, je ne me rappelle plus où exactement, et il devait rencontrer des amis. C’est donc bien plus tard que j’ai découvert sa personnalité exceptionnelle, Nous nous sommes revus à plusieurs reprises, et ceci est un autre histoire.

J’ai donc continué seul ma randonnée, jusqu’à l’île d’Oléron, où j’ai séjourné une dizaine de jours. C’est à l’Auberge de Jeunesse de St Trojan, où je passais mes journées sur des barques, occupé à déguster goulûment des huîtres, que j’ai fait la connaissance d’un jeune étudiant, allemand lui aussi, Werner Rosenberg, juif émigré de Düsseldorf, qui a joué un  grand  rôle dans ma vie. Il ne savait pas encore que tous ses parents allaient disparaitre à Auschwitz. et improvisait brillamment à l’harmonium sur des thèmes de Bach, Mozart ou Beethoven. Apitoyé par l’impardonnable manque de culture où je me vautrais, il m’a conseillé de lire un certain nombre de livres incontournables, dont j’ignorais l’existence, notamment l’Abrégé de l’Histoire du Monde, d’H.G.Wells,  qui n’a pas écrit que des ouvrages d’anticipation, et surtout la monumentale Histoire de la Civilisation, de Will Durant, sur lesquels je me suis précipité à mon retour à Paris, et qui m’ont bouleversé. En quelques semaines, j’ai comblé une partie du vide culturel où m’avait plongé l’absence d’études secondaires. »

« À la fin de 1938 eurent lieu à Paris les championnats du Monde cyclistes universitaires. Les participants étrangers étaient peu nombreux, et, à quelques exceptions près, leur niveau sportif n’était pas très élevé. J’avais été sélectionné pour les épreuves disputées au vélodrome de Vincennes, et on m’avait prêté un vélo de piste, sur lequel je ne me sentais pas très à l’aise. J’avais participé à quelques épreuves de vitesse, et si je ne craignais personne au cours des séries, les quarts de finales me voyaient pratiquement à bout de souffle, et jamais je n’ai pu atteindre les finales. Je renonçai donc aux épreuves de vitesse universitaires, pour me consacrer à la course individuelle de 5 km, négligée par les purs sprinters, parce que trop dangereuse, en raison de l’inexpérience de certains concurrents peu habitués à la piste. Et, chose tout à fait surprenante, je gagnai cette épreuve, malgré une chute quasi générale à l’avant dernier tour. Le président, René Raillet, me félicita. « Vous êtes Champion du Monde universitaire d’individuelle,  Cauchetier.  Bravo ! « . Il s’excusa de ne pouvoir me remettre une  coupe, faute de crédits. « Mais vous pourrez en acheter une dans les boutiques du Palais-Royal ! ». Je n’ai jamais acheté cette coupe. Elle était trop chère. »

C’est avec bonheur que je prolonge, à la suite de mon père, une conversation engagée en 1937, il y aura donc bientôt 80 ans. Raymond Cauchetier est une personnalité exceptionnelle dont l’oeuvre photographique ne se limite même pas à la Nouvelle Vague dont il est le témoin inspiré. Il a photographié le Cambodge avec passion et son témoignage sur les temples d’Angkor est sans équivalent. Il a sillonné l’Europe pour saisir tous les chapiteaux romans et accumulé une documentation fabuleuse. Les éditeurs seraient bien inspirés de s’y intéresser. Il est rare de voir des personnes de son âge allier à ce point l’humour à la lucidité, la qualité de la mémoire à l’attention aux autres.

