Mon père, Hitler et moi. Chapitre 5.

15 juillet 2016 Publié par

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De Berlin à Paris

 

Franz von Beaulieu au quartier général de Berlin en 1942La vie militaire commence mal pour le fils du capitaine Chales de Beaulieu. D’une part, comme il a été recensé alors qu’il était inscrit à l’Université de Tübingen, il est incorporé à Bad-Cannstadt, près de Stuttgart et donc, fort loin de Brême (en Allemagne, l’armée est encore organisée sur des bases régionales). D’autre part, il doit subir une instruction très dure et ses faibles dispositions pour réussir un parfait salut militaire lui valent d’être consigné pendant un mois et de servir de souffre-douleur à un caporal plein de mépris pour cet intellectuel un peu empoté. De toute façon, l’instruction est plus que sévère pour tout le monde et les injures pleuvent autant que les punitions. Il va, par contre, beaucoup mieux réussir sa formation aux systèmes de communication télégraphique et au chiffrage. Très rapidement le morse n’a plus de secrets pour lui. En bonne logique militaire, il est muté le 1er septembre 1939 dans un régiment d’artillerie lourde à Juterborg au sud de Hanovre. Ce n’est guère enthousiasmant et cela peut l’amener assez vite à de dangereuses opérations sur le front ; déjà, au cours de l’instruction un de ses camarades a perdu une jambe broyée par un canon tombé de son support.

 

 

Comme il le fera toute sa vie, mon père ne laisse pas passer l’occasion, notice généalogique à la main, de visiter des membres de sa famille qui vivent dans la région. Il a commencé, dès ses 14 ans, à se passionner pour la recherche des racines familiales et des multiples cousinages induits, une façon comme une autre de mettre ses pas dans ceux de son père qui a publié en 1913, avec le concours d’un prêtre catholique de Marienau, un opuscule sur les Chales de Beaulieu qui lui permet d’identifier 64 ancêtres directs. Du côté maternel, mon père peut en dénombrer 127. Il contacte donc le commandant Sell, un descendant d’August Schmidt, le protégé de Frédéric II, avec qui il va visiter des mines d’ambre ; comme le commandant a des relations à l’État-major, mon père va bientôt échapper à la dure vie des artilleurs et être transféré à Berlin. Il salue aussi sa grand-tante, alors âgée de 70 ans, Margarete Ingersleben, qui est mariée à un vieux général. Mais il ne se pardonnera pas d’avoir oublié qu’il avait aussi un lien de parenté avec le général Fellgibel, chef de l’approvisionnement de l’armée et qu’il aurait pu être durablement mis à l’abri, encore mieux qu’à l’État-major, s’il avait fait jouer cette relation (et il ajoutait même qu’il aurait aimé écrire un livre intitulé « La généalogie sauve la vie ! »). Rien d’héroïque dans son attitude du moment, juste la volonté de se mettre à l’abri d’une folie qui lui est étrangère.

Il n’en va pas moins être bientôt mis dans l’un des abris les plus sûrs qui soient puisque le quartier général de Berlin est effectivement intéressé par un bon radiotélégraphiste qui, de plus, est sténodactylo et parle anglais et français. Le 4 janvier 1940, mon père intègre donc l’État-major général des armées, à Zossen, près de Berlin.

 

 

Double vie

Franz Chales de Beaulieu va travailler pour la section Armées étrangères Ouest, un des trois piliers concurrents de l’espionnage allemand, qui analyse la situation dans les pays étrangers de la zone ouest. Pour se retrouver dans le labyrinthe des services de renseignements allemands et les luttes internes qui sévissaient, il convient de faire un retour en arrière. Dès 1919, la Reichswehr (armée de terre) avait créé un service chargé du renseignement extérieur et intérieur et du contre-espionnage : « l’Abwehr » (littéralement, « défense »). En 1934, la SS crée son propre service de renseignement, le Sicherheist­dienst (SD), sous les ordres de l’Oberfürher Reinhard Heydrich. L’objectif du SD est la direction de tous les services de renseignements civils et militaires du Reich mais Hitler confirme par décret que l’Abwehr est seule responsable du renseignement militaire et du contre-espionnage dans l’armée. Á partir d’octobre 1934, c’est le capitaine de vaisseau Canaris qui en prend le contrôle. En 1935, la Reichswehr devient la Wehrmacht avec son haut-commandement des armées (OKW) ayant sous sa coupe les trois commandements de l’armée de terre, de mer et de l’air. L’Abwehr dépend alors directement de l’OKW. Pour compenser la perte de ce service, l’armée de terre créée son propre service de renseignements qui devient le second rival de l’Abwehr, cette fois-ci à l’intérieur même de l’armée. Ainsi, c’est un officier de ce service, et non de l’Abwehr, le général Ulrich Liss, chef de la section « Armées étrangères Ouest », qui est envoyé le 19 juin 1940 pour prendre en charge les archives du grand quartier général français qui ont été trouvées par hasard en gare de La Charité-sur-Loire. C’est dans le service du général Liss (qui le dirigea de septembre 1939 à mars 1943), que le soldat Beaulieu est donc intégré (on trouve un tableau complet – au point qu’il évoque même le cas du sous-officier Chales de Beaulieu – du fonctionnement de l’État-major et de ses quartiers généraux dans le livre de Hans-Albert Hoffmann Die deutsche Heeresführung im II. Weltkrieg, paru en 2003).

Á dater de ce jour, le soldat Chales de Beaulieu va mener une double vie. En semaine, affable, efficace, rapide, il gagne la confiance de ses supérieurs. Ainsi, il travaille sur la célèbre machine de codage Enigma dont les Allemands sont si fiers (c’est une invention de leurs industriels), mais dont ils ignorent que les Alliés savent, dans certains cas, décrypter les messages. Par contre, ce que les Alliés ignorent (et les livres sur le sujet restent encore muets) c’est que les opérations de Rommel en Lybie sont grandement facilitées par l’interception des messages d’un colonel, correspondant d’un journal new-yorkais, accompagnant les troupes britanniques. Son code, du niveau de ceux qu’inventent les élèves de sixième, selon mon père qui est alors aux premières loges, ne pose aucun problème et ses textes permettent de collectionner d’exceptionnelles informations sur les forces et les positions ennemies. Le Renard du désert a surtout de bonnes oreilles !

Lors d’un déplacement au cours du second semestre 1942 avec une partie de l’État-major au quartier général du front Est, à Winniza, mon père passe à Wierzchownia, et voit le petit château où Balzac est venu deux fois chez Madame Hanska. Mais il aura, un an plus tard, l’occasion de faire une toute autre sorte de tourisme sur le front Est, faute d’avoir su parfaitement cloisonner sa double vie.

F. de Beaulieu en 1942

Dès qu’il sort de la caserne, un week-end sur deux, mais aussi en semaine, sous divers prétextes médicaux ou universitaires (il passe encore des « examens de guerre » en mars 1941), Franz retrouve à Berlin une poignée d’idéalistes qui, comme lui, ne se résignent pas à baisser les bras, principalement des Quakers. Cette branche du protestantisme se caractérise par le rejet de tout dogmatisme, de toute forme de hiérarchisation religieuse ou de cérémonial et un profond pacifisme. Ils accordent moins d’importance aux paroles qu’aux actes. Ils sont une cinquantaine à Berlin et un peu plus de deux cents en Allemagne à cette époque si l’on en croit le témoignage de Anna Sabine Halle (Thoughts are free, a Quaker Youth Group in Nazi Germany, 1985). Le groupe de Berlin dispose d’un bureau discret où s’organisent les actions : envoi de colis à des prisonniers, diffusion de textes sous de fausses couvertures, soutien aux persécutés. Une grande prudence leur permet, malgré des arrestations, de maintenir leur activité pendant pratiquement toute la guerre.

Mon père connaît bien les Quakers car, non seulement il a déjà un peu travaillé pour eux lors de son séjour londonien, mais, dans sa prime enfance, il a bénéficié, comme d’autres petits Allemands, de leur cantine scolaire dans les terribles années d’après-guerre (selon les régions, 15 à 40 % des enfants souffraient de malnutrition). Ils aident de leur mieux des Juifs et d’autres persécutés ; ils organisent des réunions (une par semaine) et des sorties le dimanche qui permettent aux jeunes gens ayant des problèmes en raison de leurs opinions ou de leur classification raciale de sortir de l’isolement et de s’entraider. Pour beaucoup, le simple fait de pouvoir chanter ensemble les paroles à double sens de chansons folkloriques apporte un réconfort psychologique non négligeable. Parmi ceux qui ont rallié le groupe, mon père a justement fait la connaissance d’Eva John, une jeune fille d’une grande beauté, née en 1922. Elle a publié en 1994 des mémoires dans la revue We shall forget : memories of the holocaust sous le titre « Mischling first degree ». Sa mère, Martha Bluth (qui a émigré en Angleterre deux semaines avant la déclaration de guerre), est juive et a été l’assistante d’Erich Pommer, le producteur, entre autres, de Fritz Lang. Son père Franz, un aryen, commerçant aisé, sera tué dans un bombardement. Son grand-père maternel va mourir au camp de Theresienstadt (Terezin) et deux de ses tantes vont disparaître à Auschwitz.

Eva John et sa famille en 1924

Eva John Gordon vers 1942Eva John est donc ce que la terminologie nazie appelle une mischlinge. Mais ses cheveux blonds, ses yeux bleus et ses compétences en chimie lui permettent de travailler dans une usine. Son cas est révélateur du fait qu’en avril 1943, il y a encore environ 18 000 Juifs à Berlin, dont le tiers vit dans la clandestinité : la définition donnée par les nazis est d’une grande complexité dès lors qu’elle prend en compte le cas des mariages mixtes, de l’ascendance partielle, de la pratique religieuse… La répression ne peut s’abattre uniformément car elle pourrait mettre en jeu des solidarités familiales à une vaste échelle.

Eva John Gordon vers 1942Eva John

Eva habite un bel appartement Prinzregentstrasse à Wilmersdorf, un quartier où vivent aussi Himmler et sa famille, comme mon père a pu s’en rendre compte de ses propres yeux un jour qu’il allait visiter des amis à proximité et qu’il a sonné par erreur à la porte du chef de la Gestapo et de la SS… Mon père va bientôt se fiancer avec Eva. Plus de soixante ans après (en janvier 2003, peu avant son décès) elle lui fera remarquer qu’à 18 ans, cela n’avait été pour elle qu’une « pure fantaisie ». Mais, pour lui qui avait 28 ans, c’était sans doute plus et il faudra toute la violence de l’époque pour qu’il s’en détache. D’ailleurs, ce lien explique qu’il n’a plus guère de contacts avec une paroisse protestante mais uniquement avec les Quakers, même si, ni lui, ni elle, n’adhèrent à cette religion.

