Mon père, Hitler et moi. Chapitre 6 (Fin).

22 janvier 2017 Publié par

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Heureux comme un Allemand en France

De Paris à Paris

Combien y-a-t-il d’Allemands en liberté à Paris au mois de septembre 1945 ? Ce qui est certain, c’est qu’on ne fait pas plus libre que Franz Chales de Beaulieu : il n’a rien. A-t-il même une patrie, compte tenu de ce que l’Allemagne lui a pris et de son ferme pacifisme ?

Il a au moins une amie, Raymonde Poupion, une jeune parisienne rencontrée chez sa cousine Selby-Hall lors de son séjour à Londres en 1933. Elle réside dans un lieu idyllique puisque son père est gardien-chef du Jardin des plantes. La famille Poupion héberge le réfugié sans refuge pendant un mois et l’invitera encore souvent à dîner (les parents n’auraient rien, il est vrai, contre un mariage…). Mon père, qui gardera un contact épistolaire avec Raymonde jusqu’au décès de celle-ci, se souvenait encore des visites nocturnes dans les galeries plus ou moins abandonnées du Muséum d’histoire naturelle et des immenses squelettes de dinosaures entassés dans le pavillon de Paléontologie. J’ai été, depuis mon enfance et sans rien savoir de cette histoire, un amateur assidu et fasciné de toutes les galeries du Muséum ; j’ai été malheureux pendant les longues années de fermeture et j’ai été plus malheureux encore, peut-être, des rénovations, aussi merveilleuses soient-elles, qui bousculaient la magie des lieux et me privaient définitivement d’un puissant moyen pour retrouver mon regard d’enfant. Béni cependant soit le muséographe qui a conservé une petite salle « à l’ancienne ».

Pour ses premières démarches, mon père se tourne vers son église et contacte le pasteur Marc Boegner qu’il a rencontré lors de son séjour à Paris en 1934. Bientôt, il apprend le décès de sa mère et la destruction de sa maison. Un retour rapide en Allemagne ne s’impose donc pas et il importe surtout de régulariser une situation administrative confuse tout en stabilisant sa situation matérielle. Là encore, les contacts qu’avait noués l’étudiant en commerce international vont s’avérer précieux et vont même, tout compte fait, donner une orientation imprévue à sa vie.

Nom, prénom

La vie n’a rien d’agréable à Paris en cet hiver 1945, surtout quand on n’a pas d’argent, encore plus quand on est allemand, même protégé par un patronyme merveilleusement français. Tout est rationné, distribué avec parcimonie et réglementé ; sans papier en règle, pas de carte d’alimentation et sans carte d’alimentation, il ne reste que l’Armée du Salut et son « Palais du peuple » de la rue Cantagrel pour dormir et manger. Depuis qu’il l’a fréquenté à Londres en 1934, mon père connaît bien ce mouvement et le brigadier Bardiant l’intègre rapidement. Il porte l’uniforme réglementaire et vend du poisson récupéré sur un stand ! J’ai hérité de sa grande casquette bleu marine, goûtant un malin plaisir à la garder dans ma voiture pour m’en affubler lorsque je prends des autostoppeurs. Je leur offre non seulement le salut qui mettait un terme à leur attente, mais en leur tenant la portière, le luxe inattendu d’une voiture de maître soudain mise à leur disposition.

Bien sûr, mon père se fait rapidement quelques bons amis rue Cantagrel Le premier lui empruntera son précieux vélo pour une après-midi qui dure encore ; le second, qu’il dépanne en l’accueillant pour une nuit dans la petite cellule dont il dispose à côté des dortoirs surchargés disparaît à l’aube avec son portefeuille… J’ai renoncé à faire la liste des « bons amis » de mon père, d’autant plus que je devrais, pour souligner mon respect des vraies traditions familiales, la prolonger avec les noms de tous ceux et de toutes celles qui ont su me débarrasser de ce dont, sans doute, je n’avais pas vraiment besoin.

Fidèle à ses amitiés berlinoises, mon père fréquente aussi le Secours Quaker, installé à partir de 1945 rue Notre-Dame-des-Champs ; il y fait un peu de secrétariat et y rencontre Daniel Parker, un ingénieur pacifiste et non-violent. Celui-ci s’engagera plus tard dans le combat antinucléaire, bousculant dès 1970 les associations de protection de la nature qui ignoraient cette thématique. Je lirai ses textes et le croiserai dans des manifestations en ignorant ses liens avec mon père.

Parfois, mon père va au « restaurant » du Secours national. C’est là qu’une bénévole remarque sa mine déconfite et l’interroge. Émue par le récit qu’il lui fait, elle lui offre son aide pour régulariser sa situation car, s’il a pu prouver son identité grâce à la fiche de police établie lors de son séjour de 1934, il n’est pas vraiment en règle. Il se trouve que la dame est très intime avec un célèbre catcheur de l’époque, Martinson (on trouve encore des photos où il est en compagnie de Charles Rigoulot, « l’homme le plus fort du monde »). Elle peut faire jouer les relations de celui-ci avec un responsable de la Préfecture de police. Il y a un combat dans quelques jours, si Martinson gagne, il pourra, dans l’euphorie du moment, demander un service… Inutile de dire que, le soir du combat, il n’y avait pas de supporter de Martinson plus convaincu que mon père. Combat truqué ou pas (on sait, aujourd’hui, qu’ils l’étaient tous), Martinson gagna et mon père eut ses papiers ! Est-ce pour cela que, vers 1960, quand l’unique chaine de la télévision française retransmettait des matchs de catch commentés par Roger Couderc, le pasteur de Beaulieu trouvait toujours du temps pour les regarder, ce qui constituait un excellent alibi pour ses garçons qui pouvaient ainsi passer outre les interdits maternels ? Ah, l’Ange blanc, le Bourreau de Béthune… Une mythologie en carton-pâte que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître mais dont les chorégraphies scénarisées ont inspiré bien des bagarres enfantines.

Spontanément, l’administration française établit sont identité en transformant le Chales de son nom de famille en un prénom, Charles. Ce n’est, aux yeux de mon père, que la réparation d’une erreur historique. Il pense que le lointain ancêtre marié à Dantzig au début du XVIIIe siècle a vu son prénom français « Charles » (Carolus sur son acte de décès en latin) pris pour une partie de son nom de famille et orthographié « Chales » par l’administration prussienne. Retour à la case départ : il se fait attribuer un nouveau prénom, plus facile à prononcer pour les Parisiens qu’Herbert, Franz ou l’impossible Adolf dont il a été doté à son baptême. Pour changer de vie, changez de nom ! Ce n’est pas moi qui le critiquerai tant je trouve déjà la particule assez lourde à porter, que ce soit pour le poids des préjugés qu’elle m’a valus ou pour la violence de l’informatique alliée à l’ignorance galopante qui m’impose désormais de passer par la lettre D pour trouver mon nom ! Mon père aura donc été Herbert pour son père et sa parenté, Franz pour sa mère, Charles pour toute la famille de ma mère et François pour cette dernière pendant soixante ans.

Les cimetières de la paix

La situation de mon père va donc nettement s’améliorer. Non seulement il peut manger régulièrement, mais il va obtenir, dès décembre 1945, un poste à la Mission suédoise de Paris qui a provisoirement pris le relais, 25 rue Blanche, de la paroisse allemande. Depuis son passage en 1934, il est inscrit dans le répertoire de la paroisse et il sait même que celui-ci est caché dans un autel avec une Bible précieuse. Il a aussi obtenu une minuscule chambre à la paroisse luthérienne, rue de l’abbé de l’Abbé Groult où il fait des remplacements. Le lit sert de table, de chaise et de bureau ; le peu qui reste de la pièce est encombré de piles de livres et de vêtements ; pour l’eau courante, il y a les toilettes turques… Ce sont en fait trois institutions de l’église protestante qui occupent le bâtiment de la rue Blanche : la CIMADE, l’organisme d’entraide pour les réfugiés de l’église protestante française, la Mission suédoise pour Israël et « l’Aumônerie auprès des Étrangers protestants en France ». La « rue Blanche » était ainsi devenue un centre protestant international, ce qui ne peut que faire le bonheur de mon père, toujours curieux de nouvelles rencontres.

Sous les ordres du pasteur Arne Forsberg, il catéchise les étrangers qui veulent se convertir, célèbre des cultes dans divers temples (dont certains l’après-midi pour les réfugiées employées de maison qui ne sont libérées qu’après le repas du dimanche midi) et aide au tri des colis de ce qui ne s’appelle pas encore l’aide humanitaire. Il doit même accueillir les catholiques allemands qui, après la mort de l’abbé Stock le 24 février 1948, n’auront pas de prêtre pendant plusieurs années. Mais surtout, le vicaire de la Mission suédoise a été entraîné à répondre à de plus en plus de demandes des familles de soldats allemands morts en France. La Croix-Rouge considère qu’elle a bien assez à faire avec les vivants et les autorités allemandes n’ont pas encore repris pied en France. Il commence donc à écrire, téléphoner, questionner, répondre. Il devient insensiblement la référence incontournable vers qui on dirige les demandes. Comme l’écrira le pasteur Forsberg, il « a une grande puissance de travail et est toujours prêt à rendre service aux êtres souffrants. Son caractère est généreux et enthousiaste. Il s’adapte facilement à tous les travaux ».

En 1949, l’administration allemande qui se reconstruit et l’Association populaire allemande pour la recherche et l’entretien des tombes militaires (VDK), qui assure depuis 1919 une véritable mission de service public, décident de créer un service spécial et de confier à mon père les opérations en France. Le premier véritable contact est pris lors d’un voyage à Brême qui lui permet de revoir les membres de sa famille qui ont survécu et ses amis. Dans un courrier daté du mois d’août, il annonce qu’il « apporte un nouveau travail à Paris » (il n’imagine pas encore que ce sera un travail à temps complet), il ajoute : « j’étais très mélancolique de revoir les ruines de notre maison, l’école et tous les souvenirs chers à l’enfant qui a vécu une jeunesse si heureuse ». Il gardera longtemps le souvenir de la pomme de douche suspendue à un mur, dernier vestige de la salle de bains du second étage où il s’était baigné une dernière fois en 1939. Bientôt, le terrain de la Parkstrasse sera vendu et mon père placera en janvier 1949 la somme qui lui reviendra dans un fonds de pension créé par la Caisse des dépôts et consignations. Mais la valeur du point devait être votée par le parlement qui oublia bien vite de mettre ce détail à son ordre du jour ; l’association des ayants-droits a disparu avant d’obtenir une revalorisation permettant de rattraper l’inflation mais mon père écrivait encore tous les ans une bonne dizaine de lettres à la presse et aux hommes politiques en vue pour dénoncer cette spoliation dont il était en passe de devenir l’unique victime vivante. Aussi passionnante que soit sa vie qu’il ne manque pas de raconter dans chaque courrier, il y a fort à parier que ses lecteurs reculent devant l’inflation textuelle avant de mesurer le rôle de l’inflation monétaire dans la dévalorisation des pensions.