Ce n’est pas par hasard si les deux cyclistes s’arrêtent dans les toutes premières auberges de jeunesse qui prennent depuis 1930 leur essor sous l’impulsion de Marc Sangnier (1873-1950) en s’inspirant du mouvement fondé en Allemagne en 1911 dans un esprit pacifiste. Mon père gardait un très bon souvenir de l’auberge de l’île de Batz, découverte après la visite des vieilles églises de Morlaix. Raymond Cauchetier poursuivra la route jusqu’à Oléron tandis que mon père regagnera Paris en passant, près d’Étampes, par l’auberge de L’Épi d’Or à Boissy-la-Rivière. C’est la toute première créée en France et il aura la chance d’y rencontrer Marc Sangnier en personne. Sur la route, mon père a aussi fait un crochet pour visiter, selon sa bonne habitude, un membre présumé de sa famille chez le comte de Laigue au château de Bahurel, près de Redon. Le comte l’accueille très cordialement et lui conseille d’aller à Vendôme où résidait la branche principale des Boisfleury dont, effectivement, une grand-mère se nommait de Beaulieu (il s’avéra, plus tard, qu’elle n’avait aucun lien possible avec nous). Mon père partit donc alors pour Vendôme mais la doyenne reçut alors fort mal cet Allemand déguenillé. Seuls ses petits-enfants, désolés, qui avaient à peu près l’âge de mon père, le reconduisirent à la grille du château. En 1979, mon père retrouva l’un d’eux, Jacques de Boisfleury, à la sortie d’un des cultes qu’il assurait à Vannes et qui commença par lui demander s’il connaissait un certain Herbert de Beaulieu qu’il avait croisé en 1937 !

Etudiant pacificiste

Dès la rentrée d’avril 1937, mon père s’inscrit à la faculté de Tübingen où l’opposition religieuse à Hitler est bien implantée. Mais il découvre vite que les luttes entre les tendances remplacent les duels et dégradent l’atmosphère. Le nazisme progresse là aussi puisque certains impriment des Bibles d’où le mot juif est banni ! Il achèvera donc ses études à l’université Humboldt de Berlin où il s’inscrit à Pâques 1938.

Van HessenUne lettre à sa tante Lise et des photographies m’ont permis de recouper quelques souvenirs épars montrant que le jeune théologien reste apparemment étranger à la montée des périls. Alors que le jour même de son vingt cinquième anniversaire, Hitler a lancé un ultimatum sans ambigüité à l’Autriche et que la tension est à son comble, il profite des congés universitaires de printemps 1938 pour faire du tourisme. Début mars, il est à Breslau où il visite l’église de sainte Marie-Madeleine ; il y admire un tableau de Cranach représente le théologien Johann von Hess (1490-1547), un lointain ancêtre, compagnon de Luther. Le 13 mars, quand Hitler proclame l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne, il profite du soleil de la Sicile avec deux amis !

En s’installant à Berlin au mois d’avril 1938, mon père va reprendre contact avec la réalité. Il apprécie l’anonymat que lui procure la grande Université Humboldt et la richesse des enseignements qui lui permettent même de suivre des cours d’économie, mais il trouve surtout dans la capitale l’occasion de nouer des contacts avec ceux qui se disent, comme Dietrich Bonhoeffer, que, désormais, seuls les Chrétiens peuvent encore opposer un idéal de paix à la folie nationaliste et raciste. Le courrier qu’il reçoit de l’étranger (car il reste en relation avec certaines des organisations contactées à Londres et Paris) ainsi que les gens « louches » qui lui rendent visite lui valent d’être bientôt dénoncé à la police par les Pfeiffer qui possèdent un appartement dans son immeuble. Mais, comme les délateurs n’ont fourni de leur côté aucune preuve tangible et qu’il ne conserve rien de compromettant, l’affaire est classée sans suite. Sévère alerte néanmoins et signe tangible du climat délétère qui règne dans la société allemande. La montée de l’angoisse est particulièrement sensible dans les lettres et les journaux intimes de cette époque qui ont été conservés et publiés. Les observations d’Otto Klemperer (Mes soldats de papiers, 1939-1945) sur l’évolution du sens des mots est impressionnante (sur les journaux intimes, il faut lire l’analyse extraordinairement approfondie d’Hélène Camarade, Écritures de la résistance, le journal intime sous le IIIe Reich, 2007).