 

Ruth_LilienthalEva John déclarera plus tard que les Quakers étaient « les personnes les plus respectables et agréables à fréquenter » qu’elle ait jamais rencontrées. Et c’est peu dire quand on sait que leur groupe contribua pendant plusieurs années à cacher une jeune fille juive, née en 1921, Ruth Lilienthal. Ruth n’avait pas répondu à l’obligation qui lui avait été faite de se présenter au centre de regroupement situé dans la grande synagogue d’où partaient les convois pour les « camps de travail ». Elle avait d’abord vécu au 5 Schillerstrasse chez un couple proche des anthroposophes de Rudolph Steiner, Nena et Rudolph Pachali. Mais la personnalité controversée de ce dernier posera de graves problèmes. Il fréquentera après la guerre les milieux astrologiques et ésotériques sous le pseudonyme de Rudolf Aramus et continuera d’écrire de longues lettres à mon père cinquante ans après l’avoir rencontré.
Dans le groupe des Quakers auquel participaient les sœurs Halle (petites-nièces du pionnier de l’aviation Otto Lilienthal – sans lien de parenté pour autant avec Ruth) et les époux Zeise, chacun s’efforce de trouver les indispensables tickets de rationnement ou compléments de nourriture.Dans son usine, Eva a même réussit à convaincre un de ses collègue, un « nazi idéaliste » de fournir des tickets pour Ruth, il avait été ému par le sort fatal des membres juifs de la famille d’Eva qui étaient restés en Allemagne disant qu’Hitler ignorait sûrement tout cela. Dans ses mémoire, Eva dira que petit à petit il était devenu son ami et revenu à la « décence humaine » comme beaucoup de gens qui l’avaient aidée par simple « décence ordinaire » (les termes mêmes employés par George Orwell et qui m’ont toujours semblé parfaitement exprimer ce qui, mieux que tout acte héroïque, peut encore donner de l’espoir dans l’humanité).
De plus, mon père, fort du respect que ses galons de caporal gagnés sur le front de sa machine à écrire, est même allé au commissariat central de la Hanoverstrasse, accompagné d’Eva John, pour déclarer d’une même voix qu’ils étaient inquiets car Ruth Lilienthal avait disparu de son domicile de Wilmesdorf après leur avoir dit qu’elle voulait se jeter dans le Lanwehrkanal. Mon père est bien placé pour le savoir puisqu’il loue une chambre où il conserve toutes ses affaires personnelles à Madame Hohenwarther, la mère, aryenne et divorcée, de la jeune fille. Le but est de mettre fin à toute recherche concernant Ruth Lilienthal, dont l’effrayante pâleur frappe mon père à chaque visite.

Ruth LilienthalRuth sera par la suite hébergée chez Ludwig et Erika Zeise qui durent prendre d’énormes risques pour soigner la diphtérie qui la frappa le lendemain de son arrivée. Elle fut enfin confiée au pasteur Wilhelm Mensching (1887-1964). Ce pasteur pacifiste et antinazi (il fut secrétaire en Allemagne du Mouvement pour la réconciliation auquel mon père avait adhéré en 1933 à Londres) la cacha dans son presbytère de Bückeburg d’octobre 1943 à mars 1944 et il a reçu à titre posthume, comme les Zeise, le titre de Juste parmi les nations au Mémorial de Yad Vashem en 2001. Ruth Lilienthal est morte en 2007 (la même année que mon père), aux États-Unis où elle avait épousé un soldat américain. Je crois que mon père a été blessé qu’elle oublie de le citer parmi les personnes qui lui avaient sauvé la vie. Il est possible que cela soit dû au fait que mon père connaissait certains détails sur cette période que Ruth Lilienthal souhaitait effacer. Je les garderai aussi pour moi.

Grâce à son travail de radiotélégraphiste à l’État-major, mon père peut disposer d’informations, y compris venant de Londres, qui lui permettent de faire la part de la propagande concernant la situation militaire et de recouper ce qui transpire des documents qui passent entre ses mains. On peut constater que bien souvent, quelles que soient les précautions prises par la hiérarchie, le traitement de l’information implique des « sous-fifres » qui n’ont rien de plus pressé que de faire partager ce qu’ils savent et qui contribuent à la diffusion de nouvelles à même de contrer la propagande. Un exemple parmi beaucoup d’autres ressort du Journal d’une jeune fille russe à Berlin : malgré ses origines, mais grâce à ses relations, Missie Vassiltchikov assure du secrétariat et de la sténodactylo multilingue (c’est de toute évidence une qualification recherchée…) au département anglais de la radio allemande puis au ministère des Affaires étrangères. Le 4 avril 1940, elle peut noter : « Chaque jour nous parviennent les bulletins d’écoute, transcription mot à mot de toutes les informations de la BBC et d’autres radios étrangères. Dans la catégorie streng geheim (strictement confidentiel), la couleur du papier dépend du degré de confidentialité, le rose étant le plus secret de tous. C’est une lecture intéressante. Personne en Allemagne n’est censé connaître ce qui se passe dans le reste du monde, mis à part ce qui paraît dans les quotidiens, c’est-à-dire pas grand-chose. » C’est d’ailleurs au travers des émissions de la BBC que des millions d’Allemands sont informés des massacres de Juifs et de ce qui se passe dans les camps de concentration depuis l’été 1941. La vérité se répand d’autant plus que beaucoup d’Allemands, même modestes disposent de témoignages tant l’ampleur des actions liées à la solution finale produit des témoins, du cheminot au soldat et du fournisseur de Zyklon B à l’ingénieur travaillant dans les usines associées aux camps. Ulrich von Hassel, ancien ambassadeur en Italie qui conspire contre Hitler, peut ainsi noter dans son journal en mai 1943 : « D’innombrables Juifs, en tout cas des centaines de milliers, sont gazés dans des installations spéciales. » Des pasteurs reçoivent les confidences de soldats effrayés par les massacres auxquels ils participent. En novembre et décembre 1942, la BBC augmente considérablement la fréquence des émissions parlant de ce sujet.

F. de Beaulieu vers 1942

Plus encore que ces informations ou celles concernant la situation militaire, ce sont les messages des autorités religieuses qui ont de l’importance pour mon père car il espère qu’elles toucheront les consciences endormies. Mais, hormis la courageuse prédication du 3 août 1941 dans laquelle Monseigneur von Galen (1878-1946), l’évêque de Munster, évoque le sort des Juifs et s’oppose fermement à l’euthanasie des handicapés, les autorités religieuses allemandes sont silencieuses ou, dans leur grande majorité, compromises avec le nazisme. C’est pourquoi il est particulièrement heureux quand il découvre, dans les derniers jours de décembre, un document classé « top secret », le discours de Noël 1942 du Pape Pie XII diffusé par Radio-Vatican. Mon père va donc, pour en assurer la diffusion à l’extérieur, en recopier scrupuleusement les derniers paragraphes : « Il faut que sur les ruines d’un ordre public qui a donné les preuves tragiques de son incapacité à procurer le bien du peuple, tous les cœurs droits s’unissent dans la promesse solennelle de ne se donner aucun repos jusqu’à ce que dans tous les peuples et toutes les nations de la terre ceux qui sont décidés à se dévouer au service de la personne humaine et de la communauté anoblie en Dieu. L’humanité doit cette promesse aux innombrables morts enterrés sur les champs de bataille; le sacrifice de leur vie dans l’accomplissement de leur devoir fut offert pour un nouvel ordre social meilleur. L’humanité doit cette promesse à la multitude infinie des mères, des veuves, des orphelins… L’humanité dit cette promesse aux innombrables exilés, arrachés à leur patrie et dispersés en terre étrangère et qui pourraient faire leur la plainte du prophète: « Notre héritage a passé à des étrangers, nos maisons à des inconnus » (Jérémie V,2). L’humanité doit cette promesse aux centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, pour le seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique [« race », pour certains traducteurs], ont été voués à la mort ou à la disparition progressive (…). »

L’attitude du Pape sera longtemps au cœur d’une polémique ravivée par la pièce Le Vicaire, écrite par un auteur allemand, Rolf Hochhut. J’avais juste dix-sept ans, mais j’ai profité d’un séjour à Paris, en 1964, pour me rendre au théâtre de l’Athénée où elle faisait scandale, des intégristes tentant d’interrompre les représentations. Le calme était cependant revenu quand j’y suis allé et j’ai le souvenir du jeu puissant de Daniel Ivernel. Étrangement, j’ignorais alors que l’attitude du Pape avait été au cœur de la vie de mon père en 1943 mais je lisais les rubriques culturelles de l’Express auquel ma mère était abonnée. Le film de Costa-Gavras, Amen, qui reprit le sujet en 2002 ne connut pas les mêmes débordements mais il provoqua la publication de quelques articles où mon père apparaissait implicitement comme un témoin à décharge.

En effet, au-delà des contorsions diplomatiques certaines qui l’ont disqualifié aux yeux de beaucoup, les quelques mots insérés par le Pape dans son message de Noël de 1942 ont bien été interprétés comme une condamnation des persécutions nazies, non seulement par la presse aux États-Unis, par les résistants français qui en prirent connaissance et par mon père, mais aussi, et surtout, par les Nazis eux-mêmes qui en interdirent immédiatement la diffusion. Déjà, la Gestapo s’en était prise à ceux qui avaient diffusé l’encyclique de Pie XI « Mit brennender Sorge » (« Avec un souci brûlant ») qui protestait, en mars 1937, contre les atteintes au Concordat.