Installé d’abord 28 rue Marcel Royer à Gennevilliers, puis, à partir de 1951, au 5 bis rue du Louvre dans le centre de Paris, et même doté de deux secrétaires au plus fort de la période, mon père organise les cimetières militaires allemands, recherchant, regroupant, identifiant, alertant, interrogeant. Trente ans plus tard, j’ai retrouvé derrière des cartons quelques plaques d’identification en métal (car les noms s’effacent sur les croix) et des représentations de squelette permettant de caractériser le contenu des tombes découvertes et les particularités des cadavres.  Dans la majorité des cas, les soldats tués au cours des combats de la Libération avaient été enterrés à la hâte et, quand il s’agissait des cibles des résistants, c’est parfois dans des lieux aussi peu adéquats que des poulaillers qu’il fallait aller chercher les corps prudemment cachés. Le curé d’un village qu’il interrogeait au sujet d’un soldat porté disparu lui dit : « Vous ne le retrouverez jamais. Il partait en permission et voulait rapporter un peu de nourriture pour sa famille. Il est passé au presbytère, mais comme je n’avais rien, il est allé demander dans des fermes où il a dû se faire tuer ». Dans tous les cas, il était nécessaire de vérifier, recouper, trier, agir avec doigté et compassion. Il lui arrivait d’accompagner des cars entiers de veuves et de mères voulant se recueillir sur une tombe et d’assister à des scènes déchirantes. Au début, quand les regroupements n’avaient pas encore été réalisés, il effectuait un circuit permettant de déposer le matin chaque mère ou chaque veuve dans un cimetière avec son repas et de repasser l’après-midi. Parfois, il retrouvait la malheureuse femme entourée de villageois la consolant en évoquant le souvenir du sympathique soldat qu’ils avaient si bien connu ! Il est aussi arrivé à mon père de se faire remettre les cartons ou l’on avait entassé tout ce que des soldats portaient sur eux avant d’être mis dans une fosse commune. Il fallait alors, avec l’aide de bénévoles, examiner attentivement tout le contenu, ne serait-ce que pour éviter d’adresser à la famille les lettres de maîtresses françaises qui s’y trouvaient.

Au total, mon père a été attentif au sort de près de 200 000 soldats allemands morts en France (il y en a en tout 1 024 027 laissés par trois guerres dans une quarantaine de cimetières dédiés et une cinquantaine de carrés communaux). Étrange destin pour ce fils de soldat allemand mort en France. Étrange destin pour ce jeune pasteur chargé d’enterrer, d’une manière ou d’une autre, plus d’hommes, croyants ou pas, que tout autre religieux dans une carrière. Étrange destin pour ce pacifiste qui va faire la paix en épousant une française dont l’oncle est mort à Verdun. Étrange destin pour le vieil homme qu’il est devenu et qui a pu observer les efforts faits par les Allemands pour retrouver leurs morts dans l’ex-Union soviétique et les polémiques suscitées en Espagne par les fouilles archéologiques dans les charniers secrets de la guerre civile. Au moins a-t-il pu se dire qu’il a contribué à mettre en œuvre la vérité énoncée par Bernanos : « Il faut toujours commencer par pacifier les cimetières ».

 

 

Alsacien, faute de mieux

Toujours curieux de ce qui va dans le sens d’un rapprochement entre les hommes, mon père fréquente l’antenne parisienne du Cercle international de la jeunesse (siège du groupe Quaker français), rue Guy de La Brosse, dans le Ve arrondissement. Le responsable depuis 1929 est un homme assez exceptionnel, Roland Assathiany. C’est le fils d’une ukrainienne et d’un géorgien, révolutionnaire menchevik réfugié en France. Il a été un pilier du scoutisme unioniste (protestant), du mouvement quaker et du mouvement international des Auberges de jeunesse (c’est dire si mon père peut se sentir des affinités avec lui). Le Cercle accueille des étudiants venant d’un peu partout et leur propose activités, débats, excursions et conférences (Gandhi a figuré parmi les invités). Il a été le premier homme en France, de 1932 à 1935, à occuper un poste de conseiller de service social, anticipant sur un métier qui ne sera créé qu’après-guerre. En 1945, il a été nommé à Paris comme inspecteur à la population, chargé des questions touchant l’enfance inadaptée, les étrangers et les réfugiés. Il deviendra directeur des Affaires sanitaires et sociales en 1975. C’est Roland Assathiany qui va présenter à mon père une jolie brune de 24 ans, née en Sologne, Françoise Rigault. Elle sert le thé à ceux qui viennent au centre le samedi après-midi. Elle est aussi curieuse de tout et fréquente alors aussi bien des Quakers (dont elle aime que le culte consiste souvent en une heure de silence), que des protestants comme le pasteur Roser (1899-1981) chez qui elle dîne souvent. La boucherie de la première guerre mondiale au cours de laquelle il a été mobilisé est à l’origine du combat d’Henri Roser. En 1923, quand les divisions franco-belges occupent la Ruhr comme « gage productif » du paiement par l’Allemagne des sanctions décidées lors du Traité de Versailles, Henri Roser, devine qu’il y a là le ferment d’une autre guerre et il prend l’initiative – exceptionnelle dans le contexte nationaliste de l’époque – de renvoyer son livret militaire avec ce mot : « Jamais plus, ni en temps de guerre, ni en temps de paix, je ne porterai les armes ». L’église et l’État vont se liguer contre lui puisqu’il est exclu de la Maison des missions où il fait ses études (il ne sera ordonné pasteur qu’après la guerre) et qu’il est déchu de son grade d’officier. Il répond en constituant avec d’autres étudiants en théologie la branche française du Mouvement international pour la réconciliation dont il sera longtemps président. Il soutient ses amis Martin et Vernier qui sont traduits en justice car ils refusent d’accomplir leur service militaire et qui feront respectivement 29 et 21 mois de prison. En 1939, logique avec lui-même, il refuse d’endosser l’uniforme et il est emprisonné avec quelques autres objecteurs protestants. Libéré en juin 1940, il a passé l’essentiel de la guerre à Aubervilliers où il a participé directement à la sauvegarde de six enfants juifs, ce qui lui vaudra le titre de Juste parmi les nations. Il manifeste contre la répression à Madagascar en 1947, contre la guerre d’Indochine, contre la guerre d’Algérie et la torture, contre le réarmement de l’Europe et les essais nucléaires. Ma mère le suivra dans presque tous ses combats et en particulier lorsqu’il prendra parti pour Gary Davies et le mouvement des Citoyens du monde, en 1949 (elle en restera une fidèle adhérente pendant près de soixante ans).

François et Françoise se retrouvent pour un week-end de camping organisé par le Cercle international de la jeunesse mais, arrivés au point de rassemblement, ils s’aperçoivent qu’ils sont les seuls à ne pas s’être désistés ! Qu’importe, ils ne vont pas renoncer pour si peu. Bientôt perdus dans la campagne, ils vont pouvoir librement échanger leur enthousiasme réciproque pour le Petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry sous une pluie d’étoiles filantes. Quelque temps après, ma mère écrira à la mère de l’écrivain qui lui répondra que l’ouvrage a eu bien des effets sur ses lecteurs mais qu’elle est heureuse de voir que, « pour la première fois, il est à l’origine d’une histoire d’amour. »

Il faut préciser que, prudent, mon père s’est abrité derrière son nom français et s’est dit Alsacien pour expliquer son accent et se rendre « acceptable ». Le mensonge n’a pas été improvisé puisqu’il l’a naïvement utilisé dès son arrivée en France : l’attestation de Marc Boegner, le Président de la Fédération protestante, qui est datée du 27 décembre 1945 demande au Préfet de Police de délivrer « les papiers qui lui permettront de séjourner en France et d’y faire les démarches nécessaire à sa réintégration dans la nationalité française, perdue par son grand-père en 1871 ». Il est vrai que le régiment d’Uhlans de son grand-père était domicilié à Strasbourg ! De la même façon, il s’était inscrit aux cours de théologie du Séminaire protestant du boulevard Arago en disant qu’il avait commencé ses études à Londres ! Il ne faisait pas bon s’avouer Allemand à Paris après août 1944… Mon père avait vite appris à ses dépens qu’il n’était pas à l’abri de réactions épidermiques face à tout ce qui sentait le « boche ». Il en restait alors fort peu en liberté sur le sol français et, antinazis ou pas, les Allemands avaient intérêt à se faire tout petits. Ou, un peu mieux : Alsaciens.

Ma mère reconnaîtra en toute sincérité que, si mon père avait annoncé d’emblée sa couleur germanique, elle ne l’aurait même pas regardé ! Elle peut fréquenter les pacifistes et les mondialistes les plus convaincus, elle n’en reste pas moins imprégnée par une vision un peu manichéenne des relations franco-allemandes ! Son caractère entier et sa jeunesse autant que les années qu’elle vient de vivre ne l’incitent pas à nuancer ses convictions. L’esprit de Verdun – où le frère de son père et le premier mari de sa mère sont morts – souffle encore dans sa famille. Son père, cantonné à des tâches administratives, a même demandé à être muté au front en 1915. Lors de l’exode de mai 1940, elle a gagné Rodez en vélo avec ses parents, ses deux sœurs et son petit frère. Ce fut, comme pour beaucoup de Français, une épopée ponctuée de bombardements par les Allemands et de mitraillages par les Italiens. Mon grand-père, coincé entre deux camions eut le crâne ouvert et ma grand-mère fut obligée de courir sous les bombes entre l’hôpital de Guéret et les caves où ses enfants étaient à l’abri. Il fallut bientôt reprendre la route avec trois vélos pour cinq. Un point de chute avait été trouvé chez le fiancé de Jacqueline, la fille aînée, mais la rupture qui intervint rapidement imposa d’aller plus loin. Ma grand-mère retourna alors en avant-garde dans le Loiret pour découvrir la maison familiale de la Ferté-Saint-Aubin occupée par les « Boches ». En quelques jours, elle en fit le premier territoire repris à l’occupant et repartit chercher son petit monde.