En avril 1939, mon père obtient son examen terminal et l’accord du Professeur Leonhard Fendt (1881-1957), théologien de renom, pour diriger son doctorat. Celui-ci doit porter sur l’église protestante de Berlin en 1848 et de l’influence du pasteur Strauss sur le roi de Prusse… Le sujet peut sembler étrange quand on ignore ses dimensions personnelles. Lors des troubles de 1848, le prince héritier (et futur empereur Frédéric Guillaume) avait fait tirer sur la foule à Berlin et avait déclenché une profonde colère. Il n’avait alors dû son salut qu’au passeport prêté par le pasteur attitré du roi de Prusse qui disposait de celui de son frère jumeau, pasteur lui aussi et qui l’avait accompagné à Londres (où il rencontra la fille de la reine Victoria – mais c’est une autre histoire…). Or, mon père s’était lié d’amitié à l’Université de Bethel avec Gerhardt Strauss, l’arrière petit fils de l’aumônier du roi et pouvait disposer, grâce à cela, de diverses sources inédites (les deux amis s’écrivaient toujours, près de soixante dix ans plus tard).

Quand les nazis sont venus

Mon père approfondit sa formation religieuse en suivant des conférences ou des retraites. Il passe ainsi deux semaines en congrès avec l’Association des étudiants chrétiens à Trieglaff en Poméranie, où règne l’esprit de l’église confessante. Le lieu appartient à Leopold von Thadden-Trieglaff (1891-1976), un théologien parmi les plus actifs du protestantisme allemand. C’est déjà un opposant lucide au nazisme qui a signé plusieurs appels contre la mainmise du régime sur les églises. Sa sœur Elisabeth, qui était liée à un groupe berlinois d’opposants, sera exécutée en 1944. Parmi la bonne centaine de portraits qui ornent les escaliers du château familial mon père a vite fait, compte tenu de la forte endogamie et de la prolificité de l’aristocratie allemande, de repérer un ou deux parents. Il se lie avec le jeune Franz von Thadden (1924-1979) qui deviendra un haut responsable de l’action humanitaire allemande. Il fait une excursion en vélo avec les deux fils von Thadden jusqu’à l’île de Rügen et, au passage, il s’arrête au séminaire de Finkenwalde pour rencontrer Dietrich Bonhoeffer qui en est l’un des principaux animateurs. Mais au bout de quatre heures d’attente, ce dernier téléphone pour s’excuser et annuler le rendez-vous, provoquant une déception qui s’entend encore quand mon père fait le récit de l’épisode.

L’église protestante est alors profondément divisée. Elle a une très ancienne habitude d’obéissance à l’État et le projet d’Hitler visant à la création d’un « christianisme positif » est loin de lui déplaire (en fait, les nazis improvisent leur politique à l’égard de la religion et la confusion créée les sert plus qu’elle ne les dessert). C’est pourquoi, en 1932, s’est constitué un groupe protestant national-socialiste, les « Chrétiens allemands ». Bien sûr, ils plaident pour l’exclusion des pasteurs qui ne sont pas aryens et ils organisent en septembre 1933 un « synode brun » où presque tous portent l’uniforme nazi. Soixante-dix pasteurs quittent la salle pour marquer leur réprobation.

Des « synodes libres » se constituent dans plusieurs régions d’Allemagne et une manifestation rassemble même 30 000 personnes à Dortmund en 1934. L’Église confessante (« Bekennende Kirche ») se rassemble autour de la déclaration de Barmen (mai 1934) qui rappelle des principes théologiques mais qui, implicitement, remet en cause les prétentions de l’État nazi. Sous l’impulsion de Martin Niemöller, un ancien combattant de la grande guerre, et de quelques autres pasteurs, la Ligue d’urgence des pasteurs (« Pfarrernotbund ») est créée. Une seconde déclaration, remise à Hitler le 26 mai 1936, à la veille des Jeux olympiques, est plus directe et dénonce le caractère antichrétien de la politique nazie. Sitôt les délégations sportives rentrées chez elles, la répression se met en marche et l’un des inspirateurs du texte, le juriste d’origine juive Frederic Weissler, déjà révoqué par la justice nazie, va être interné à Sachsenhausen où il sera assassiné le 19 février 1937.