Comme beaucoup d’opposants à Hitler, mon père ne peut plus mettre d’espoir que dans des actes individuels. Toutes les organisations, et en particulier les églises, n’ont-elles pas été détruites ou neutralisées ? Il nourrit une vraie admiration pour le menuisier Johann Georg Elser qui est parvenu, seul, à poser une bombe destinée à Hitler dans une brasserie munichoise le 8 novembre 1939 et qui n’a échoué que de très peu dans son projet. Même si la propagande nazie essaie de faire croire à un complot anglais et que certains opposants imaginent un coup retors des services secrets nazis, mon père pressent dans ce geste une conscience agissante. Rappelons que Georg Elser fut enfermé à Sachsenhausen comme « prisonnier particulier d’Hitler » en vue d’un procès destiné à manipuler l’opinion après la victoire contre l’Angleterre. Transféré à Dachau, il fut exécuté d’une balle dans la nuque deux semaines avant la libération du camp. L’Allemagne n’a que tardivement perpétué le souvenir de Georg Elser, exemple s’il en fut, de ce que pouvait être « l’insurrection de la conscience » (Aufstand des Gewissens). Il est vrai que sa longue déposition auprès de la police n’a été rendue publique qu’en 1969 (Un attentat contre Hitler, Solin/Actes Sud, 1998). On y découvre un homme des plus communs commettant l’acte le moins commun qui soit. Un exemple difficile à regarder en face pour tous ceux qui n’ont rien fait. Dans le même genre, on pourrait aussi évoquer le cas de Kurt Gerstein (1905-1945), spécialiste du Ziklon B, officier SS, et auteur, dès qu’il prend conscience de ce qui se joue, de plusieurs rapports sur les méthodes d’extermination transmis à l’étranger. Différent, mais tout aussi exemplaire, le cas du père de Joachim Fest (1926-2006) retient aussi l’attention. Comme le raconte l’historien du IIIe Reich dans ses souvenirs de jeunesse (Pas moi !, 2007), celui-ci n’a pas de révélations à faire et ne participe à aucun complot mais, en citoyen de base, il refuse avec constance tout signe extérieur d’adhésion au nazisme, quitte à être radié de son poste d’enseignant et faire vivre sa famille dans les privations.

Mon père est persuadé que le message du Pape lui offre un important moyen d’éveiller les consciences, il le recopie et en emporte un exemplaire à l’extérieur à chacune de ses permissions du mois de janvier 1943. Ses amis pourront le recopier et le faire circuler à leur tour. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, qu’il a aussi compris que la Wehrmacht n’est plus dans une situation favorable et il a été à peine surpris quand, le 2 février 1943, il a appris la capitulation de Stalingrad. Il sait que la bataille a fait 200 000 morts et que la guerre a pris un tournant. Déjà, il savait par le fils du général Paulus (avec qui il a sympathisé lors d’une visite chez son parent, le commandant Sell, et dont, peut-être, la sœur a été une de ses « amoureuses ») que la situation était désespérée et que seul un fragile pont aérien permettait d’évacuer une partie des blessés. Mieux encore, mon père n’ignore pas qu’au sein même de l’armée des officiers supérieurs complotent contre le régime. Aussi imprudent que cela paraisse, c’est ce que lui avait laissé entendre un lieutenant-colonel qui était présent au quartier général de Zossen en janvier 1940. Helmuth Groscurth avait quelques bonnes raisons d’accorder sa Helmuth Groscurth en 1943confiance au caporal de Beaulieu : c’est son père, le pasteur de la principale église de la ville et aumônier militaire à Brême, qui avait confirmé Elisabeth Oelrichs en 1905, puis, en 1911, qui l’avait mariée. Le pasteur Groscurth a aussi assuré l’instruction religieuse du petit Franz et de sa sœur Gisela qu’il a confirmés en 1927. Son fils se souvenait parfaitement avoir dîné en 1914, alors qu’il était encore lycéen, avec le capitaine Chales de Beaulieu et en avoir gardé une forte impression, au point qu’il dira à mon père avoir toujours souhaité « devenir un homme comme le capitaine Chales de Beaulieu » ; de plus, il avait épousé une cousine au second degré d’Elisabeth Chales de Beaulieu. Né en 1898, il a participé à la Première guerre mondiale, a été blessé et fait prisonnier. Militaire de carrière, il a eu des sympathies avec les groupes nationalistes dans les années 1920 mais il est plus que critique à l’égard du régime nazi. Il a d’abord été l’adjoint du colonel Erwin von Witzleben, futur conjuré, puis, à partir de 1935, il a servi dans les services secrets, où il a fait la connaissance du général Hans Oster, antinazi et néanmoins responsable du bureau des Renseignement de l’armée à partir de 1938, et de l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, tout aussi hostile à Hitler.

Contrairement à beaucoup de ralliés de la dernière heure qui participeront au complot du 20 juillet 1944 pour hâter une fin qu’ils savent alors inéluctable, le lieutenant colonel Groscurth a été, dès octobre 1939, l’un des principaux agents de liaison des opposants à Hitler au sein de l’armée et l’un des très rares qui le fait pour des motifs moraux. On connaît une partie de l’action de Groscurth grâce à son journal (Tagebücher eines Abwehroffiziers, 1970), caché par sa femme Charlotte dans l’abri anti-aérien de sa maison de Brême, puis, à partir de septembre 1943, par son frère Reinhard, dans un jardin de la même ville.

Les officiers comploteurs et leurs amis n’avaient pas osé s’opposer à la campagne de Pologne qui visait à corriger les injustices les plus criantes du Traité de Versailles et avait un large soutien populaire, y compris dans la troupe. Par contre, ils souhaitaient empêcher la guerre qui se préparait contre la France et qui prévoyait l’invasion de pays neutres. Beaucoup de généraux de l’État-major considéraient surtout que le déclanchement d’une attaque à l’automne était une absurdité tant de mauvaises conditions météorologiques pouvaient contrecarrer l’action capitale des blindés et de l’aviation. Même le général nazi le plus convaincu, Walter Reichenau, avait supplié Hitler d’abandonner son projet. Beaucoup d’autres complotaient avec plus ou moins de conviction. Le chef d’État-major, Franz Halder, avait été le premier à envisager de renverser Hitler afin d’éviter la guerre, mais les accords de Munich avaient mis un terme provisoire à la crise. Devant l’entêtement du Führer il avait même été jusqu’à rencontrer plusieurs fois celui-ci avec un revolver dans la poche, mais il avait fini, les larmes aux yeux, par avouer à Helmuth Groscurth, qu’il n’avait pas pu agir. Comme beaucoup d’autres militaires, il se sentait lié par son serment de fidélité mais, devant le risque d’une attaque suicidaire de la France, il déclara le 2 novembre à Groscurth qu’il soutiendrait un coup d’État si le plan d’attaque n’était pas annulé dans les trois jours. Le 5 novembre, Hitler entra dans une colère noire quand Walther von Brauchitsch, le commandant en chef de l’armée, l’invita à renoncer. Livide, Brauchitsch rapporta à Halder qu’Hitler voulait étouffer le « mauvais esprit » qui règnait au quartier général de Zossen. Pris de panique, Halder détruisit tous les documents compromettant et rompit avec les opposants. Ce sont le mauvais temps et divers aléas qui conduisirent finalement Hitler à différer l’attaque de la France au mois de mai 1940.

Mais depuis le mois d’octobre, Groscurth et ses amis avaient eu les coudées franches pour rassembler des preuves du comportement barbare des SS et de leurs alliés en Pologne car tout ce qui pouvait desservir la réputation du Führer était bon à prendre. Ils avaient aussi cherché à étendre leur réseau. Ainsi, Groscurth avait eu de fréquents contacts avec le colonel Hans Oster et le général Carl-Heinrich von Stülpnagel. Ce dernier deviendra le gouverneur militaire de Paris après l’étonnante démission de son cousin Otto von Stülpnagel du même poste en 1942. Directement impliqué dans l’attentat du 20 juillet 1944, Carl-Heinrich sera exécuté, quant à Otto, il se suicidera, avant d’être jugé, à la prison du Cherche-Midi, le 5 février 1948. C’est mon père qui sera chargé de conduire sa veuve sur sa tombe au cimetière d’Ivry (il a d’ailleurs été enterré à part des autres soldats allemands).

Pourtant, les succès militaires d’Hitler ainsi que la servilité et la lâcheté d’une grande partie de l’État-major réduisirent considérablement les possibilités d’action. Groscurth notait le 10 décembre 1939 : « on s’accroche à son poste et on a une femme élégante ». Cependant il ne se décourageait pas et, juste avant Noël, il rendit visite aux officiers supérieurs du front Ouest qu’il parvint à troubler suffisamment pour que Brauchitsch et Himmler prennent les affaires en main et jouent l’apaisement en reconnaissant « des incidents qui ne se [reproduiront] plus à l’avenir ». Brauchitsch allait surtout priver les opposants de leur meilleur agent de liaison en destituant Groscurth de ses fonctions dans les services secrets et en l’affectant à la tête d’un bataillon dès février 1940. Le général Blaskowitz (1883-1948), dont les dossiers sur les massacres en Pologne où il commandait la VIIIe armée, avaient tant servi la contestation, tenta en avril une ultime mais vaine intervention auprès du Maréchal Keitel à qui il répéta son accablant constat « l’attitude des troupes envers les SS et la police oscille entre le dégoût et la haine. Chaque soldat a la nausée face à ces crimes commis contre les Polonais par des citoyens du Reich et des représentants du gouvernement ». Mais il se heurta encore à un mur et fut bientôt muté en France.

Faute d’avoir su prendre ses responsabilités face aux crimes commis en Pologne et à l’attitude belliciste d’Hitler, l’armée allemande ne saura pas résister à la montée en puissance de l’horreur. Ce n’est, finalement qu’en 1943 que l’évolution catastrophique de la guerre et la coordination de divers groupes d’opposition conduiront à la préparation de deux attentats. Le 14 mars 1943 Henning von Treskow et son adjoint placent une bombe dans l’avion d’Hitler mais le détonateur ne fonctionne pas et rien n’est découvert. Le général est même nommé chef d’État major de la seconde armée quelques temps plus tard. Il faudra une bonne année pour construire une nouvelle conjuration rassemblant plusieurs cercles d’opposants et confier au colonel Claus Schenk Graf von Stauffenberg la mission de déposer une bombe lors d’une réunion avec le Führer. Grièvement blessé sur le front d’Afrique, von Stauffenberg avait été transféré à Berlin et occupait, depuis septembre 1943, un poste de chef d’état-major. Son supérieur, le général Friedrich Olbricht, qui avait été un des tous premiers opposants et le général von Tresckow, qui se trouve alors sur le front de l’Est, l’incitent à prendre la tête du mouvement. On sait ce qu’il advint de presque tous les conjurés après le 20 juillet : ceux qui ne furent pas fusillés immédiatement furent décapités ou pendus quand ils ne s’étaient pas eux-mêmes donné la mort.
C’est dans les grandes armoires métalliques rangées dans les caves du block I du quartier général de Zossen que la Gestapo a découvert un ensemble de documents cachés là par les conjurés. Il y avait en particulier la liste des membres du futur gouvernement et de tous ceux sur qui ils pouvaient compter. Mon père ne peut y penser sans un immense regret. Il est descendu de multiples fois dans cette cave pour archiver des dossiers et, s’il avait encore été présent à l’État Major, il aurait suffit d’un message pour qu’il puisse détruire tous les documents compromettants puisque la Gestapo ne les a trouvés que le 22 septembre, soit deux mois après l’attentat. Á cette date, il se trouve que Dietrich Bonhoeffer est encore prisonnier à Berlin-Teigel dans des conditions relativement acceptables. Sa présence sur les listes secrètes va le conduire, à Buchenwald puis à la potence de Flossenbürg. La répression n’oublia presqu’aucun comparse et ce ne fut pas sans conséquences : L’Allemagne libérée ne put guère s’appuyer sur des opposants de l’intérieur pour engager sa reconstruction et le Chancelier Adenauer pourra dire : « Quand on n’a pas d’eau propre, on prend l’eau sale ».