Pour faire bonne mesure, ma mère a d’ailleurs rayé le mot Allemagne dans son atlas pour y écrire « Bochie » et elle connaît par cœur toutes les chansons cocardières que sa mère lui a enseignées (j’en sais quelque chose puisque je peux encore réciter par cœur « Les petits Alsaciens sur les routes de France, le cœur plein d’espérance se sauvaient du Prussien… »). Ma mère a aussi croisé des tragédies : Michel, son jeune frère, a enterré des résistants fusillés le 10 juin 1944 à la ferme du By à la Ferté-Saint-Aubin et elle a précieusement conservé le fragment d’une Bible brûlée sur place avec d’autres objets où ne subsistait que la phrase « tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ». Le 26 août 1944, elle était à Notre-Dame de Paris quand de Gaulle, en dépit des coups de feu qui partaient d’on ne savait où, entra dans la cathédrale et que le général Leclerc faisait relever à coups de canne ceux qui s’étaient couchés au sol. Pendant les derniers mois de la guerre, ma mère, qui était en contact avec un réseau de résistance par l’intermédiaire d’une collègue de bureau, transportait des provisions pour des Anglais cachés et vendait des photographies du général de Gaulle fabriquées par une amie travaillant à la Préfecture de police. Elle n’eut donc pas de mal à obtenir par l’intermédiaire de son amie de pension, Marie-Thérèse de Pracontal, un certificat signé du chef de la Résistance, Henri Frenay (1905-1988) qui lui permit d’être embauchée dans les services d’accueil des prisonniers, exilés et déportés où elle sera rapidement nommée sergent. Il y a deux millions de personnes qui reviennent en France à partir du 10 mai 1945. Á la gare d’Orsay, elle est chargée, entre autre, de pulvériser du DDT sur des cohortes d’hommes nus. Ce sera beaucoup plus dur quand on l’affectera à la gare de l’Est à l’accueil des femmes accompagnées d’enfants. Une épidémie de dysenterie atteint les bébés qui meurent par dizaines.

On comprend donc à quel point ma mère pouvait avoir « les Boches » en horreur et il est indiscutable que sans le gros mensonge de mon père, je ne serais pas là aujourd’hui pour l’évoquer. Comme l’écrit Patrick Modiano, « les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses ». Quand ma mère apprit la vérité, il était trop tard et elle devint, sans vraiment le vouloir, une pionnière du rapprochement franco-allemand. Si elle donna le jour à deux enfants, ma mère ne désarma cependant jamais sur le manque de grâce de langue de Goethe, le caractère froid de ses locuteurs et quelques idées reçues du même tonneau de bière éventée. La remarque la plus courante consistait, dès que mon père sortait du territoire qui lui était assigné, à rappeler qu’il était bien « de la race des envahisseurs ». Le fait est que, race ou pas, sa fâcheuse tendance à ne rien jeter le conduisait invariablement à déborder de ses « frontières ». Dans les dernières années de sa vie, plutôt que de jeter le moindre de ses précieux trésors, il gagna du terrain sur sa propre salle de bains, s’imposant de pénibles déménagements chaque fois qu’il voulait utiliser la baignoire sur laquelle il entreposait ses cartons de correspondance « classée ».

Son nationalisme n’empêcha pas ma mère de conseiller à son mari de parler anglais ou même allemand à ses deux enfants pour faciliter leurs études ; mais celui-ci, peu doué pour la pédagogie avec les tout petits, décréta que nous ne comprenions rien (il a fallu en fait attendre qu’il atteigne 85 ans pour que la plus jeune de ses petites filles, Iona, réussisse comme par magie à le convertir à la dinette et autres jeux de l’enfance).

Pour justifier son peu de capacité à s’occuper de ses fils, il s’est longtemps abrité derrière l’alibi qui avait déjà servi au tribunal militaire : il n’avait pas connu son père et ignorait donc tout de ce métier très spécial. En regardant d’un peu plus près la généalogie familiale, j’ai d’ailleurs découvert que son propre grand-père, Friedrich Franz (1834-1913) avait aussi perdu son père à l’âge d’un an. Mais il y avait bien d’autres éléments qui faisaient de lui un étrange étranger pour ses propres enfants : à l’obstacle de la langue maternelle non partagée s’ajoutait la distance matérielle qui nous séparait de son enfance, de sa jeunesse et donc de ses souvenirs ; à la barrière du temps qui s’est toujours dressée entre ceux qui avaient fait la guerre – quelle qu’elle soit – et ceux qui ne l’avaient pas vécue s’ajoutait sa retenue toute brêmoise (« on ne s’embrassait jamais, même entre proches »).

Mon père occupait un bureau que mon frère et moi surnommions « la Barbe-bleue » en raison de l’impressionnant personnage barbu et enturbanné sorti de l’atelier de Delacroix qui l’ornait ; l’accès nous en était généralement interdit. Le hasard des déménagements a très tôt conduit le portrait dans mon propre bureau mais il y a toujours accueilli mes filles sans la moindre restriction. Elles y ont toujours eu leur propre tiroir pour ranger papiers et crayons et leur espace pour s’en servir. Leur créativité, leur bonne humeur m’étaient précieuses et je plains ceux qui pouvaient croire que je devais les supporter.

C’est sans doute un mélange entre son manque d’aptitudes éducatives et un environnement globalement défavorable à ses origines qui explique que mon père n’ait guère pu ou su parler de son passé et utiliser sa langue maternelle. J’ai sans doute intériorisé un rejet de l’allemand, rejet qui s’est trouvé aggravé par mon arrivée en sixième dans un collège rural lorrain où, pour comble, tous les enfants parlaient déjà un beau dialecte germanique. J’ai donc été systématiquement bon dernier en allemand, langue unique enseignée au collège de Boulay, jusqu’à ce que, miracle de la fin de la guerre d’Algérie, un petit Pied-noir vienne me faire progresser d’une place en 1963.

 

Entre toutes les chaises

Quand mes parents se sont mariés, le 21 avril 1947, jour anniversaire des vingt-cinq ans de ma mère, les paroissiens de la rue Blanche avaient tout organisé au mieux. Parmi les invités deux jeunes hommes cachaient difficilement leurs larmes. L’un était l’ami australien de mon père rencontré à Londres en 1933, l’autre, l’artiste Maxime Adam-Tessier, avait été invité par ma mère. Tous les deux venaient de prendre conscience qu’ils étaient amoureux de la mariée !

Les invités n’étaient guère nombreux, il y avait, bien sûr, Roland Assathiany et le pasteur Roser mais les parents de ma mère n’étaient pas venus. Non seulement le gendre était allemand, mais en plus, il était protestant. C’était trop pour mon grand père maternel, Georges Rigault (1885-1956), historien officiel des Frères des écoles chrétiennes et si bon patriote qu’il avait tenu en 1919 à épouser une veuve de guerre. Fort heureusement pour ma mère, son père reviendra à des sentiments plus chrétiens, surtout quand naîtra son premier petit-fils. C’était, tous comptes faits, un excellent homme, dont la petite propriété de la Ferté-Saint-Aubin dans le Loiret, fut le rendez-vous familial jusqu’à mes cinq ans. Son père était un juge de paix issu d’une famille de vinaigriers d’Orléans. Du côté de ma grand-mère, on trouvait plutôt des vignerons du Val de Loire.

 

 

Le jeune couple habite à deux pas des Champs-Élysées… dans deux chambres de bonne au n°4 de l’avenue Marceau. Un monte-charge les amène jusqu’au cinquième étage. Comme l’été 1947 est particulièrement chaud, ils arrosent le carrelage pour se rafraîchir. Ils déménageront bientôt pour la rue Royer-Collard à Gennevilliers. Mais comme rien n’est prêt quand elle sort de la maternité de Neuilly, ma mère s’installe quelques temps chez sa marraine, une originale, très indépendante, qui n’a pas voulu mettre d’enfant au monde et ne voit qu’épisodiquement l’homme de sa vie.

La maman est en larmes le matin où s’achève son congé maternité, tant elle s’est attachée à la huitième merveille du monde. Le papa, qui ne manque pas de sensibilité et d’optimisme murmure « Reste donc à la maison, on trouvera bien des solutions ». Le Ministère de la santé y perdit une assistante de qualité (elle était licenciée en histoire) mais une secrétaire discutable (elle n’avait pas les dons de son mari pour la dactylographie). Le pasteur en charge des cimetières militaires y gagna une précieuse collaboratrice pour certaines démarches administratives délicates et une décharge définitive de toutes les tâches ménagères et éducatives. Divers mouvements anticolonialistes, le Parti socialiste unifié y acquirent une militante assez disponible qui déclarait parfois à ses enfants : « Ne vous inquiétez pas si je rentre tard, je peux être retenue au commissariat ». Les Algériens des taudis du quartier latin en firent, eux, dans les années 1950, une sorte d’assistante sociale bénévole assurant aussi des actions d’alphabétisation avec des membres de la paroisse de Saint-Séverin qu’elle fréquentait assidûment. Je me souviens de l’excellent Mohamed Adjarab qui avait du mal avec l’orthographe mais était imbattable aux dames, sauf quand il me laissait gentiment gagner.

Le nationalisme n’ayant jamais été son fort, mon père était décidé à aller au bout de ce qui semblait bien son destin et à retrouver la nationalité française que ses lointains ancêtres avaient perdue malgré eux. Mais les lois favorisant le retour des Huguenots n’étaient plus en vigueur et la méfiance vis-à-vis des Allemands telle que le parcours administratif de la naturalisation allait être interminable. Un autre match de catch risquait d’être insuffisant pour faciliter les choses. Á défaut de ceux d’un catcheur, mon père a bénéficié du soutien d’un ministre. C’était moins romanesque, mais au moins aussi efficace et sans doute mieux adapté à la nouvelle demande.

Depuis le 21 novembre 1945, Robert Prigent avait été de tous les gouvernements. Le 9 mai 1947, il avait été nommé Ministre de la Santé publique et de la Population du gouvernement Paul Ramadier. C’était un élu MRP, démocrate-chrétien convaincu et sans détours. Quand sa secrétaire lui a parlé de son amie Françoise qui voulait obtenir la naturalisation de son mari allemand, il a invité tout le monde à déjeuner pour s’assurer de la motivation du jeune homme. Celui-ci n’avait guère que deux ans de moins que lui et le contact fut bon. En quelques jours les formalités qui s’annonçaient infernales étaient réglées ; il est vrai que, résidant depuis deux ans en France, condamné pour antinazisme et déjà marié à une française, mon père avait un bon dossier. Le 1er juillet 1947, le Journal officiel de la République publiait le décret de naturalisation. Grâce à quoi, conçu par un père allemand, j’ai pu naître d’un père français. Grâce à quoi mon père a été recensé avec la classe 1949 et classé « bon pour le service armé ». La troisième guerre mondiale n’ayant pas éclaté, il n’a pas eu à se battre pour la France et son livret militaire indique qu’il a été « dispensé de ses obligations légales d’activité » le 1er avril 1958. La farce était terminée.