La Ligue d’urgence n’est cependant pas une association de résistance, mais de défense de la doctrine et elle regroupera jusqu’à six mille membres (le tiers de l’effectif national). De multiples protestations s’élèvent de ses rangs et elle bénéficie de nombreux soutiens, y compris au sein de l’armée, comme le rappelle Barbara Koehn (La résistance allemande contre Hitler, 2003) en signalant que des officiers du 9e régiment d’infanterie de Potsdam montaient la garde devant le temple dont le pasteur avait rejoint l’Église confessante. Mais rien n’empêchera les lois raciales et l’arrestation et la déportation des principaux meneurs. En tout, environ sept cents pasteurs ont été arrêtés, d’autres ont été privés de leur traitement et chassés de leur paroisse. Mais il n’y en eut pas plus d’une cinquantaine qui aient été condamnés à de longues peines de prison. Les très rares qui ne furent pas neutralisés constituèrent des filières clandestines d’aide aux familles persécutées. Le clergé protestant resta très majoritairement conservateur, patriote et paternaliste, respectueux de l’autorité, quelle qu’elle soit, et attaché à la neutralité politique de l’église. Beaucoup de protestants étaient, ne l’oublions pas, aussi antisémites qu’antibolcheviques. Mais le nationalisme reste la valeur suprême sur laquelle Hitler peut fonder la fidélité du plus grand nombre. Á cet égard, le cas du pasteur Martin Niemöller est significatif.

Martin NiemollerMis à la retraite forcée dès le mois de novembre 1936, Martin Niemöller n’en continue pas moins de s’exprimer et Ulrich von Hassel, l’ancien ambassadeur d’Allemagne en Italie, note en mars 1937 qu’il a entendu un sermon où le pasteur appelait à combattre le mal qui se propageait en Allemagne « sur un ton d’absolue conviction, comme un prophète ». Il est arrêté le 30 juin 1937 (comme huit cents autres pasteurs de la Ligue d’urgence), jugé, libéré, arrêté à nouveau et envoyé en camp de concentration avec le statut de prisonnier personnel d’Hitler (à ce titre, il bénéficie de conditions moins dures que la majorité des prisonniers et peut recevoir des visites de son épouse). Il est à Dachau quand le camp est libéré en 1945 (mais Fey von Hassel, la fille du diplomate qui a été exécuté, et qui est délivrée avec Niemöller, s’étonne du sermon « superficiel » qu’il prononce alors et du fait qu’il « semble plus soucieux de mettre en avant ses souffrances personnelles que de chanter les louanges de Dieu »). On lui attribue généralement le célèbre poème qui résume parfaitement les motivations de nombre de résistants au régime nazi : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes /Je n’ai rien dit / Je n’étais pas communiste. / Quand ils sont venus chercher les sociaux-démocrates / Je n’ai rien dit / Je n’étais pas social-démocrate. / Quand ils sont venus chercher les syndicalistes / Je n’ai rien dit / Je n’étais pas syndicaliste. / Quand ils sont venus chercher les juifs / Je n’ai rien dit / Je n’étais pas juif. / Puis ils sont venus me chercher / Et il ne restait plus personne pour protester. » Ce qui n’empêche pas Martin Niemöller, nationaliste convaincu, d’écrire à Hitler en 1939 de le libérer pour qu’il puisse aller se battre dans la Wehrmacht !

Du côté des catholiques, la situation n’est guère plus brillante. Là aussi, Hitler a piégé l’église officielle avec un concordat qu’il ne respecte que quand cela l’arrange et qui, de fait, interdit toute prise de position politique. Comme chez les protestants, ce sont des individualités fortes qui sauvent l’honneur, tels l’évêque de Berlin Konrad Graf Preysing, l’évêque de Münster Clemens August Graf von Galen, ou encore les abbés Franz Reinisch et Max Josef Metzger (1887-1944). Mon père a connu ce dernier (qui donnait des conférences à Berlin), ce qui n’est guère étonnant quand on sait qu’il professait autant de fortes convictions religieuses qu’un pacifisme et un œcuménisme militants. C’était un traditionnaliste très lié aux sœurs mariales mais qui avait aussi une pensée politique qui le poussa à rédiger un projet d’organisation pour l’Allemagne préfigurant la République fédérale que nous connaissons. Mais il eut la mauvaise idée de le confier à Dagmar Imgart, une agent de la Gestapo infiltrée dans les milieux catholiques. Arrêté le 29 juin 1943, il est jugé par le Tribunal du peuple le 14 octobre et condamné à mort. Il sera exécuté huit mois plus tard. On peut toutefois remarquer, avec Eric A. Johnson (La Terreur nazie, 2001) qu’en ce qui concerne la seule Bavière, fief de l’église catholique où les prêtres bénéficiaient d’un fort appui de leurs paroissiens, les commissions de dénazification ne trouvèrent pas plus de vingt-cinq cas douteux sur les 55 000 prêtres recensés alors qu’un tiers de ceux-ci avaient fait l’objet de poursuites de la part de la police nazie. Un chiffre en dit plus que beaucoup d’autres : sur les 447 religieux qui passèrent le seuil du camp de Dachau, 92 % étaient des catholiques. La très forte et ancienne intégration de l’église protestante à l’État explique son silence mais ne l’excuse pas.