Helmuth Groscurth aurait donc sûrement été l’un des éléments actifs du complot s’il n’avait été affecté, le 20 novembre 1941, à la 295e division d’infanterie qui opérait en Ukraine, à Bjelaja Zerkow, dans la région de Kiev. Il y vécut un drame qui souligne à quel point la marge est étroite entre l’acceptation de l’horreur et le suicide pur et simple mais qu’il est possible d’occuper, au moins provisoirement, cette marge. Le 2 août 1941, Helmuth Groscurth est interpellé par ses aumôniers sur l’existence d’un groupe de quatre-vingt-dix enfants juifs enfermés sans nourriture avec quelques adultes dans un baraquement. Trente minutes plus tard, il est sur les lieux et fait un rapport. Il apprend que les enfants – dont les parents ont déjà été fusillés – doivent être éliminés et qu’un lieutenant SS est responsable de l’opération. La décision d’exterminer les Juifs d’Europe orientale qui a été prise en mars 1941, n’a en fait concerné que les hommes jusqu’au mois d’août et le lieutenant colonel Groscurth se trouve donc face aux premières mesures systématiques visant les femmes et les enfants. Il exige la suspension de l’opération et obtient, dans un premier temps, l’accord du maréchal von Reichenau (1884-1942) qui commande la VIe armée pour un report ainsi que du pain et de l’eau. Le lendemain, une réunion rassemble des officiers supérieurs et un membre du contre-espionnage. Mais Groscurth est seul à vouloir épargner les enfants et il n’a d’autre ressource que de rendre un rapport dénonçant « des mesures contre des femmes et des enfants qui ne se distinguaient en rien des atrocités commises par l’ennemi ». Il souligne aussi que ces actions perturbent le moral de ses soldats. Pour toute réponse, le maréchal von Reichenau, un antisémite notoire qui sera directement mêlé en au massacre de Babi Jar un mois plus tard, confirme les ordres d’exécution et inflige un blâme à la division pour avoir « interrompu » l’action, tout en soulignant le caractère inadmissible d’un rapport osant comparer les actions de l’Allemagne à celles de ses ennemis.

Groscurth utilisera toutes ses permissions pour multiplier les rencontres et encourager un coup d’État mais, nommé membre de l’État-major du général Paulus à Stalingrad, il sera capturé par les Russes le 2 février 1943 lors de la reddition allemande. Il mourra de la typhoïde dans un camp de prisonniers dès le 7 avril 1943. Sa veuve ne l’apprendra qu’en 1946.

Le samedi 11 février 1943, mon père, qui ignore tout du tragique destin d’Helmuth Goscurth, quitte la caserne de Zossen avec le sourire : pour lui, la chute de Stalingrad est une bonne nouvelle signifiant qu’Hitler a virtuellement perdu la guerre. D’ailleurs, ne commence-t-on pas ce même jour le recrutement forcé des jeunes de 15 ans pour le service de la défense anti-aérienne ? Il emporte un exemplaire supplémentaire du message de Pie XII, divers documents sur les persécutions des juifs et des chiffres sur le nombre des morts et des prisonniers à Stalingrad ; enfin et surtout, il va fêter ses trente ans le lendemain dans un restaurant avec sa fiancée Eva et ses amis de Berlin.

 

Atteinte au moral de l’armée

La chance n’est pas avec le sous-officier si bien noté par ses supérieurs. Pour la première fois depuis trois ans, il est fouillé à la sortie des bureaux souterrains du quartier général. On l’arrête. Il passera donc son anniversaire à la prison de Wünsdorf-Zossen.

Dans deux mois, il sera jugé par une cour martiale et encore peut-il s’estimer heureux, car une cour civile l’aurait promptement expédié devant un peloton d’exécution, au mieux dans un camp de concentration. Depuis le 24 avril 1934, le Code pénal s’est enrichi d’un paragraphe visant à punir la « complicité avec l’ennemi », puis, le 20 décembre 1934, d’une loi qui punit de prison les propos et toute « manifestation » hostiles envers l’État et le parti national-socialiste. Á partir du 1er septembre 1939, la guerre va encore aggraver les sanctions et leur champ d’application : l’écoute des radios étrangères est punie de prison et la divulgation de ce qui a pu être entendu est punie de mort, tout comme l’atteinte au moral des forces armées. Cette atteinte peut consister en de simples propos défaitistes, voire une plaisanterie sur Hitler (on estime que 15 000 civils ont été exécutés entre 1940 et 1945). Mon père n’ignore rien de cela puisqu’en compagnie de deux amis (le fils du commandant Sell et le fils du général Paulus), il est allé, en novembre ou décembre 1942, assister à une audience du Tribunal du peuple. Il a vu de malheureux prévenus d’origine tchèque condamnés à mort par Roland Freissler pour avoir écouté la BBC. Rappelons que Roland Freissler était le juge du Tribunal du peuple qui, a lui seul, prononça autant de condamnations à mort, en trois ans d’activité, que toutes les autres chambres de ce tribunal d’exception de 1934 à 1945.

Le tribunal du peuple

Ma grand-mère est bien sûr effondrée. Les privations de la guerre lui étaient légères tant qu’elle savait son fils en sécurité. Désormais il lui faut remuer ciel et terre pour lui trouver le meilleur avocat possible, ce qui n’est pas simple car, par les temps qui courent, nul n’a envie de se faire remarquer aux côtés d’un opposant. De fait, tous ceux qu’elle contacte refusent. Ma grand-mère bénéficie de l’aide de Käte Rawiel, une antinazie pleine d’énergie (et, il faut l’avouer, amoureuse de son fils), responsable des assistantes sociales de Berlin, qui va visiter systématiquement tous les avocats de la ville. Elle finit heureusement par obtenir l’aide de Leonard Schwartz, un bon spécialiste, qui assurera d’ailleurs la défense d’Ulrich von Hassell, l’ancien ambassadeur, compromis dans l’attentat du 20 juillet 1944. Mais le spécialiste n’est pas désintéressé. Ma grand-mère aura beaucoup de mal à trouver les 2 000 Marks de provision qu’il demande, puis une somme égale pour le solde. Elle vend sans doute un certain nombre de ses bijoux pour y parvenir. C’est une dépense considérable, on peut les comparer à la retraite de 78 Marks de Wilhem Lehmann, ouvrier retraité, condamné à mort au même moment (le 8 mars 1943) pour quelques graffitis du type « Hitler, assassin, on aura ta peau et ce sera la fin de la guerre » (tous ces détails apparaissent dans l’ouvrage de Günther Weisenborn, Une Allemagne contre Hitler).

En parallèle, ma grand-mère s’est tournée vers des cousins de son père, le général Georg Bertram (1882-1953) qui est alors commandant de l’Oberfeldkommandatur 589 à Lüttich, (il a été impliqué dans des exécutions d’otages et est resté en prison jusqu’en 1951) et le général d’Infanterie Paul Otto (1881-1961) qui commandait alors le district militaire de Kassel (il a été mis à la retraite en octobre 1943), pour qu’ils intercèdent en faveur de son fils. Otto refuse mais Bertram accepte. Est-ce parce qu’il a déjà rencontré mon père et qu’il a perdu deux fils sur le front ?

Dans sa prison de Wünsdorf où il attend son procès, mon père ne reçoit que peu de visites. Sa mère n’a bénéficié que d’une seule autorisation, quant à son église, elle reste muette et seul le surintendant Ahme, en charge des pasteurs du secteur berlinois, est venu le voir sans apporter pour autant un soutien concret. Peu de temps après, l’église protestante restera tout aussi indifférente au sort, combien plus tragique, d’Helmut Hesse, allant jusqu’à rayer ce jeune théologien (il est né en 1916) des listes d’habilitation à la fonction de pasteur ; elle se gardera bien d’intervenir quand la Gestapo l’arrêtera le 8 juin 1943 après qu’il ait une nouvelle fois pris la parole dans une assemblée de jeunes pour dénoncer les persécutions contre les Juifs et l’attitude passive des Chrétiens. Privé des médicaments dont il avait besoin, il mourra à Dachau le 24 novembre 1943.

Mon père ignore que deux évènements considérables marquent l’histoire de l’opposition à Hitler en ce mois de février 1943. D’une part, à partir du 23, deux cents épouses aryennes de juifs arrêtés sur leur lieu de travail manifestent devant l’immeuble de la Gestapo de Berlin et elles le feront jusqu’au retour de leurs maris (leur combat est raconté dans le livre de Nathan Stoltzfus, La Résistance des cœurs. La révolte des femmes allemandes mariées à des juifs, 2002). Cette action extraordinaire amena Goebbels à libérer 1 700 détenus. D’autre part, c’est le 18 février que Hans et Sophie Scholl sont arrêtés alors qu’ils diffusaient des tracts à Munich. Le petit groupe de la Rose blanche auquel ils appartiennent est soudé autour de convictions religieuses et philosophiques. Ils ont rédigé six textes qu’ils ont diffusés à plusieurs milliers d’exemplaires dans les grandes villes du sud de l’Allemagne afin de provoquer une prise de conscience.

Maître Schwartz rencontre deux fois le prévenu à la prison de Wünsdorf et prépare une défense qui doit éviter le pire. Il mettra en avant la situation familiale du jeune homme dont le père est mort pour la patrie et que sa mère a élevé dans le piétisme ; il soulignera le fait que les documents détenus étaient destinés à de futures « mémoires de guerre » ; il conclura en relevant que parmi les notes saisies sur le prévenu, il est fait mention des 200 000 morts et des 100 000 prisonniers de Stalingrad et qu’il faut donc les remplacer et donner au soldat Beaulieu une occasion de « laver son honneur » en l’envoyant au front dans un bataillon disciplinaire plutôt que l’exécuter.