Mon père a payé le prix de sa naturalisation dès l’année suivante quand il a cherché à se faire nommer pasteur de la paroisse allemande de Paris. Martin Niemöller, dont nous avons déjà parlé, était alors devenu chef de l’administration des cultes allemands et n’avait en rien remis en cause son nationalisme fervent. Sa réponse fut nette : « Á mes yeux, vous avez trahi votre patrie ! » Ce qui n’était pas le cas des anciens nazis dont il sera, dès 1946, le plus vigilant soutien aux côtés de la hiérarchie catholique. Ajoutons cependant à sa décharge qu’il avait déclaré le 19 septembre 1945 à Stuttgart, devant le Conseil de l’Église évangélique : « Nous avons infligé une souffrance infinie à beaucoup de peuples et de pays (…) nous nous accusons », ce qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’était pas alors le sentiment le plus partagé au sein de l’église ; pour preuve, les sifflets qui lui répondirent quelques mois plus tard quand il osa déclarer devant des étudiants d’Erlangen : « ici on ne fait que gémir sur notre misère, notre faim, mais je n’ai jamais entendu exprimer de regret à propos des 5,6 millions de morts juifs ». Mais, en disant « nous nous accusons », Martin Niemöller ouvrait déjà la porte aux anciens nazis car, comme l’a souligné Hannah Arendt, « l’admission spontanée de cette responsabilité collective a eu pour résultat le blanchiment très efficace, quoique inattendu de ceux qui avaient fait quelque chose (…). Quand tous sont coupables, personne ne l’est. (…) La culpabilité et l’innocence n’ont de sens qu’appliquées à des individus. »

« Traitre » à sa patrie, François de Beaulieu n’était pas pour autant adopté par la France et, en particulier par les églises protestantes auprès desquelles il faisait acte de candidature : « Pas de Boche dans notre église » répondent sans complexe des responsables protestants au professeur Cuvier qui a pris son cas à cœur. D’autres, après l’avoir entendu une heure durant, lui firent savoir par courrier qu’il était « insuffisamment assimilé », alors qu’à ce moment-là il était naturalisé et père de deux enfants ! Certains deviennent athées pour moins que cela. Pas lui.

Á l’image de Félix Hartlaub, auteur d’un étrange journal (Paris 1941, 1999) et né, comme lui, à Brême en 1913 (mais est mort dans un bombardement à Berlin en 1945), mon père peut se sentir « assis entre toutes les chaises ».

Il n’est, bien sûr, pas le seul Allemand à souffrir du seul fait de sa nationalité et, quand il rencontre l’actrice Dita Parlo chez son collègue de Noisy-le-Sec le pasteur Franck Gueutal, mon père peut mesurer qu’il a de la chance dans son malheur. Franck Gueutal était chargé de s’occuper des réfugiés et des émigrés de langue allemande et c’est ainsi qu’il a rencontré Dita Parlo, une vedette internationale, découverte par le producteur Erich Pommer (celui chez qui travaillait la mère d’Eva John car le monde est très petit). Elle a été en 1934 la merveilleuse Juliette de L’Atalante de Jean Vigo, et, en 1937, l’inoubliable Elsa de La Grande Illusion de Jean Renoir. Elle a refusé de tourner pour les studios nazis mais n’en a pas moins été internée de mai à juillet 1939 au camp de Lurs. Elle est restée à Paris pendant toute la guerre malgré les menaces de la Gestapo qui ne supportait pas qu’elle ne mette pas sa notoriété au service du régime. Á la Libération, parce qu’elle était allemande, elle courut plusieurs fois le risque d’être exécutée et se retrouva avec sa mère au camp de Drancy puis au fort de Noisy-le-Sec, à Romainville.

C’est là que le pasteur Gueutal la rencontra en décembre 1944 et que commença une histoire d’amour qui ne finira qu’avec le décès de Dita en 1971. Mais il leur faudra attendre octobre 1945 pour qu’elle soit libérée, non sans être passée par le camp des Tourelles puis celui de la Chauvinerie, le pire de tous. Dès novembre, elle fut à nouveau incarcérée à Fresnes pour « intelligence avec l’ennemi ». Le juge qui la poursuivait de sa vindicte ne risquait guère d’être accusé d’intelligence avec qui que ce soit puisqu’il ne savait se justifier que par un « ces gens-là nous ont fait assez de mal » quand on lui faisait remarquer que le dossier était vide. Relaxée en avril 1946, Dita Parlo n’a bénéficié d’un non-lieu qu’au début de 1949, ce qui lui permit, enfin, de se marier.

 

Troisième partie

De Paris à la Lorraine

 

Ce jour-là, j’étais à l’avant de l’autocar occupé par une cinquantaine de passionnés de patrimoine. Tourné vers eux, je mettais des mots sur des paysages et des monuments qui n’en avaient pourtant pas besoin. Mon discours bien rodé oscillait entre érudition et petits délires. Un simple pont nous plongeant l’espace d’une seconde dans la pénombre m’a soudain imposé une évidence : j’avais pris la place de mon père.

 

Paris by night

C’était au tout début des années 1950 ; sa bonne connaissance de l’anglais et les conseils d’un ami avaient amené mon père à proposer ses services à une agence de voyage pour arrondir ses fins de mois (n’avait-il pas dit à ma mère qu’il trouverait bien « des solutions »). Il avait obtenu le diplôme indispensable en passant un examen linguistique et en sous-traitant à ma mère la rédaction d’une mémoire sur les monuments protestants de Paris. C’était une époque bénie, où, après nous avoir libérés des nazis, les Américains venaient par cars entiers admirer nos musées, nos palais et nos quartiers chauds. Á défaut d’évangéliser son prochain et parce qu’il fallait bien nourrir sa petite famille, mon père partait donc chaque week-end à l’assaut de tout ce que Paris comptait de sommets touristiques (de la tour Eiffel aux bateaux-mouches, du Louvre aux Champs-Élysées, de Notre-Dame à Pigalle). Il s’était même lancé dans l’édition de cartes postales des principaux monuments parisiens que sa femme déposait dans les réceptions des hôtels ; mais ce ne fut pas sa meilleure affaire et je peux encore envoyer des vues de l’Arc de Triomphe marquées de sa griffe.

Tous les étés, pendant vingt-six ans, il fut embauché par l’agence de voyage Transocean Travel Service pour un tour d’Europe où, faisant équipe avec un chauffeur, il devait veiller en permanence à ne pas perdre le moindre membre de sa cordée et leurs valises. Dur travail qui faisait aussi office de cure d’amaigrissement puisqu’il y laissait généralement une bonne dizaine de kilogrammes. Le tour d’Europe plaisait beaucoup à mon père qui en maîtrisait toutes les ficelles, en particulier les adresses d’horlogers suisses, de parfumeurs parisiens, de verriers vénitiens laissant une commission au guide qui les recommandait. Bien sûr, dès qu’il pouvait disposer de quelques heures de liberté, il en profitait pour visiter sa vaste parenté ou les marchés aux puces. Il en rapportait parfois des merveilles. Une fois, ce fut un poste à transistors de la taille d’un paquet de cigarettes, objet rare à l’époque et qui m’a accompagné dans mes longues nuits à l’internat du lycée de Metz. Une autre fois, et ce fut, sans aucun doute, plus pénible à porter, une énorme tête de Christ en bois massif. Une autre fois, et ce fut sans doute plus encombrant, une magnifique lance africaine avec de la peau de panthère (certainement une tentative pour retrouver le décor du bureau de son père).

C’est à Versailles qu’un jour mon père m’a exceptionnellement emmené avec sa cargaison d’Américains. Je n’avais pas exprimé de préférence pour l’option « Paris by nigth » parce que les dépliants qui trainaient dans son bureau avaient banalisé les danseuses dévêtues et qu’à huit ans, on préfère les châteaux. Au retour, il semblait indifférent à la somnolence de son public épuisé par les kilomètres parcourus sous les ors et les glaces, et il continuait à instiller dans leurs oreilles tous les trésors de la petite et de la grande histoire de la monarchie française. Arriva le pont de Saint-Cloud. C’est alors qu’il proposa un véritable concours d’apnée et fit bientôt entendre un profond « aaaaaaaaaaa » d’autant plus interminable que la courbure de la route ne permettait pas de voir le bout du tunnel. Non content de gagner son pari sous les applaudissements, il fit bientôt mine de s’apercevoir que, Paris apparaissant désormais tout proche, il lui restait une masse d’informations sur les splendeurs de la capitale à donner à son public enfin réveillé. Le débit du discours s’accéléra alors sur le mode de celui des commentateurs du tour de France, à ceci près que c’est lui qui franchissait en vainqueur la ligne d’arrivée, face à l’hôtel. Á la descente, chacun congratulait mon père, ce héros à la voix si forte, pour l’inoubliable journée passée en sa compagnie et lui glissait aussi au passage le « pourboire » sans lequel rien ne semblait pouvoir alors fonctionner en France.

J’ai appris plus tard que ses petits numéros et la générosité yankee lui permettaient de doubler son salaire. Plus tard encore, j’ai découvert, non sans déception, que le tunnel de Saint-Cloud ne mesurait que 832 mètres, ce qui le mettait à la portée de quelqu’un sachant jouer de ses poumons indemnes de toute nicotine et de la complicité du chauffeur… Mais ce que je ne découvrirai jamais, c’est l’étrange tunnel qui s’est creusé au fond de moi et par où ce car revenant de Versailles a continué à circuler pour ressortir, trente ans plus tard, sur une petite route de campagne où c’était moi qui amusait la galerie.

La révélation de ce tunnel a aiguisé ma curiosité et j’ai vite découvert que j’étais parcouru de galeries, d’égouts, de puits de mine, de souterrains de château, de terriers de renard. Un vrai gruyère ! Non, plutôt un métro car il y a des correspondances, un véritable réseau dont chaque station donne sur un carrefour de ma vie, ce qu’il m’arrivait de prendre à tort pour l’air « libre ». Il y a des pères qui se donnent un mal de chien à se « reproduire » et qui, de discours en exemple donné, font du clonage sauvage et de la chair à psy. Mine de rien, mon père aurait dû breveter sa méthode « sans phénomène de rejet ». Il est un peu dans la situation d’un Alexandre Fleming qui n’aurait pas remarqué la vertu antibactérienne d’un champignon de hasard. Mais Fleming était déjà un savant, alors que mon père n’a rien vu venir dans sa grande ignorance de la langue des pères.

Bref, non seulement j’ai joué au guide touristique mais j’ai couru les librairies d’occasion, tapé sur un clavier pendant des années, pratiqué divers métiers, fait un franc avec un sou, montré un certain esprit de résistance, retrouvé l’esprit des Wandervogel dans les années 1970, occupé tardivement des fonctions quasi sacerdotales dans l’église environnementaliste (sermons inclus), joué avec les mots comme si le français n’était pas ma langue maternelle, fait preuve d’un optimisme à toute épreuve et d’un goût immodéré pour une forme d’humour décalé voué à l’incompréhension hors du Land de Brême.

Où que je fouille d’ailleurs dans la vie de mon père, je peux trouver des parallèles avec ma propre existence. Mais j’épargnerai au lecteur leur fastidieuse et, il est vrai, discutable énumération. Tout au plus avouerai-je avoir parfois tout fait pour provoquer les redondances. Ainsi, n’ayant pas oublié que j’avais passé toute ma vie fœtale dans une chambre de bonne du n° 4 de l’avenue Marceau, j’ai vite opté pour l’acquisition des quelques mètres carrés qui m’étaient proposés sous les toits d’un immeuble de cette artère quand il s’est agi de trouver un point de chute pour les étudiants de la génération suivante. C’est d’ailleurs un peu plus haut dans la même avenue que j’allais rendre visite à ma généreuse marraine, Édith de Rouvre. Son impressionnant appartement a été vendu pour payer les dettes de son petit-fils avec qui j’ai joué enfant. Même si ma chambre fait à peu près la surface du paillasson de ma marraine, il y sera toujours le bienvenu en souvenir du bon vieux temps.