Aujourd’hui, de nombreux ouvrages traitent de la résistance au nazisme à l’intérieur même de l’Allemagne. Tous soulignent la complexité de cette nébuleuse où chacun peut trouver ses héros, voire se les inventer comme le fait remarquer Jacques Semelin dans la conclusion de Sans armes face à Hitler (1989). Même si certains prennent des risques terribles, tous les opposants à Hitler ne deviennent pas ipso facto des héros (aucun d’ailleurs, remarquait mon père, n’est allé jusqu’à prévoir de se faire sauter avec Hitler pour garantir le résultat). Faut-il rappeler que le premier complot qui visa le Führer était fomenté par des hommes rêvant de restaurer l’État monarchique tel que Bismarck l’avait conçu ? Henning von Tresckow ne devient vraiment un héros à mes yeux qu’à partir du moment où il abandonne ses calculs politiques (qui l’ont d’ailleurs amené à beaucoup pactiser avec le diable) et où il déclare « L’attentat doit avoir lieu coûte que coûte. Même s’il ne réussit pas, il faut quand même agir (…). L’essentiel est que la résistance allemande ose l’action décisive devant le monde et devant l’histoire. Tout le reste n’a plus aucune importance ».

Son succès aux examens officiels a permis à mon père d’être agréé par l’Église protestante unifiée de Berlin-Brandebourg qui rassemble Luthériens et Réformés. Au printemps 1939, il apprend non sans plaisir qu’il pourra être vicaire dans une paroisse de Berlin à compter du 1er septembre 1939. Mais il ne pourra aller au bout de ses projets car Adolf Hitler en a d’autres pour le monde et donc, accessoirement, pour lui. Le 1er juin 1939, le presque
pasteur Franz Chales de Beaulieu est incorporé dans la Wehrmacht avec tous les hommes de sa génération (il faut se souvenir que, de 1919 à 1935, le service militaire n’était pas obligatoire en Allemagne). On rassure donc les recrues, dont beaucoup sont déjà pères de famille et disposent d’un métier, en leur disant que ce n’est que pour une instruction de trois mois. Ceux qui ne seront pas tués, ne retourneront en général à la vie civile que six ans plus tard. Le 1er septembre 1939, alors que commence l’invasion de la Pologne, mon père intègre un régiment d’artillerie lourde en lieu et place de sa paroisse.

1939 Franz Herbert Chales de Beaulieu soldat

En 2008, j’ai publié « Mon père, Hitler et moi » aux éditions Ouest-France. J’y raconte les racines et le destin de mon père, François Charles de Beaulieu, né allemand à Brême en 1913, orphelin de guerre l’année suivante et condamné en 1943 par un tribunal de la Wehrmacht pour “atteinte au moral de l’armée“, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. Si l’histoire de mon père est, par bien des aspects, souvent souriants, celle d’un original (il fut pasteur protestant, guide touristique, sténodactylo, libraire, agent commercial, responsable des cimetières militaires allemands), elle pose néanmoins des questions qui nous concernent tous : Comment nos sociétés traitent-elles ceux qui ont obéi, ceux qui ont désobéi et ceux qui sont ”morts pour la patrie” ? Comment transmettre l’essentiel, c'est-à-dire la mémoire des victimes et de ceux qui ont résisté ? » Si vous souhaitez un des derniers exemplaires de la version papier (15€ envoi compris), utilisez l'onglet "contact" en haut à droite.

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