Le procès a lieu le 16 avril 1943. Certains des supérieurs de mon père accepteront de venir souligner les qualités qu’il a déployées à leur service depuis trois ans. Parmi eux, l’adjoint de l’amiral Canaris, le colonel Alexis von Roenne (né le 12 février 1902), un chrétien convaincu et totalement hostile à la politique raciale ; il fait partie des complots contre Hitler et sera exécuté le 12 octobre 1944 bien qu’il n’ait pas pris part à l’attentat du 20 juillet (dans ses vieux jours, mon père a eu l’occasion de lire la dernière lettre de Roenne et il a commencé alors à correspondre avec sa fille). Mon père n’a malheureusement jamais pu retrouver le dossier du procès où figurent les témoignages à charge et à décharge.

L’armée est alors déchirée entre son respect de l’ordre établi et un doute d’autant plus profond sur l’avenir du « Reich de mille ans » qu’elle n’ignore rien des revers militaires qui se multiplient. Une blague révélatrice a fait le tour de certains mess quand Rudolph Hess est parti pour l’Angleterre en mai 1941 : « Le Reich de mille ans vient d’être ramené à cent ans. – Pourquoi ? – Parce qu’il vient de perdre un zéro ». Une autre commence à circuler : « Que fera Hitler après la fin de la guerre ? – Le tour de l’Allemagne. – Oui, mais alors, à quoi passera-t-il l’après-midi ? ». Mon père se rappelle surtout d’avoir entendu dire que si Hitler avait porté le véritable nom de son père, il n’aurait jamais été élu car il était impossible de dire sérieusement « Heil Schikelgruber ! » (un nom que l’on peut traduire par « creuseur de trous »).

Ses juges sont Rudolph von Schönfeld et Elmar Brandstetter. Ils feront tous deux, une brillante carrière après 1945 ; le second, malgré son engagement pour une militarisation totale de la Volksgemeinschaft (la communauté du peuple) voulue par Hitler (il affirmera « la communauté militaire est aujourd’hui la constitution du peuple ») sera toujours juge de la cour de discipline militaire et remettra régulièrement à jour son Manuel de droit militaire publié pour la première fois en 1939. Il ne manifestera pas la moindre culpabilité quand il répondra en 1961 (il a alors 53 ans) à une lettre de mon père. Il soulignera au contraire la clémence du jugement, précisant que « dans tous les pays, en temps de guerre, les tribunaux doivent travailler avec la plus grande sévérité ». N’avait-il pas déjà déclaré lors du procès de 1943 « Freissler vous aurait condamné immédiatement » ? Il ajoute, pour preuve de ses bons sentiments humanistes, qu’il était même intervenu, à la demande de l’évêque de Vannes, en faveur d’un ouvrier d’origine africaine, travaillant à la base sous-marine de Lorient, et condamné à mort sur la foi d’un faux témoignage. Mon père a bien sûr mené l’enquête, retrouvant même le fils du condamné qui lui confirmait que son père avait bien été gracié quelques minutes avant d’être exécuté mais il ne découvrit aucune trace d’une intervention de l’évêque ou d’Elmar Brandstetter.

La cour martiale dispose de nombreuses pièces à charge car la sécurité militaire a saisi tout ce qu’elle a pu trouver, tant dans la chambre d’étudiant à Berlin (d’où, heureusement, Eva John avait évacué tout ce qui présentait un réel danger) que dans la maison familiale de Brême où elle est venue à deux reprises au grand étonnement de tout le voisinage et au grand désespoir de ma grand-mère. Mon père détenait des prêches de l’évêque de Münster dénonçant l’euthanasie des handicapés mentaux ainsi que des lettres de Gertrud Brandt, une juive berlinoise, décrivant ses conditions de déportation à Ostrow Lubelski. Un historien américain, Mark Roseman pense que ces lettres étaient diffusées au sein d’un groupe peu connu de la résistance, le Bund. Gemeinschaft für sozialistisches Leben ; c’est l’une des membres du groupe, Lisa Jacob, qui correspondit avec Gertrud Brandt jusqu’à l’assassinat de cette dernière en 1942. Mon père détenait aussi des lettres d’un peintre nommé von Volckamer adressées à son épouse avant sa mort au front le 10 février 1943. Ces lettres donnaient de terribles détails horribles sur l’exécution d’un groupe important de Juifs par un Sonderkommando. Il avait aussi un témoignage sur l’extermination des Juifs en Ukraine et en Lituanie et des poèmes clandestins de l’écrivain Reinhold Schneider (1903-1958). C’était déjà beaucoup mais la plus grave des accusations reposait sur une phrase tirée d’une lettre à sa mère : « Si le serment de fidélité à Hitler que j’ai dû prononcer a le sens d’être prêt à tuer d’autres gens, j’ai fait un parjure. »

Le jugement tombe après un bref délibéré. On lui reconnaît des circonstances atténuantes : il a été « élevé mollement et gâté, ayant perdu son père très jeune, il vivait loin de la réalité ». Les juges ont bien entendu l’argumentaire de Maître Schwartz !

J’ai trouvé dans la bibliothèque de mon père un livre paru en 2002 (L. Capdevila et D. Voldman, Nos morts, les sociétés occidentales face aux tués de la guerre) dans lequel il a souligné les lignes suivantes : « Une enquête sur les jeunes français ayant basculé dans la collaboration militaire avec l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale a mis en évidence leur appartenance à la génération des sans-père, après que leur généalogie masculine eût été dévastée par la Grande Guerre (…). Le médecin psychiatre, qui avait examiné le fils perdu lors de la procédure d’épuration, rapportait ses propos : « il nous dit que le fait d’avoir vécu pendant plusieurs années dans une atmosphère familiale uniquement féminine l’avait mal préparé à la lutte pour la vie. » Ainsi donc, ce qui aurait éloigné les uns des Nazis en aurait rapproché les autres ? Á chacun son alibi, les vrais motifs sont, à n’en pas douter, un peu plus complexes, même si les pères, présents ou absents, n’y sont pas pour rien. Les tueurs nous ressemblent affreusement. Si ses convictions religieuses, autant héritées de son milieu que réactivées par un Bonhoeffer, ont pu contribuer à donner à mon père un bagage idéologique, ses juges n’avaient pas complètement tort quand ils pointaient l’absence de père à la source de sa rébellion : Les psychologues américains chargés de sélectionner des cadres aussi peu nazis que possible pour la nouvelle Allemagne n’avaient-ils pas été frappés par le fait que la relation au père constituait le clivage principal ; un respect absolu de leur père imprégnait les récits de vie des nazis les plus endurcis. Sans être le moins du monde un anarchiste, mon père a sans doute bénéficié d’une forme de liberté intérieure, certes liée à la culture protestante, mais renforcée par une éducation mettant plus l’accent sur le lien affectif que sur le lien hiérarchique. La grande différence entre les « sans-père », n’est-elle pas à chercher du côté des mères ?

Le jugement est, bien sûr, plus prolixe sur les motifs de la condamnation : « Il a multiplié les copies de lettres dont le contenu était propre à créer l’inquiétude dans la population et il a diffusé ces copies parmi ses amis. Il s’est en outre approprié le message de Noël du Pape en date du 24.12.42, qui, en vertu des Nouvelles N° 713 avait été reproduit avec ordre de le détruire ainsi que d’autres pièces. On a considéré que le fait est par lui-même dangereux, mais surtout on considère que le soldat susnommé avait désobéi en choisissant parmi les pièces confiées à lui par ses chefs pour les détruire ; les chefs ayant certainement des raisons graves pour décider que ce message devait rester secret, et en le gardant sur lui ». Á quoi s’ajoutaient encore quelques circonstances aggravantes : « L’attitude critique du condamné pour tous les phénomènes de la guerre et sa propagande en ce sens auprès de ses camarades, ce qui constitue un grand danger. Á noter particulièrement que personnellement il est attiré spirituellement vers des milieux enjuivés ». Bref, il y a « corruption du moral de l’armée » et « désobéissance ». En conséquence de quoi, il est dégradé, condamné à une peine de sept mois de prison puis à intégrer un bataillon disciplinaire.

"Beaulieu dégradé" inscrit sur la photo de 1943 par mon père.

Trois jours plus tard, six membres de la Rose blanche furent condamnés à mort. La même année, des prêtres catholiques de Stettin, dont Carl Lamprecht, Friedrich Lorenz, Herbert Simoleit et Alfons Maria Wachsmann, furent exécutés pour « démoralisation des troupes » parce qu’ils avaient écouté des émissions radiodiffusées étrangères, c’est à dire pour des motifs quasi identiques que ceux qui avaient amenés mon père devant ses juges. On mesure la réelle clémence du tribunal militaire du quartier général de Zossen à son égard et, sans doute, la part prise en coulisses par les militaires qui le protègent. De 1940 à 1944, 1807 prisonniers ont été exécutés pour motifs politiques, suite à des jugements rendus par le Tribunal du peuple. Dans de nombreux cas, il s’agissait de personnes dénoncées pour avoir tenu des propos défaitistes, traité Hitler de fou ou tracé des graffitis contestataires. L’étonnant roman de Hans Fallada (1893-1947), Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein, terminé en 1947 et publié en 1965) rend parfaitement compte de cette résistance microscopique et de l’action de l’implacable machine répressive nazie. Le couple « sans qualités » qui dépose des cartes postales pacifistes dans des lieux fréquentés sait bien « que ce fût peu ou beaucoup, personne ne pouvait faire plus que risquer sa vie. Chacun selon ses forces et ses aptitudes : le principal était de résister ». Le couple d’ouvriers, Elise et Otto Hampel, qui a inspiré Hans Fallada a été exécuté le 8 avril 1943 dans la prison de Plötzensee à Berlin. Ils avaient écrit environ 200 cartes et tracts qu’ils avaient dispersés dans Berlin pendant deux ans.