 

Central

C’est au 5 bis rue du Louvre, dans le premier arrondissement, que j’ai passé l’essentiel de mon enfance parisienne. Nous logions dans un petit appartement mis à disposition par l’administration des cimetières militaires allemands et où mon père avait son bureau.

Á deux pas de la rue de Rivoli, nous habitions donc au carrefour magique des deux axes de la capitale. Central 94-30 : en ce temps-là, les indicatifs téléphoniques donnaient du sens.  Par le Pont Neuf nous passions sur la rive gauche et montions tout droit vers le jardin du Luxembourg, véritable frontière naturelle au-delà de laquelle il n’y eu, bientôt, que la Bretagne. Á droite, au-delà du Musée du Louvre et des Tuileries, tout s’élargissait et prenait des airs cérémonieux que nous évitions. Á gauche, le défilé des magasins nous conduisait sans mal jusqu’à la Bastille. En remontant la rue du Louvre nous gagnions les grands boulevards et au-delà la jungle heureuse des puces de Saint-Ouen. Mais le quartier avait aussi ses passages secrets : il suffisait de prendre entre l’Oratoire protestant et les parfums de l’épicerie orientale de la rue Saint-Honoré et de tourner, juste après la confiserie Yannick, dans la rue Jean-Jacques Rousseau pour trouver, à gauche, le passage Verot-Dodat puis les arcades du Palais Royal, les petites boutiques de la station de métro et la galerie Vivienne où, à peine majeur, j’ai fait imprimer mon premier livre qui s’ouvrait sur la phrase d’André Breton « J’envie (c’est une façon de parler) tout homme qui a le temps de préparer quelque chose comme un livre ».

La rue du Louvre était une rue magique pour mon père car, à quelques maisons de la nôtre, il y avait la poste centrale et sa miraculeuse levée de minuit. On mesurera mieux l’importance de la chose quand j’aurai dit que je n’ai pas vu mon père passer une journée sans avoir frappé au minimum une dizaine de pages sur sa machine à écrire. Quand je dis frapper, je sais de quoi je parle puisque le crépitement continu était autant dû à la lourde mécanique du matériel qu’il utilisait qu’à l’énergie extraordinaire qu’il transmettait à ses doigts. Quand je dis « page », je ne parle pas de la missive
aérée à laquelle chacun est d’autant plus habitué que la mauvaise maîtrise de l’orthographe pousse à raccourcir les textes chaque jour un peu plus ; quand je dis « page » j’évoque un texte sans marges (ni en haut, ni en bas, ni à gauche, ni à droite) et dont l’interligne a été réglé au minimum de ce que propose le matériel. Bref, même en ayant consacré beaucoup d’énergie à publier une trentaine de livres, je resterai un modeste amateur au regard de son intense activité épistolaire. Ne m’écrivait-il pas, un mois avant son décès : « Je travaille tous les soirs jusqu’à minuit, pour pouvoir répondre aux cinquante lettres en souffrance ». Son cœur et son système nerveux commençaient à donner de sérieux signes de faiblesse mais c’était le courrier qui était « en souffrance ».

Comme il gardait presque systématiquement des doubles, je dispose d’au moins une douzaine d’autobiographies allant de quatre à trente pages. Sa capacité à sauter du coq à l’âne, à mêler le plus essentiel au moins qu’accessoire, à défier allègrement la notion de hors-sujet atteint des sommets insoupçonnables et a dû plonger plus d’un correspondant dans des abîmes de perplexité, si ce n’est d’hilarité. Il est vrai que l’alibi de son grand âge a aussi fait voler en éclats les très maigres contrôles que s’imposait l’enfant gâté qu’il était resté au fond. Je ne donnerai ici qu’un exemple, exceptionnellement bref mais représentatif de son sens du détail et de sa capacité désintéressée à s’engager pour les causes les plus modestes : « De François de Beaulieu, Ile aux Moines, le 17 mars 2005 à Timberland Chaussures, Paris. Monsieur le Directeur, Je me permets de vous écrire pour vous faire savoir que les lacets de vos chaussures pour hommes Cumberland Act, Active confort technologie FM sont une déception. Les lacets sont fabriqués en cuir et cousus sur le cuir des chaussures. Il est impossible de faire un nœud avec ces lacets en cuir. Ce nœud se délie tout seul, car le lacet en cuir est trop épais. Vous n’avez jamais porté les chaussures que vous vendez. Je vous conseille de bien vouloir ajouter à chaque paire de chaussures une paire de lacets tissés. Veuillez croire, Monsieur le Directeur, à mes sentiments distingués. »

Il reste à espérer que la densité de ses courriers ait évité à certains correspondants de découvrir des formules parfois excessives et que ceux qui les auront découvertes se soient convaincus que tout ce qui est excessif est insignifiant. Quoique d’une serviabilité à toute épreuve, il pouvait, en effet, perdre tout sens de la charité pour qui l’avait trompé et le poursuivre d’une longue vindicte dont il finissait d’ailleurs, par admettre qu’elle avait été, au mieux du temps perdu, au pire une faute morale. Il a pu aussi être autant pris dans les contradictions de petits mensonges que de gros oublis (une mémoire excellente n’a jamais garanti une mémoire infaillible) et, sur la fin de sa vie, plus tenté de se plaindre que de se réjouir, ce que lui reprochait son amie Eva John avec une belle lucidité. Je n’oublie pas non plus ce qu’a écrit Primo Levi dans Les naufragés et les rescapés : « Distinguer la bonne et la mauvaise foi se paie : cela demande une profonde sincérité avec soi-même ».

Ceci étant dit pour que nul n’ignore que mon père a eu, comme chacun, sa part d’ombre mais qu’on cherchera vainement ici ce qui serait de l’ordre du règlement de compte ou de l’inutile étalage d’une misérable collection de petits secrets. J’ai mieux à raconter.

La rue du Louvre était magique car, outre les ressources de la poste centrale, elle s’enrichissait de celles des Halles dont elle constituait l’une des frontières. Mon père pouvait y assouvir son goût de l’occasion (ha, les cageots de fruits !), de la conversation (ah, les clochards à qui il apportait de la soupe !), des chats (ah, les chats blessés et galeux qu’il rapportait à la maison !). Tous les samedis ou presque, un sac vide sous le bras, mon père prenait la rue du Louvre en direction de la Seine. Il arpentait les quais pour écumer les bouquinistes et, du côté du boulevard Saint-Michel, le rayon « occasions » de la librairie Gibert.

C’était, a priori, son seul vice. Mon père n’a jamais gaspillé son argent (en dehors des « bonnes » affaires), jamais bu (en dehors des bonnes bouteilles qui lui étaient offertes), jamais fumé, jamais payé de sa poche une chambre d’hôtel (préférant dormir sur banc et avoir de quoi s’acheter quelques livres de plus).

J’ai retrouvé un plan de l’appartement de la rue du Louvre qui m’a permis de calculer que les étagères, posées par un ami réfugié le long d’un couloir de 11 mètres de long et 3,40 mètres de hauteur, avaient reçu au moins 5 000 livres (et je ne compte pas ceux qui disputaient les rayonnages de son bureau à ses dossiers ou les étagères de la garde-robe à nos manteaux). Un rapide calcul m’a d’ailleurs montré qu’il a, bien au-delà de sa période parisienne, tenu une moyenne d’acquisition de deux livres par jour, les catalogues de librairies d’occasion compensant son éloignement des bouquinistes. Outre une large documentation justifiée par son travail de guide, l’essentiel était constitué d’une majorité d’ouvrages à caractère religieux. La romancière Laurence Cossé a donné, sans le savoir, un excellent état des lieux dans Le Coin du voile, paru aux éditions Gallimard en 1996. Magie des coïncidences, l’intrigue tourne autour de l’existence de Dieu et le héros porte un patronyme bien connu : « Bertrand Beaulieu referma la porte de son bureau, considéra les piles de bouquins, de classeurs, de papiers, de journaux où d’autres auraient vu un vulgaire désordre, mais dont il savait l’ordre minutieux… »

J’ai déjà noté que ma mère a dû lutter pendant soixante ans contre l’insidieuse invasion des livres et des dossiers de son mari. Dans le petit appartement de la rue du Louvre, elle en était réduite à devoir utiliser une planche et des tréteaux pour recevoir les invités dans la salle à manger encombrée de classeurs, d’étagères et d’un grand bureau en chêne. Ce dernier débordait largement sur le passage conduisant aux chambres et mon front porte encore l’empreinte qu’y a fait le coin de son beau plateau mouluré. Il est vrai que l’on peut difficilement empêcher un petit garçon de cinq ans de courir de temps en temps, même si cela déplaît aux voisins du dessous. Il est vrai aussi que je me venge un peu aujourd’hui en tapant tous mes livres sur le dit bureau.

Mon père a constitué sa bibliothèque autour de certains thèmes de prédilection. Sans doute parce qu’il avait suivi un vague cours de chiromancie dans sa jeunesse, il a acheté tout ce qui concernait les lignes de la main ; il était cependant bien incapable de vous dire la bonne aventure. Il espérait en fait pouvoir un jour réaliser une synthèse de ces trois cents ouvrages et vendre une méthode par correspondance. Mais il n’a même pas eu le temps de les lire et il a fini par céder l’ensemble au Musée de la main, fondé par un chirurgien à Lausanne. L’ensemble n’était pas sans intérêt et la bibliothécaire qui en assura le classement tint même à lui écrire que, couvrant une longue période, ils permettaient de suivre l’évolution du thème. Il avait aussi fait un projet du même type sur un sujet plus religieux : il espérait rédiger, à partir de ses innombrables acquisitions, un cours par correspondance sur le sens de la vie « afin d’aider les personnes déprimées ». De même, il a méthodiquement acheté tout ce qui avait trait aux cimetières, des guides du Père-Lachaise et des catacombes où le conduisait son activité touristique, aux ouvrages de réflexion sur la place faite aux disparus à quoi le renvoyaient ses fonctions officielles ; cette familiarité avec la mort l’a sans doute conduit à envisager sereinement la sienne ; ainsi, il a fait préparer sa tombe au cimetière de l’Île aux Moines, y installant même une pleureuse en bronze trouvée dans une brocante et regrettant simplement de ne pouvoir faire graver son nom et sa date de naissance par avance. Il était d’ailleurs devenu un familier de ce cimetière, y ayant adopté deux tombes. Dans l’une repose Pierre de Barbeyrac, un sympathique original qui avait vécu une bonne partie de sa longue existence oisive, du revenu que lui assurait la vente des terrains et des maisons achetés des années plus tôt par sa mère ; toutefois il ne revendait les maisons qu’après y avoir passé quelques années à y entasser livres et journaux sans jamais faire le ménage. Dans l’autre tombe se trouve Mademoiselle Foccart, une religieuse dont le fils Jacques (1913-1997) fut le célèbre conseiller politique pour l’Afrique du mouvement gaulliste.

Toutes ces passions ont amené mon père à vivre non comme s’il devait mourir demain, ainsi que font, paraît-il, les plus sages, mais plutôt comme si l’échéance était si lointaine qu’il pouvait ne pas en tenir compte dans ses projets (il utilisait néanmoins – sans y croire vraiment – la formule « mais il ne me reste plus très longtemps à vivre » pour éluder une contrainte et assouvir une lubie). En bon pasteur, mon père a, bien sûr, accumulé les bibles ; il en avait cinq cents, souvent prêtées pour des expositions, quand il a décidé, dans les années 1980, de les vendre pour aider ses enfants.

Á ce propos, je noterai que, même si le soutien matériel a du bon, les parents peuvent aussi, sans le savoir, donner des impulsions positives. Ainsi, je dois dire ma dette envers ce que certains classeraient volontiers dans les erreurs éducatives de mon père puisqu’il éteignait la lumière du couloir dont il a été question un peu plus haut et jouait à pousser des hurlements. N’est-ce pas pour cela que, des années plus tard, j’ai voulu en savoir plus sur les loups au point de publier un livre remettant en cause quelques idées reçues concernant leur place dans la société traditionnelle ? J’ai même créé un couloir sans lumière où hurlent des loups pour accueillir les visiteurs du musée consacré à ces animaux au Cloître-Saint-Thégonnec dans le Finistère.

L’appartement de la rue du Louvre était aussi un lieu magique pour les rencontres : située au cœur de Paris, elle était toujours sur la route de quelqu’un. Je ne prendrai qu’un exemple, parce que je m’en souviens personnellement. Le destin d’Ernst Friedrich (1894-1967) mériterait bien un livre. Né dans une famille ouvrière de treize enfants, ouvrier lui-même il voyage, étudie et devient comédien au théâtre royal de Potsdam. Son refus de porter l’uniforme en 1914 lui vaut d’être interné en asile psychiatrique. Libéré, il ne trouve rien de mieux que de saboter l’entreprise où il travaille et il finit la guerre en prison. Il participe à la révolution spartakiste puis à l’agitation anarcho-socialiste des années 1920.

Mais il reste surtout un antimilitariste convaincu qui, à partir de 1926, diffuse à plus de 50 000 exemplaires son ouvrage Krieg dem Kriege (Guerre à la guerre). L’auteur y remercie les ministères publics qui (…) par [son] emprisonnement répété, d’une durée plus ou moins longue, ont beaucoup contribué à la perfection de ce livre, car, dans la solitude de [sa] cellule, de nouvelles idées [lui] sont venues ». Le livre dénonce violemment le mensonge des photographies officielles en les confrontant à celles des charniers, des pendaisons et, surtout, des hommes défigurés. Enfant, je me souviens les avoir regardées en cachette, aussi fasciné que révolté par ces têtes sans mâchoire, ni nez, ces visages affreusement déformés et, aujourd’hui encore, je ne peux feuilleter ces pages sans retrouver mes premières réactions intactes. Dès 1923, Ernst Friedrich a créé à Berlin le premier « Musée international contre la guerre ». Régulièrement condamné à la prison et à des amendes pour ses opinions sous la République de Weimar, il ne put tenir longtemps face aux nazis qui s’emparèrent de ses locaux. Suivit une longue errance, une condamnation à mort, une arrestation et une évasion qui l’amenèrent à s’engager dans un maquis en Lozère.

Naturalisé français, il reprit ses activités pacifistes qui se doublèrent désormais d’une volonté de rapprocher Français et Allemand. Il rencontra alors mon père qui lui dénicha en 1951 la péniche de ses rêves. Celle-ci, rebaptisée Arche de Noé, accueillit son nouveau musée contre la guerre sur le quai de Villeneuve-La-Garenne. Bénéficiaire d’indemnités de guerre, il put créer à partir de 1954 un « centre international de jeunesse » sur une île de la Marne. Je me souviens de la visite que nous fîmes, sans doute vers 1956, à Ernst Friedrich. Mon père avait trouvé de nouveaux objets à lui offrir pour son musée et je me souviens des petites vitrines installées dans la cale de la grande péniche comme si c’était hier. Je suis persuadé que cette première approche des réalités de la guerre n’a pas été étrangère à mes premiers contacts avec des anarchistes vers mes dix-sept ans. La campagne nationale menée en 1961 autour de la grève de la faim de Louis Lecoin (1888-1971) pour la reconnaissance du statut des objecteurs de conscience a aussi joué un rôle certain dans mon évolution.

Cette réflexion me conduira à rencontrer un vieux militant anarchiste, René Lochu (1899-1989) qui était alors matelot à bord des Vedettes vertes qui sillonnaient le golfe du Morbihan. Il me faisait monter à bord et me racontait sa vie (il en a fait plus tard un livre, Libertaires, mes compagnons de Brest et d’ailleurs, 1983). Entre l’Île aux Moines et Port Navalo, il faisait revivre pour moi l’évacuation d’Odessa en 1919, Nestor Makhno (qu’il avait rencontré à Brest en 1927), les comités de soutien à Sacco et Vanzetti, les distributions de tracts pacifistes en 1939. Ses récits et les livres qu’il me prêtait m’ont ainsi donné très tôt les éléments d’une histoire parallèle qui ne s’enseignait pas à l’école. Jamais René Lochu n’a cherché à m’embrigader dans quoi que ce soit ou à m’enseigner un quelconque catéchisme.
Je n’ai trouvé la même générosité bienveillante que, quelques années plus tard à Paris, chez un autre vieil anarchiste, Diego Camacho, qui, malgré son jeune âge (il était né en 1921) avait participé aux plus beaux moments de la révolution espagnole à Barcelone (ses livres et, en particulier sa biographe de Durutti, sont à placer à côté des livres de Gerald Brenan et George Orwell quand on aime l’Espagne).

J’ajouterai que si la rue du Louvre était magique pour mon père, elle l’était aussi pour ses enfants qui, en dépit du modeste revenu familial, y vivaient comme des rois puisque leur aire de jeux était la cour du palais du Louvre (idéale pour le patin à roulettes, j’en témoigne) et, juste derrière, le square Lafayette – baptisé par mon frère « square des ciseaux » en raison de l’objet pointu brandi par le fameux général – (idéal pour sa piste cyclable circulaire, mais remplacé aujourd’hui par une pyramide en verre n’autorisant même pas les glissades des enfants du quartier). Comme beaucoup de ceux qui ont eu la chance d’être enfants à Paris dans les années 1950, j’ai la furieuse impression d’avoir vécu dans le viseur Doisneau et entre certaines pages des romans de Patrick Modiano. Mais je sais parfaitement que mon souvenir d’aujourd’hui est autant fait de la réalité d’hier que des livres qui l’ont remuée, au point que je n’ai plus que des souvenirs en noir et blanc. Comme nombre des petits parisiens de cette époque, mon frère Olivier (né en 1949) et moi, avons bénéficié d’une mère au foyer avec cabas et lessiveuse règlementaires. Nous échappâmes donc aux crèches surchargées de l’époque (mais fûmes de pauvres poussins un peu perdus à l’entrée au cours préparatoire) ; nous bénéficiâmes aussi totalement des trois mois réglementaires des vacances scolaires d’alors (mais n’évitâmes pas un surdosage certain de catéchisme et de messes).

En échec scolaire à l’école communale du quartier où mes yeux myopes tentaient d’apercevoir le tableau pardessus la tête d’une cinquantaine d’autres bambins, j’ai pu rapidement être remis en selle grâce au vélo de ma mère. En effet, elle avait déniché une école privée, le cours Blaise Pascal, qui avait le bon goût de ne faire classe que le matin. Elle pédalait donc, de la rue du Louvre où nous habitions jusqu’en haut de la rue Saint-Jacques, avec son ainé assis sur le porte-bagage arrière. Les Parisiens qui connaissent la déclivité du trajet apprécieront l’effort biquotidien. Effort payant puisqu’en quelques semaines Madame Charachidzé m’avait appris à lire et à écrire. Cette excellente femme, déjà âgée, tout de noir vêtue, avec un turban impressionnant (et mère du grand spécialiste des cultures caucasiennes) était à ce point attachée à moi qu’elle changea de classe pour me suivre l’année suivante et m’en apprit assez pour que je puisse continuer ma scolarité presque en roue libre. Cette expérience m’a convaincu qu’avant de savoir si une méthode pédagogique doit être globale, syllabique ou orthosyldavorabbique, je suis persuadé qu’il convient qu’elle ne fasse pas l’économie de l’affectif.

Outre le fait qu’on n’y travaillait que le matin, ce cours privé (dont le coût était supporté par mon grand-père, trop heureux que je ne fréquente pas la communale) avait aussi le grand mérite d’être un des très rares établissements mixtes à l’époque et je crois lui être redevable d’avoir échappé au « masculin pluriel » comme mode de pensée, le pire qui soit puisqu’il prend directement racine dans le cerveau reptilien Dès mes neuf ans, je fis le trajet vers mon école en autobus et j’en garde une grande nostalgie des plateformes, que ce soit celle du gros 85 ou du plus élégant 21. Pour me faciliter un passage en douceur au lycée, je fis mon ultime année de primaire puis ma sixième au lycée Charlemagne, ce qui m’amena à prendre le métro quatre fois par jour, de Louvre à Saint-Paul. Le lycée n’avait guère avoir changé depuis que Nerval y avait fait ses études ; il était même bordé par une muraille datant de Philippe Auguste. Participant d’une certaine manière à cette ambiance moyenâgeuse, un de mes camarades fut tué de plusieurs coups de couteau dans le sombre passage Charlemagne, qui reliait la rue Saint-Antoine au lycée et que j’empruntais quotidiennement. Ce fait ne changea rien à mes habitudes ; mais peut-être cela explique-t-il le souvenir persistant que j’ai de l’affiche du film de Louis Malle Ascenseur pour l’échafaud que je pus admirer fin janvier et début février 1958 sur les murs de la station Louvre.

 

La croix et la bannière

Le 31 décembre 1955, l’American Lloyd, l’agence de tourisme qui l’avait employé le week-end et pendant les congés, puis qui l’avait embauché en juin 1955 comme secrétaire-interprète, licenciait mon père avec un mois de préavis. Je me souviens parfaitement de ce jour où – fait unique – je l’ai vu pleurer, ce qui donna un goût terriblement amer à la boîte de Meccano, que ma marraine venait de m’offrir (j’allais chaque année chercher une boîte un peu plus grande sous un sapin géant, dans son appartement de l’avenue Marceau). Il faut préciser que le 7 novembre, l’administration des cimetières militaires allemands avait définitivement remercié mon père pour de si bons et loyaux services qu’ils avaient contribué à le mettre au chômage technique. On lui avait remis, au nom du président allemand Heuss, la Verdienstkreuz, ou Croix du mérite, une décoration qu’il fut sans doute un des premiers Français à recevoir. Fort heureusement, les indemnités de licenciement ne furent pas qu’honorifiques et on lui laissa, pour solde de tout compte, le petit appartement de la rue du Louvre.