 

Sur tous les fronts

Mon père est enfermé à la prison de Torgau-Zinna (en Saxe) d’où il est régulièrement extrait pour faire de longues marches d’entraînement ou du terrassement dans divers chantiers à raison de dix à treize heures par jour. On leur distribue pour la journée un petit pain noir, surnommé le « Remmlinger », du nom du directeur de la prison, ancien supérieur du caporal Hitler lors de la première guerre mondiale. Comme la majorité de ses camarades, mon père  est en particulier amené à travailler sur le site de l’entreprise Villeroy et Boch dont les carrelages ornent toujours nombre de maisons et qui n’a jamais reconnu avoir utilisé une main d’œuvre contrainte. La prison en temps de guerre n’est pas admise par l’armée et ce n’est qu’un sas vers diverses formes de travail forcé ou de préparation à un envoi vers le front. Il y a environ 3 000 prisonniers à Torgau-Zinna, une des huit prisons de la Wehrmacht, sur laquelle de nombreux témoignages et études ont été publiés (l’un d’eux consacre deux pages à mon père : Torgau im Hinterland des Zweiten Weltkrieges. Militärjustiz, Wehrmachtsgefängnisse, Reichskriegsgericht de Michael Eberlein). C’est un ensemble moderne qui n’a que le défaut d’être rapidement confronté à des problèmes de surpopulation, prévenus et condamnés se retrouvant parfois à dix dans une cellule prévue pour deux. Mon père n’a que deux ou trois compagnons dans la sienne mais il peut entendre les salves des exécutions et méditer comme les autres sur la forte maxime que le directeur y a fait inscrire : « Aucune situation n’est assez désespérée pour qu’on ne puisse pas s’en sortir avec de la bonne volonté ».

Comme beaucoup de ceux qui pensent qu’on ne les croira pas ou qui préfèrent ne pas se remémorer les pires épisodes de leur vie, mon père n’a longtemps livré que des détails sans grande importance, voire des histoires trouvées ailleurs mais que j’ai appris à détecter sans difficulté. En fait, je pourrais recopier mot pour mot ce que Lydia Flem écrit au sujet de son père qui, lui, avait vécu bien pire : « Il donnait à ses récits une touche d’humour et d’aventure qui me les rendait plus palpitants qu’effrayants. Il taisait la peur, la faim, l’humiliation ». Il m’a fallu beaucoup de persévérance pour lui arracher les éléments qui suivent, sans que jamais, pour autant les émotions puissent être dites. Je ne pourrai donc que m’en tenir aux faits, bien conscient cependant que leur seule mise en récit en fait tout autre chose que ce que mon père a dit. Comme le dit si bien Daniel Daniel Mendelsohn Les DisparusMendelsohn dans Les Disparus, d’un côté il y a « la personne à qui il était arrivé des choses terribles et qui pouvait être assise à moins d’un mètre » et, d’un autre côté, il y a celui ou celle qui écoute et qui « en raison de la distance, du passage du temps et de la défaillance des mémoires, aurait à combler, inévitablement, les lacunes afin de transformer les faits bruts en histoire. » Ce n’est cependant pas que « l’éternel conflit entre ce qui s’est passé et le récit de ce qui s’est passé », mais le conflit entre les récits de celui qui a vu comment cela s’est passé et la construction littéraire par laquelle on tente de recoudre ensemble tous ces fragments. On peut, comme Daniel Mendelsohn, conclure au « triomphe de la distance, du narrateur » et s’enchanter d’avoir pu conserver du sens dans l’histoire que l’on raconte ou rester dans le sentiment que l’essentiel est devenu, pour toujours, inaccessible. Je n’ai jamais cessé de passer d’une conviction à l’autre.

Transfert et jugement 1943Transfert et jugement023 Le 28 juin 1943, ayant accompli sa peine principale, le soldat Chales de Beaulieu est expédié en wagon à bestiaux plombé en direction de la mer Noire. Les blindés russes y tiennent en échec l’armée allemande qui tente de s’emparer d’une zone pétrolière stratégique. Le bataillon de punition est composé à Novorossisk en compagnies de deux cents hommes.

Guerre032Creuser des fossés antichars dans le sol de l’Ukraine, n’est pas un travail enthousiasmant, non seulement parce que la profondeur obligatoire est de deux mètres, mais parce qu’il est toujours pénible de transpirer sous la menace d’un fusil. Il n’est guère plus agréable de prendre des galets dans le lit des rivières afin de renforcer des routes (quand bien même passeraient sur ces routes les chars d’un lointain cousin, le Général major Walter Chales de Beaulieu, auteur d’une action d’éclat lors de la bataille de Koursk au mois d’août 1943). Mais c’est le terrible sort de tous les membres de son bataillon disciplinaire, qu’ils soient condamnés de droit commun et porteurs d’un triangle vert ou, comme mon père, affublés du triangle rouge désignant les condamnés politiques. C’est aussi le cas de quatre Témoins de Jehova comme l’indique leur triangle violet, dont les pères ont été exécutés (comme 250 autres membres de cette église – 1 200 étant morts dans les camps) mais qui ont bénéficié d’une grâce, compte tenu des besoins de main-d’œuvre sur le front. Environ 10 000 Témoins de Jehova sur 30 000 ont fait de la prison en Allemagne. Mon père et ses compagnons ont si triste mine que les vieilles femmes qu’ils croisent leur donnent des sacs de graines de tournesol. Quand les fossés antichars, qui filent droit devant eux, passent dans les jardins des villages, ils récupèrent les courges et tout ce qui peut se manger. Par bonheur, on est en été et, à tout prendre, les moustiques valent mieux que les flocons de neige.

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Un jour, quelque part en Ukraine, une jeune fille qui parle un peu allemand répond aux questions de mon père. Il voudrait savoir ce que sont les monticules de terre qu’il voit ici et là. N’y aurait-on pas mis des réserves de nourriture, pense-t-il avec son estomac. La réponse tombe : ce sont des cadavres de Juifs que l’on a mis là.

 

 

 

 

 

 

 
Guerre034C’est en 1974 que mon père a retrouvé la trace de Stephan Troendle (1903-1997). Il avait alors 71 ans et vivait à Lörrach, dans Bade-Wûrtemberg, la partie la plus au sud-ouest de l’Allemagne. Cet homme avait été lieutenant de 1èreclasse dans le bataillon de punition où mon père avait été versé après sa condamnation son passage par la prison. Stephan TroendleStephan Troëndle avait plusieurs bonnes raisons de ne pas avoir oublié mon père. Comme le monde est très petit, il se trouvait que le mari de sa sœur, le lieutenant Höner, était mort dans un hôpital en 1914 alors qu’il était sous les ordres du capitaine de Beaulieu (mon grand-père). Il s’en était tout de suite souvenu quand il avait vu le nom de mon père dans la liste du bataillon de punition du FSA 10. De plus, il avait été très étonné de la présence dans le bataillon d’un homme condamné pour des actes d’opposition très concrets, à la fois parce que c’était la première fois que cela arrivait et d’autre part parce qu’il croyait que la diffusion de texte interdits était normalement punie beaucoup plus sévèrement. Il ne s’expliquait pas la clémence du tribunal.

Guerre041Guerre031C’est Stephan Troendle qui a pris en juillet 1944 les photographies du front d’Ukraine reproduites plus haut. Elles témoignent d’un regard très particulier puisqu’il tente de saisir aussi bien le quotidien du groupe que celui des civils qu’il est amené à croiser. Stephan Troendle aidera mon père à être réhabilité. Non seulement il rédige une attestation mais il prend contact avec d’ancien gradés qui, un temps au moins, ont encadré le bataillon de punition. Mais il note que l’un d’eux essaie surtout de ne pas réagir car il a peur d’être poursuivi à cause « d’histoires avec des Juifs ». Pendant plus de 20 ans Stephan Troendle échangera encore des courriers avec mon père, suivant pas à pas les étapes de ses démarches pour obtenir justice. Il rédigera une nouvelle attestation en 1996, ce qui fera dire à mon père que personne ne voudrait croire que quelqu’un » qui a 93 ans est prêt à aider quelqu’un qui en a 83 ! »

 

Guerre023Au gré des mouvements de troupes, mon père traverse le détroit de Kertsch (qui relie la mer d’Azov à la mer Noire) en bateau, puis toute l’Ukraine, à pied, en camion ou en train sans jamais trop bien savoir où il se trouve.

Les pertes de l’armée allemande sont de plus en plus fortes. Dans son livre L’Armée d’Hitler, Omer Bartov donne l’exemple de la 18e Panzerdivision qui, au printemps 1943 ne comptait déjà plus que 124 officiers et 3782 hommes, soit la moitié de ses effectifs d’origine et, pour une bonne part des soldats âgés et mal entraînés. Renforcée par 2 571 soldats et 89 officiers au mois de mai, elle fut engagée dans la bataille de Koursk à partir du 5 juillet. Le 23 juillet, il ne restait que 890 hommes et moins de 30 officiers ; malgré de nouveaux renforts, la 18e Panzerdivision était dissoute le 10 octobre 1943, ayant perdu 17 000 hommes, soit la totalité de son effectif au début des opérations contre l’Union soviétique ! L’armée ne peut donc plus être très regardante sur les états de service de ceux qu’elle intègre et le 7 octobre 1943, comme il a accompli sans se faire remarquer ses sept mois de camp de punition, mon père a été incorporé comme « grenadier » dans une division qui monte au front. Dans les jours qui suivent, son unité subit elle aussi de telles pertes du fait des bombardements russes que les survivants sont regroupés à Lodz sans même avoir combattu. Á partir du 12 octobre, il est intégré à la 339e division d’infanterie, dans un régiment de grenadiers de première ligne. Ce serait, vu les circonstances, une condamnation à mort à peine différée s’il n’était radiotélégraphiste. Une compétence précieuse pour l’armée qui va lui éviter de se retrouver en première ligne, même si cela ne le dispense ni des pilonnages d’artillerie, ni des bombardements aériens. L’ordre de mutation reprend des éléments du jugement et rappelle qu’il s’agit d’un « soldat-intellectuel, trop mollement élevé et gâté », mais il ajoute que « son caractère est honnête, loyal et obligeant ».

Guerre028Mon père est bientôt touché par la dysenterie qui se répand et fait presque autant de victimes que les combats. Cette maladie bactérienne attaque les intestins et peut guérir spontanément mais, quand elle touche des personnes déjà affaiblies et ayant des difficultés à se réhydrater, elle devient mortelle. Mon père suit les conseils d’un vieux soldat qui lui dit que seul un jeûne total d’une semaine peut le guérir même si l’état de dénutrition chronique dans lequel il est maintenu depuis des mois rend l’épreuve bien difficile. Contrairement à beaucoup de ceux qui se tordent de douleur pendant des jours, il survit. Il soulignera d’ailleurs toujours que certains officiers « élevés dans du coton » étaient en fait les premières victimes des terribles conditions sanitaires prévalant sur le front. Ce qui est certain, c’est que le front russe est sans pitié pour les officiers, ainsi, à la fin de l’année 1943, un sous-lieutenant dans la division Grossdeutschland a une durée de commandement effective d’à peine plus d’une semaine.