On le sait, même jeté par la fenêtre, un chat retombe toujours sur ses pattes. Il tenta d’abord, de redevenir pasteur mais l’église luthérienne ne lui fut guère « accueillante » pour des raisons « nationales » et malgré la « sincérité de ses convictions » comme l’écrivait le pasteur Henri Roser. Le seul poste qu’on lui ait proposé avait été celui d’aumônier dans un asile de vieillards en Belgique, peut-être parce que là, surdité aidant, personne sans doute n’aurait été gêné par « son accent un peu terrible »…

On devine cependant que mon père ne resta pas longtemps au chômage. Son énergie et la magie du plein emploi de l’époque y suffirent (et ne lui avait-on pas dit que tous ceux qui avaient fait leur apprentissage chez Melchers avaient toujours du travail ?). Dans un premier temps, il fit ce qu’il convient de nommer aujourd’hui des « petits boulots ». Il en est un que ni mon frère ni moi n’avons pu oublier car il lui conférait un prestige inattendu. Il avait été embauché pour la postsynchronisation du film de Jacques Becker Les aventures d’Arsène Lupin. Nous avons parfaitement reconnu sa voix prononçant deux brèves formules en allemand quand nous sommes allés voir le film, sorti en 1957.

J’ai renoncé à faire la liste des cent métiers que mon père exerça à Paris. Ne fut-il pas, par exemple, expéditeur du Chaix, le volumineux horaire annuel des trains ? Un transporteur déposait les énormes colis sortis de l’imprimerie sur le trottoir du 5 bis de la rue du Louvre. Il fallait alors, sans perdre de temps, les monter au troisième étage de l’immeuble, hélas dépourvu d’ascenseur. La salle à manger et le bureau étaient rapidement envahis par les piles branlantes et l’odeur d’encre. Commençait alors un long travail à la chaîne d’emballage de chaque exemplaire dans du papier kraft et le collage des étiquettes d’adresses. Le plus pénible arrivait à la fin car il fallait ligoter chaque paquet avec une grosse ficelle en sisal qui brûlait les doigts au serrage. Mon père faisait ensuite une multitude de voyages pour déposer à la poste centrale les précieux horaires. Ma mère tentait de nous épargner ces travaux forcés, ce que mon père comprenait mal, considérant que chacun devait apporter sa contribution. Je ne pense pas que cette corvée lui procurait de gros bénéfices mais elle témoigne au moins de l’énergie, de l’abnégation et de l’ingéniosité qu’il a su mettre dans l’amélioration du budget familial.

Je dois ajouter que, depuis 1946, mon père disposait d’un joker magique, son ami Paul Keller. Propriétaire d’une grosse entreprise de café à Zürich, celui-ci s’était donné pour mission d’aider tous ceux qui étaient dans le besoin et l’Europe d’après-guerre n’en manquait pas. Présenté par un ami commun, Hans Zantop, qui avait fait ses études de théologie avec mon père, il s’était pris de sympathie pour notre petite famille au point de devenir le parrain de mon frère. Dans le style micro-crédit ou maxi-prêt, il a souvent aidé mon père à sortir des mauvaises passes où il s’est trouvé.

J’ai retrouvé il y a peu un bulletin de paie de 1957 attestant le règlement d’articles par le Pariser Kurier, un journal de langue allemande paraissant à Paris. Ainsi donc, même mon activité de pigiste dans des revues et des journaux pourrait être un héritage inconscient de plus ! Et ma dernière fille, qui s’est lancée dans des études de journalisme, tiendrait donc, en fait de cette tradition… Á défaut d’avoir eu beaucoup d’articles publiés, mon père a été un usager fidèle du « Courrier des lecteurs » des multiples journaux qu’il lisait. Mais ses missives n’ont été que rarement retenues et je ne peux que rendre hommage ici à Jacques Julliard du Nouvel Observateur qui lui a fait une sympathique réponse prouvant qu’il avait lu son courrier jusqu’au bout.

Mon père avait aussi trouvé, dès mars 1955, une autre activité complémentaire mais celle-ci impliquait surtout ma mère. Il s’agissait de tenir un dépôt pour un des ancêtres de France Loisirs, la Sélection des amis du livre. Dans une grande vitrine de la salle à manger, ils conservaient les ouvrages que les abonnés venaient acheter lors des permanences qui se tenaient deux fois par semaine. Il s’agissait de tirages hors commerce, bien reliés, très représentatifs des goûts dominants de l’époque : Cronin, Troyat, Maurois, Guth et quelques grands classiques. Je vois encore la couverture toilée orange des Trois mousquetaires. La marge bénéficiaire était modeste mais il n’y a pas de petit profit. C’est aussi ce que devait se dire mon petit frère qui a tardivement avoué avoir puisé des pièces légères et grises de un, deux et cinq centimes qui traînaient au fond de la caisse et qui lui autorisaient des folies à la confiserie Yannick, rue Saint-Honoré. Habiter dans une librairie ne fut sans doute pas non plus sans effet sur moi puisque mon tout premier véritable travail fut d’en tenir une, rue Dauphine, dans les mois qui suivirent mai 1968 ; son propriétaire, qui avait mieux à faire, m’en avait confié la clef et me laissait en toute confiance 10 % du chiffre d’affaire. Lequel n’était pas si mauvais car j’ouvrais la boutique jusqu’à fort tard le soir et que mon concurrent direct, Jean-Jacques Pauvert, qui avait alors pignon sur rue un peu plus bas, laissait son commerce si souvent fermé, qu’on le surnommait « Jean-Jacques Pas Ouvert ». Lui aussi avait sans doute mieux à faire – son catalogue d’éditeur a prouvé que c’était vrai.

Finalement, fort de ses diplômes de commerce international délivrés vingt ans plus tôt, et peut-être du bon souvenir qu’il y a laissé lors de son stage de 1934, il a été embauché, principalement afin de réaliser des traductions, pour le compte de la Société des nouveautés textiles, sise 47 rue du Paradis. Mais le pasteur n’y trouva ni son compte, ni son paradis. Pourtant, ce travail de bureau pouvait lui faire entrevoir enfin une vie conforme au destin qui lui avait été tracé dans sa jeunesse. Les contraintes des horaires fixes, la routine, le peu d’intérêt du travail lui pesaient terriblement. Après un an à peine de ce régime, il entrevit enfin une issue conforme au vrai destin qu’il s’était tracé dans sa jeunesse : il serait pasteur.

Il avait en effet appris que l’Église réformée d’Alsace Lorraine cherchait des pasteurs bilingues (il y en avait au total environ 350). Le jeu des guerres franco-allemandes avait de plus maintenu le Concordat napoléonien dans les départements de l’Est et il allait bénéficier d’un statut de fonctionnaire. Á cela s’ajoutait un logement, le charbon gratuit des Houillères du bassin lorrain et la considération accordée au pasteur comme au rabbin et au curé dans la petite sous-préfecture de Boulay en Moselle où on l’attendait. Le destin, d’ailleurs, voulait sans doute qu’il y aille puisque l’un des citoyens d’honneur de la ville de Brême, Charles de Villers, était né à Boulay en 1775. Émigré à la Révolution, cet écrivain était intervenu en faveur de la ville hanséatique, en lien avec le sénateur Gröning, lors des conquêtes napoléoniennes. Mais il est surtout connu pour avoir introduit Kant en France.

La messe, ou plutôt le culte protestant était dit. Une équivalence de la licence de théologie lui fut délivrée par la faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg le 21 novembre 1958. Il avait déjà été ordonné pasteur le 15 février 1948 par l’église luthérienne de France, une cérémonie qui aurait dû se dérouler, rappelons-le, à la fin de l’année 1939, à Berlin.

 

Complètement à l’est

Nous déménageâmes donc au cours de l’été 1958. Le dernier criminel de guerre nazi encore incarcéré dans une prison allemande depuis la fin de la guerre était libéré au même moment. Ma mère laissait à contrecœur ses habitudes parisiennes et, surtout, ses engagements au sein de la paroisse Saint-Séverin où elle avait beaucoup d’amis. Elle allait jouer avec patience son rôle de « Madame Pasteur », hormis pendant les trois mois de congés scolaires où elle disparaissait en Bretagne.

On aura compris qu’il m’a fallu grandir dans une certaine forme de schizophrénie. D’un côté, rien n’était fait pour arroser mes racines allemandes. Certes, on m’a bien expédié quinze jours chez un ancien pasteur devenu prêtre catholique (avec femme et enfants) dans le vain espoir d’améliorer mes résultats en allemand et nous allions deux fois par an dans la ville d’Allemagne la plus proche pour nous vêtir dans la plus heureuse des ambiances puisque, en raison du taux de change, mon père avait alors le sentiment de ne faire que des bonnes affaires. Cependant, jamais aucun voyage familial à Brême ou à Berlin, aucun contact particulier avec tante, cousin, cousine ou plus lointains parents n’a été organisé. Les fortes capacités d’adaptation de mon père conjuguées aux fortes capacités de résistance de ma mère, n’ont pas contribué à introduire la moindre touche germanique dans la vie quotidienne, ne serait-ce que dans la cuisine. Ma mère incarnait parfaitement l’organisation normative si caractéristique de la culture française : menus structurés et chronicisés pour des repas communs pris à heures si fixes que les voisins pouvaient régler leurs montres sur son appel. De son côté, mon père maintenait discrètement la tendance allemande à l’autonomie individuelle en stockant dans ses armoires diverses provisions et confiseries et revenait, dès que son épouse s’absentait, à des pratiques hétérodoxes (il pouvait, à minuit, manger directement un cassoulet froid dans sa boîte).