Guerre035Photos prises en Ukraine datées de 1944 et confiées à mon père par un camarade. On voit F. de Beaulieu sur certaines d'entre elles.En été 1944, mon père est au cœur de la tourmente. Les civils fuient devant les Russes et des hommes de son bataillon sont chargés de conduire des chariots tirés par des chevaux où s’entassent vieillards, femmes et enfants. Mon père, qui touche des rênes pour la première fois de sa vie, doit diriger un attelage. Á partir du 22 juin, l’opération Bagration va aboutir à la destruction du groupe d’armées Centre et contribuer à précipiter les préparatifs de l’attentat du 20 juillet contre Hitler. Quand la bombe explose, l’Armée Rouge franchit en Pologne l’ancienne frontière germano-soviétique de 1941, cinq jours plus tard, elle est sur la Vistule. En août, l’offensive russe en Ukraine est irrésistible et une grande partie du XIIIe corps d’armée est encerclée à proximité de Brody. Le camion des radiotélégraphistes s’échappe de justesse en roulant à travers des champs fraîchement moissonnés. Horriblement secoué par les chaos, assourdi par le hurlement du moteur et la canonnade incessante, mon père a le temps de voir quelques chars allemands se sacrifier pour ralentir l’avance de la multitude des tanks russes qui se déploient dans la plaine.

Rares sont les Allemands qui ont vu d’aussi près l’Armée rouge et en sont revenus. Un gradé lui signifie donc qu’il doit « laver son honneur en versant son sang au front ». Le 21 août 1944, le radiotélégraphiste Beaulieu est intégré dans la division 113 qui va contribuer, avec les débris d’autres unités, à constituer à la fin du mois de septembre la 6e Panzer Armee sous les ordres de Sep Dietrich. Le 27 août 1944, mon père écrit à son amie Käte Raviel une longue lettre qui sera conservée par cette dernière avec les quatre-vingt-neuf autres expédiées entre le 7 novembre 1940 et le 26 décembre 1944 (mon père écrira d’ailleurs à Käte jusqu’au décès de celle-ci en 1999). Comme souvent, il la remercie pour un paquet où il a même trouvé une montre. Il semble indiquer, au passage, qu’il est cantonné près de Breslau. Il note alors : « Je t’aurais écrit plus tôt mais, avec ma compagnie, nous avons été versés dans la SS. Tu vois quelle destinée pour moi qui vais vraiment tout connaître ! Je suis content d’avoir pu rester avec de bons camarades. »

Mon père m’avait parlé de cette incorporation « malgré lui » plusieurs années avant sa mort et ce n’était pas un secret à ses yeux. Il évoque d’ailleurs ce fait dans plusieurs lettres à des correspondants et il avait précieusement gardé sa photographie d’identité de soldat en uniforme marqué du sigle de la SS sur le col. Pour lui, c’est une étape dans les malheurs qui se sont abattus sur lui et un bel argument contre ceux qui défendent l’idée d’un corps d’élite. Beau corps d’élite que cette  branche militaire de la SS où l’on incorpore un repris de justice militaire fréquentant « des milieux enjuivés » !

Mon père est sans illusions d’ailleurs sur la SS puisque le 22 mars 1944, il a écrit à son amie Käte qu’il s’est trouvé de garde avec des SS « qui sont censés changer la situation ici » et qu’il a discuté avec eux. « Ils sont tous très jeunes et mesurent tous 1,78 mètre. Ils m’ont beaucoup parlé du camp de Matzau près de Dantzig où l’on arrive après avoir été puni. La SS a des manières très spécifiques de traiter l’ennemi et ils sont condamnés s’ils ne le font pas. »

Bientôt, au grand soulagement du soldat Chales de Beaulieu, persuadé, comme tous les Musiciens de la ville de Brême, qu’il trouvera « partout mieux que la mort », les convois se dirigent vers l’ouest car le nouvel objectif d’Hitler est d’enfoncer par surprise les lignes américaines en reprenant la route des Ardennes qui a si bien réussi à l’Allemagne en 1939. L’offensive des Ardennes est lancée le 16 décembre 1944 sous les ordres du général Model. Quatre armées prennent position face au 8e corps d’armée américain. Au nord, la VIe Panzer Armee (cinq divisions blindées et cinq d’infanterie) doit briser le front américain près de Saint-Vith afin de franchir la Meuse à Liège et de s’emparer d’Anvers. Plus au sud se trouvait la Ve armée, qui devait s’emparer de Bastogne et s’ouvrir la route de Bruxelles. Venaient ensuite, la VIIe et la XVe armée.

Mon père est chargé avec sept autres soldats (dont deux chauffeurs) d’une unité mobile constituée de deux puissants émetteurs et de leurs générateurs diesel. Ils dorment, mangent et travaillent dans les camions, assurant 24 heures sur 24 les télécommunications pour l’ensemble des unités engagées, quel que soient leur rattachement. En principe, ils sont toujours à l’arrière du front et ils échappent aux combats les plus durs mais pas aux pilonnages d’artillerie. Près de la frontière belge ils sont pris sous un violent bombardement aérien et doivent se réfugier dans la forêt. Un obus pulvérise l’un des émetteurs et son personnel. Mon père ne retrouve que des morceaux des corps de ses équipiers dispersés au sol et dans les arbres. Est-ce sa cinquième ou sa sixième vie qu’il vient de jeter sur le tapis vert ?

Mais le 22 décembre, le tapis est blanc. La neige tombe et il est affreusement difficile de se protéger du froid. Les liaisons radio sont de plus en plus mauvaises avec les troupes combattantes qui manquent terriblement de carburant. Passée la surprise, les Américains ont répliqué durement.

« Notre héros » comme dit Stendhal serait bien en peine de raconter la bataille des Ardennes : « il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout. » (La Chartreuse de Parme, chapitre III).

Dès les premiers jours de janvier, l’échec de l’opération est patent et 24 000 hommes sont morts. Le repli sur Bonn est ordonné pour les rescapés. Comme les Soviétiques ont repris l’offensive depuis le 12 janvier, les troupes sont recomposées et dotées de nouveaux matériels puis acheminées en train vers l’est, à partir du 20 janvier. Le convoi qui transporte mon père subit une attaque aérienne mais passe quand même. Le premier objectif est la Hongrie pour tenter de casser l’encerclement de Budapest. L’opération Frühlingswachen (« Éveil du printemps ») commence le 6 mars, elle se heurte aux Russes à la frontière de la Moravie et de la Hongrie, mais les marais et les tourbières contribuent tout aussi fortement à bloquer les déplacements des chars allemands. Il est donc décidé de prendre la direction du lac Balaton dans l’espoir de contrôler les gisements de pétrole et, là aussi, de casser l’offensive russe.

Lors d’une de ces pauses étranges que ménagent parfois les dieux, les soldats de l’arrière, dont mon père, sont invités à donner un coup de main aux paysans qui travaillent encore dans les vignes. Ces quelques jours de vacances s’achèvent rapidement. La percée allemande n’est pas allée au-delà d’une vingtaine de kilomètres et les troupes reculent bientôt face à la supériorité en nombre et en matériel des Soviétiques. En dépit des ordres venus de Berlin, les unités se replient rapidement vers l’Autriche pour éviter d’être pulvérisées. Pendant quelque temps, il semble possible de défendre Wiener-Neustadt au sud de la capitale. Mais ville après ville, village après village, la 6e Panzer Armee doit décrocher.

 

Malgré-lui

Le 9 avril 1945 mon père est à quelques kilomètres de Vienne. Il sait que la fin de la guerre est proche. Ce qu’il ignore c’est que, le 14 décembre 1943, un bombardement anglais a pulvérisé sa maison de Brême et tous les souvenirs qu’elle contenait, sauf l’argenterie enterrée dans le jardin, trois portraits d’ancêtres prêtés et le contenu du sac à main que ma grand-mère avait emporté dans l’abri anti-aérien le plus proche. Un libraire de Rennes, Yves Bertho, a raconté, dans son roman Ingrid publié en 1976, le cauchemar de la vie quotidienne sous les bombes à Brême, où il était prisonnier. Ma grand-mère a été évacuée à Bad Lauterberg à 250 kilomètres au sud-est de Brême où elle a été chaleureusement accueillie par Madame Haslinger. Celle-ci est bien connue pour ne jamais saluer ses concitoyens de l’obligatoire « Heil Hitler ! » et ma grand-mère peut sans crainte lui confier ses angoisses à propos de son fils.

Elisabeth de Beau lieu, née Oelrichs,, peu de temps avant sa mort en avril 1943Le 9 avril 1945 au matin, ma grand-mère fait la queue devant une boulangerie pour se rendre utile à la famille qui l’héberge. Chaque jour, elle doit supporter l’attente interminable avec trop de femmes seules et d’enfants malingres. Elle conserve dans un petit sac suspendu à son cou ses bijoux les plus précieux, derniers trésors d’un temps révolu et, peut-être, indispensable viatique pour son fils et elle dans le chaos qui s’annonce. C’est une raison pour patienter encore et être indifférente au bruit des bombardiers qui survolent la ville. Élisabeth Chales de Beaulieu est morte, comme 42 autres femmes et enfants, dans le bombardement de Bad Lauterberg du 9 avril 1945. Madame Haslinger a été prévenue que l’enterrement doit avoir lieu à 15 heures. Quand elle arrive avec le drap pour l’ensevelir, la tombe est déjà refermée et le fossoyeur disparaît mystérieusement huit jours plus tard. Il est probable que les bijoux qu’il s’est approprié le mettent durablement à l’abri du besoin.

Quand mon père ira, bien des années après, sur la tombe de sa mère, Gerda Haslinger, la fille unique de Madame Merseburg, lui demandera d’être le parrain de son fils, Gerald Merseburg, en souvenir de l’affection qu’elle et sa mère éprouvaient pour Elisabeth.

 

Ce même 9 avril 1945, le pasteur Bonhoeffer qui a encouragé mon père dans sa vocation, est pendu dans l’enceinte du camp de concentration de Flossenbürg, dans l’est de la Bavière.

Le 13 avril, Vienne est totalement libérée par les Alliés. Mon père voit, de loin, les faubourgs qui brûlent. Il y a encore des combats sporadiques pour couvrir les troupes qui se replient vers la rivière Enns. Mais c’est de moins en moins une retraite organisée et de plus en plus un sauve-qui-peut de toutes les unités vers l’ouest. La réputation des Russes n’est plus à faire et l’ultime objectif est d’être capturé par les Américains. Comme le chat du conte de Grimm, mon père ne peut que se dire qu’il trouvera partout « mieux que la mort ».

C’est aussi pour échapper aux Russes que, vers la même date, les grands-tantes de mon père, Elisa (née en 1862) et Melitta (née en 1875) Chales de Beaulieu ont pris la fuite vers l’ouest. Elles vivaient encore en Prusse orientale, dans le domaine de Scherockopass où elles étaient nées. Mais Elisa, trop âgée, mourut d’épuisement sur le bord de la route. Par contre, non loin de là, dans le domaine de Schildeck qui appartenait à Lisa Hardt (une cousine de mon grand-père), son mari, le général Günther von Niebelschütz (né en 1882), a cru bon de rester sur ses terres (800 hectares…). Il a suffit, le 26 janvier, qu’un de ses fermiers l’appelle « Herr general » pour qu’un officier russe l’abatte immédiatement, certain de débarrasser la planète d’un hobereau prussien de la pire espèce. Guère plus chanceux, un autre vieil oncle, Martin Chales de Beaulieu (dont nous avons parlé dans le chapitre consacré à la Grande Guerre), n’a pas voulu s’éloigner de la tombe de son épouse et il est mort des privations endurées dans sa maison de Silésie en 1945.

Mon père et ses quatre camarades, dont Rudolph Herberger qu’il a retrouvé des années plus tard à Baden-Baden, ont été informés par leur capitaine qui leur a dit que c’est la rivière Enns (un affluent du Danube) qui va marquer la frontière entre les armées conquérantes. Le 7 mai au matin, ils précipitent les deux camions de l’unité radiotélégraphique dans un ravin et partent à pied vers l’Enns. Avec d’autres fuyards, il suivent le cours de la rivière dans une zone forestière. Á cette époque de l’année, l’Enns est grosse de la fonte des neiges et la berge est parsemée de cadavres de soldats noyés après avoir tenté de traverser à la nage. Certains fugitifs qui portent, bien malgré eux, l’uniforme d’un régiment SS où ils ont été versés de force, l’échangent contre l’équipement des morts appartenant à la Wehrmacht. Vers 17 heures, l’équipe des radiotélégraphistes trouve un improbable pont de fortune, réalisé à base de fûts métalliques et de planches.

Mon père a lu, avec un plaisir d’autant plus grand qu’il pouvait y mesurer sa chance, les mémoires d’un cardiologue, artilleur à l’époque (Arno Linke, Ab morgen bist du Leibarzt, 1999), qui a vécu la même « ruée vers l’Enns ». Á ceci près que, tandis que mon père passait sans encombre sur un pont avec des centaines de fuyards, le malheureux Arno Linke et ses quarante cinq compagnons avaient dû abattre cinq membres de la police militaire qui tentaient de les arrêter et traverser la rivière à la nage, au prix de quatre noyades. Auparavant, ils avaient désarmé leur officier, le lieutenant Paulus, c’est-à-dire, très probablement, celui-là même avec qui mon père avait suivi une audience du Tribunal du peuple.

Au même moment, à quelques kilomètres à peine, les chars américains entrent dans le camp de Mauthausen, créé en 1938, non loin du village du même nom qui occupe le confluent de l’Enns et du Danube. Celui-ci, abandonné par les SS a, en fait, été libéré deux jours plus tôt par les détenus qui se sont organisés et ont même pris le village.

Mon père, qui a été rapidement capturé par les troupes américaines, a intégré le camp spécial où 6 000 prisonniers de guerre ont été bientôt regroupés. On lui a pris sa plaque d’identité et son livret militaire qu’il ne reverra jamais. Comme ses camarades, il a creusé un trou dans le sol pour dormir sous une toile. Les Américains ont prévenu qu’en cas de tentative de fuite, non seulement ils tireraient, mais que les déportés qui avaient été libérés à proximité tueraient le moindre soldat allemand rencontré. Dans les semaines qui suivirent, le camp fut organisé et l’identité de chacun soigneusement vérifiée, en particulier pour isoler les SS dont le groupe sanguin était tatoué sous le bras. Les plus jeunes soldats – il y a des Hollandais qui ont quatorze ans – sont libérés en premier.

Á travers les grillages, mon père peut voir au loin le clocher de la cathédrale de Linz où Anton Brückner a tenu l’orgue de 1855 à 1868. Mais sa culture musicale lui est moins utile que sa pratique de l’anglais. Celle-ci lui facilite la vie dans le camp et il est autorisé à rechercher les protestants qui souhaitent se rassembler pour prier. Il entre ainsi en contact avec un groupe de quatre-vingt-quatre « Malgré-nous » – ces Français d’Alsace-Lorraine incorporés de force dans la Wehrmacht à partir de l’été 1942. Considérés comme des traitres par les Français, ils n’étaient guère mieux vus par les Allemands qui n’en mettaient au plus que 5% par unité et jamais en France, dans l’aviation, la marine ou tout ce qui avait trait au renseignement. Quand mon père apprend qu’il y a un arrangement pour les renvoyer dans leur pays d’origine, il demande aux Américains de les accompagner, histoire de ne pas rester moisir dans le camp.

Trois mois après leur capture, au mois d’août, mon père et ses nouveaux amis alsaciens (dont il a toujours gardé la liste) sont mis dans un train qui va de Linz à Paris via Strasbourg. Mais tout est désorganisé et les prisonniers sont si peu surveillés que mon père n’a guère de mal à sauter du train avec un « Malgré-nous », René Wüst, originaire de Schiltigheim, lorsqu’ils passent, au ralenti, à proximité de ce village, trois kilomètres avant Strasbourg. La mère du garçon est une militante communiste (ce qui est plutôt rare en Alsace à l’époque) et elle prend en pitié le soldat allemand, épuisé et maigre comme un clou. Il ne prendra finalement un train pour Paris que trois semaines plus tard. Il ne pourra jamais évoquer cette entrée aussi forcée que « clandestine » sur le territoire français et il forgera donc des versions plus acceptables par les autorités auprès de qui il devra expliquer sa présence à Paris. Il racontera ainsi qu’il a été pris, à cause de son nom, pour un collaborateur français caché sous l’uniforme allemand et expédié à Paris pour vérification d’identité. Cette histoire lui pesait encore soixante ans plus tard au point qu’il hésitait à me laisser la raconter. Comme si la quasi-totalité de ceux de ceux qui n’ont pas eu droit à la vérité n’étaient pas morts, indifférents ou en mesure de comprendre qu’il aurait bien eu tort de rendre sa situation encore plus difficile en racontant son « évasion ».

Le mot « difficile » est même faible si l’on examine de plus près le cas de Franz Chales de Beaulieu. Il a trente-trois ans et pas un sous en poche. Il est Allemand dans un pays qui vient de se libérer de quatre ans d’occupation. Il va bientôt apprendre qu’il n’a plus de maison à Brême, que le manuscrit de son doctorat inachevé est détruit, que sa mère est morte et que sa fiancée, Eva John, qui l’a cru mort, est mariée à un militaire américain. Mais il n’a pas à rougir de son ex-fiancée qui, à défaut de lui rester fidèle, n’a en rien renié leur idéal. Á cet égard, sa vie (qui s’est arrêtée le 8 janvier 2006) vaut d’être contée.

En avril 1945, lorsque les Soviétiques approchent de Berlin, ce qui reste de la Wehrmacht a décidé d’armer les civils pour organiser la résistance ; ceux qui refusent sont immédiatement pendus. Eva, qui n’a que 23 ans, est dotée d’un bazooka, mais, apprenant que les Américains sont dans les faubourgs ouest, elle met son bazooka sur son dos, enfourche un vélo et gagne les lignes alliées ! Comme son ex-fiancé le fait au même moment dans le camp de Linz, elle va rapidement mettre à profit sa maîtrise des langues étrangères pour devenir l’interprète indispensable. Elle apporte aussi son aide à l’hôpital de campagne où elle rencontre Harold Thomas, un médecin de 51 ans, avec qui elle va vivre dans le New Hampshire et se marier en 1947. Elle reprend des études et affiche des opinions suffisamment à gauche pour qu’en pleine hystérie maccarthyste deux agents de la CIA viennent frapper à sa porte pour lui demander de signer un serment de fidélité. Elle refuse en déclarant : « La dernière fois que quelqu’un a frappé comme ça à ma porte, c’était la Gestapo ». Mais elle n’hésitait pas à ajouter que : « l’Amérique a le mérite d’être un pays où je peux protester et même être arrêtée, mais pas à cause de ma tête. » Eva Gordon 2006Elle étudie la psychologie à Boston et se sépare alors de son mari pour épouser, en 1956, Bruce Gordon. Elle sera conseillère en psychologie à Lexington (Massachusetts) jusqu’à sa retraite en 1985. Tout ceci serait fort banal si elle n’avait développé avec son mari une intense activité politique dans un esprit mondialiste et pacifiste. Elle manifestera contre la guerre du Vietnam (elle sera arrêtée en 1971 et mise en prison avec John Kerry, vétéran du Vietnam et futur candidat à la présidence), créera avec son mari une coalition pour l’égalité raciale et même un parti « The World Citizen’s Party » qui lutte dans l’esprit des Citoyens du monde pour un gouvernement mondial et qui a connu un développement important. Ce fut une femme exceptionnelle et j’aurai toujours le regret de ne pas avoir pu échanger avec elle.

En 1945, à la fin de la guerre, elle répond à une lettre de sa mère avec des mots qui constituent la plus forte conclusion que je puisse imaginer pour ce chapitre : « Tu écris « oublions ces années horribles » mais crois-tu vraiment que nous puissions les oublier ? Elles ont été si riches et si instructives. On ne savait jamais si la dernière seconde serait notre dernière seconde, c’est pourquoi nous avons vécu si intensément ».

En 2008, j’ai publié « Mon père, Hitler et moi » aux éditions Ouest-France. J’y raconte les racines et le destin de mon père, François Charles de Beaulieu, né allemand à Brême en 1913, orphelin de guerre l’année suivante et condamné en 1943 par un tribunal de la Wehrmacht pour “atteinte au moral de l’armée“, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. Si l’histoire de mon père est, par bien des aspects, souvent souriants, celle d’un original (il fut pasteur protestant, guide touristique, sténodactylo, libraire, agent commercial, responsable des cimetières militaires allemands), elle pose néanmoins des questions qui nous concernent tous : Comment nos sociétés traitent-elles ceux qui ont obéi, ceux qui ont désobéi et ceux qui sont ”morts pour la patrie” ? Comment transmettre l’essentiel, c'est-à-dire la mémoire des victimes et de ceux qui ont résisté ? » Si vous souhaitez un des derniers exemplaires de la version papier (15€ envoi compris), utilisez l'onglet "contact" en haut à droite.

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