Ma mère, fidèle à son nationalisme originel (qui ne l’empêcha pas de militer pour l’indépendance de l’Algérie en dépit – et peut-être à cause – d’un frère officier dans le djebel), n’a pas découragé mes goûts de petit garçon belliqueux pour l’histoire de France et les petits soldats. Tout pacifiste qu’il fût, mon père n’a jamais manifesté la moindre opposition à ces choix, bien au contraire puisqu’il m’alimentait régulièrement en livres d’occasion sur mes sujets de prédilection (dont, en tête, la série des aventures du capitaine Biggles de W.E. Jones, aviateur et espion pour la bonne cause). De même, tant que nous avons vécu à Paris, il a laissé ma mère nous donner une éducation catholique fort complète. Qu’on en juge : catéchisme, communion, louveteaux, messe… C’est seulement quand nous sommes arrivés en Lorraine que nous avons dû au moins donner les apparences d’un protestantisme bon teint, avec culte, confirmation, « école du dimanche » et catéchisme délivré au collège par mon père lui-même aux termes du Concordat… Á quoi ma mère ajoutait, plus calviniste que le pasteur, la lecture quotidienne de la Bible dans une édition illustrée du XVIIIe siècle ! Á défaut, donc, de sombrer dans le dédoublement de la personnalité et de devenir deux Beaulieu, j’ai profité des bouleversements de l’adolescence pour trouver la sortie dans un paisible relativisme. Passionné par les cultures traditionnelles (dès mes quinze ans, j’ai commencé à collecter les traditions populaires en Bretagne) comme par la nature (arrivé en Lorraine, je suis parti sur la piste des renards), le monde paysan (j’ai passé beaucoup de temps dans la ferme d’un camarade de collège) et l’archéologie (j’arpentais les champs avec une patience bénédictine), j’ai pu me construire une culture personnelle et prendre une distance quasi scientifique face aux variantes du besoin de croire qui mobilise tant les humains. Mais tout cela ne s’est fait qu’avec des livres. Pour moi, tout est toujours passé par les livres, leur évidence absolue. Ils furent ma seule patrie. Dans un livre récent aux secrètes résonnances allemandes et africaines (Stephan Wackwitz, Un pays invisible, roman familial, 2007), il est justement question des livres qui viennent vers vous alors que vous en avez le plus pressant besoin. Les livres m’ont rarement fait attendre et l’un a toujours su me mener à l’autre. Il y a eu ceux qui, de Gérard de Nerval à André Breton, m’ont appris autant à écrire qu’à penser le temps et la révolte ; il y a eu ceux qui, de La vie quotidienne des paysans bretons à Tristes tropiques, m’ont appris à regarder mes semblables autres (et conduit à écrire un jour Le Ciel des Bretons) ; il y a eu ceux qui, de La vie des animaux de Brehm (dont mon père m’avait offert l’édition de 1869 pour mes douze ans) à la revue naturaliste Penn ar Bed, m’ont aiguisé le regard sur ce que l’on ne nommait pas encore la biodiversité (et conduit à écrire un jour Nature en Bretagne et Mer Vivante en Bretagne).

De son côté, mon père a su une fois de plus montrer en Lorraine ses belles capacités d’accommodation. N’oublions pas que les chats sont partout chez eux. De même qu’il avait su s’adapter au monde du commerce international, à la faculté de théologie, à la vie d’État-major, aux bataillons de punition, aux Français, aux touristes américains, il s’adapta aux mineurs des houillères, aux agriculteurs, aux petits commerçants qui formaient le fonds des quatre paroisses qu’il avait en charge (de même, je me suis adapté au monde des bergers espagnols et des brocanteurs de la porte de Montreuil, des professeurs de lettres et des naturalistes). Il s’adapta si bien à l’ambiance locale que le conformisme ambiant déteignit sur lui et que je n’eus d’autre ressource que d’apporter de tout petits livres pour combattre l’ennui que distillaient ses sermons dominicaux. Il préparait ses cultes dans la hâte, proclamant régulièrement : « J’ai toute la nuit ! ». Il puisait dans la masse sans cesse plus grande de ses livres, désormais acquis par correspondance en écoutant des opéras (bien sûr, j’écris ces lignes dans la nuit en écoutant Don Giovanni). Il entrait, n’en doutons pas, dans la catégorie des 40,2 % pasteurs d’Alsace-Lorraine qui lisaient plus de trois livres par mois (j’ai pris goût aux études statistiques lorsque je me suis retrouvé chargé de cours en sociologie à l’Université de Brest). Par contre, il votait plutôt au centre droit (comme la majorité de ses paroissiens et 24 % de ses collègues), alors qu’en 1978, 48 % de ses collègues se disaient de gauche et 9,3 % proches des écologistes (tandis que seulement 17 % des curés alsaciens votaient à gauche à la même époque). Tout antinazi qu’il ait été, il n’en restait pas moins représentatif des tendances conservatrices dominantes dans le protestantisme allemand d’avant-guerre et il ne partageait guère les positions majoritaires de ses collègues français, restant plus touché, à l’inverse de son fils, par les prêches théologiques d’un Théodore Monod (1902-2000) que par ses engagements écologiques. Mais, lui comme moi, gardions un souvenir tout aussi fort de nos rencontres respectives avec cet homme sans pareil.

Notons que l’on trouvait 46,4 % des pasteurs jouant d’un instrument (la moyenne nationale était alors à 11,3 %) et 43,6 % des pasteurs faisant du sport (22 % faisant les deux). C’est dire que, sous cet angle, mon père était largement minoritaire. Est-ce pour rentrer dans la norme qu’il se lança, à soixante-dix ans, sur une planche à voile ?

Mon père s’adapta à tout, sauf, il faut l’avouer, aux contraintes de la conduite sur les routes souvent verglacées de la Moselle, mais le fait qu’il n’ait pas eu d’accident démontre, qu’à défaut d’avoir bénéficié d’une protection divine particulièrement forte, la 2CV Citroën, modèle qui n’en était pas à un exploit près, s’était adaptée à lui.

Ses paroissiens aimaient bien sa disponibilité et l’attention qu’il était toujours prêt à prodiguer aux uns et aux autres. Même les morts bénéficiaient de tous ses soins et on l’a vu chercher ses propres chaussettes pour en faire profiter un défunt, habillé à la hâte à l’hôpital et attendant, pieds nus dans son cercueil ouvert, la cérémonie du lendemain au temple. Il en allait de même pour les mourants si j’en crois ce qui lui est arrivé un soir où, appelé à l’hôpital pour donner les derniers sacrements à un paroissien, il s’aperçut qu’il n’avait plus de vin à la maison et que tous les magasins étaient déjà fermés. Il faut savoir que chez les protestants, chacun est invité à partager l’hostie et le vin avec le pasteur, sans considérer, comme c’est le cas des catholiques, qu’il s’agit du corps et du sang du Christ. En désespoir de cause, mon père se rabattit sur une bouteille de Vabé, un apéritif alors fort répandu. Á l’hôpital, il prononça les prières habituelles et fit boire le moribond à son calice. Alors qu’il s’apprêtait, comme de coutume, à prendre le reste, son paroissien lui demanda de le laisser finir ! Revigoré par ce remède imprévu, le paroissien ne rendit son âme à Dieu que plusieurs jours plus tard, apportant la preuve indubitable de la véracité de la publicité alors célèbre « Qui boit Vabé, va bien ».

Malgré le conformisme obligé de notre vie, toute contestation n’en était pas bannie comme en témoignent deux épisodes révélateurs. Nous avions d’excellents professeurs dans le petit collège où nous étions inscrits mais celui qui nous enseignait le français en quatrième n’avait pas encore décroché en décembre de l’étude de L’Avare commencée près de deux mois plutôt. Je pris donc l’initiative d’une pétition que mes parents ne découragèrent pas. Signé par toute la classe – à l’exclusion des filles épouvantées par la rébellion – le courrier rencontra un accueil positif et même les félicitations de l’enseignant concerné, au grand dépit des peureuses. Trois ans plus tard, j’eu l’occasion de récidiver en pire. Le résultat du conseil de classe de fin d’année de juin 1965 était consternant pour ma classe de première M’ : constituée majoritairement d’élèves issus des collèges ruraux et n’ayant qu’une seule langue vivante, elle était l’objet d’un nombre tout à fait anormal de renvois et de redoublements. Une simple comparaison avec les résultats des séries « nobles » montrait qu’à moyenne égale, les décisions n’étaient pas du tout les mêmes, et qu’une véritable « justice de classe » avait présidé aux décisions. J’étais alors interne au lycée Robert Schuman de Metz et j’étais revenu à la maison avec le texte d’un tract rédigé par mes soins pour dénoncer ce scandale. Mon père ne fit aucune difficulté pour me le taper sur un stencil et pour utiliser la machine de la paroisse afin de réaliser un tirage de 500 exemplaires qui soulevèrent un beau vent de révolte quand il furent distribués le lundi matin. Un seul enseignant, choqué par les faits indiscutables, fit une démarche auprès du proviseur. Nous n’eûmes pas gain de cause. Mon père avait-il bien conscience du risque d’exclusion que je courrais ? Ce qui est certain, c’est que mon refus de l’injustice n’avait pas été découragé par mes parents, au contraire.

Le soutien apporté par mon père à mon refus de l’injustice m’a au moins aidé à mieux supporter les multiples malentendus liés tant à son nom qu’à sa profession. Il en fut de bénins : enrôlé d’office dans la chorale du collège, j’en fus très rapidement exclu, ne disposant pas de la voix et de l’oreille habituellement propres aux fils de pasteurs. Il en fut de plus pénibles : j’ai dû parfois attendre longtemps avant que certains « paysans rouges » des monts d’Arrée admettent que la particule aristocratique n’était pas l’alpha et l’oméga de mes opinions politiques. Mais les idées reçues les plus constantes ont concerné la profession de mon père.

Nous n’habitions pas une maison mais un presbytère. Une cour, un vaste garage et un abri pour le charbon, une buanderie, un jardin avec ce qu’il faut de bordures en buis et d’arbres fruitiers entouraient la bâtisse (pendant l’été, mon père récoltait les prunes en étendant nos couvertures sous les arbres !). Entre une cave pour conserver les fruits en hiver et un grenier où s’abritaient les martinets en été, deux étages qui s’organisaient autour des poêles à charbon. Leur doux ronflement rassurait. Il y avait quatre chambres et une salle de bains à l’étage. Le salon, le bureau du pasteur et l’indispensable salle de réunion occupaient le rez-de-chaussée avec la cuisine qui donnait sur le jardin. Ce dernier détail n’est pas sans importance car, à l’époque, mon frère et moi devions tenir compte des colères imprévisibles de notre père et des gifles qui les accompagnaient. Nous mettions donc le couvert de telle sorte que, coincé derrière la table, il ne pouvait pas se dégager et nous atteindre avant que nous ayons sauté par la fenêtre. Il n’y avait aucun risque à revenir dix minutes plus tard, l’orage passant aussi vite qu’il arrivait.

Quand on parle du presbytère en Allemagne – et le presbytère lorrain ne fait pas exception – « quantité d’images viennent à l’esprit » écrit Oliver Janz (« Le presbytère protestant », dans Mémoires allemandes, 2007) : « un lieu hospitalier, une famille nombreuse, une maîtresse de maison dévouée, ses chastes filles, un ministre du culte dans le style Biedermeier, avec robe de chambre et longue pipe. Et puis la musique de Noël, dont la célébration est une grande affaire. Mais il y a aussi les pères sévères, en robe noire, semblables en chaire à Dieu le Père, et plus grands que nature. Il y a l’ascèse et l’hostilité au plaisir, bien protestantes, il y a de hautes exigences morales et une pression terrible obligeant à être efficace, cachant dépressions et angoisses d’échec ». Pour ce qui est de l’hospitalité, de la maîtresse de maison dévouée et de la musique de Noël, le tableau est assez juste. Quant au reste, il n’est guère à l’image de ce que j’ai connu. Trop occupé pour avoir le temps d’être sévère, trop amateur de livres et de confiseries pour construire la moindre hostilité au plaisir, trop peu ordonné pour être vraiment efficace, mon père n’en sauvait pas moins les apparences. L’accumulation de ses livres, renforçait, à elle seule, l’idée non moins importante, que le presbytère était un foyer de culture. Je reconnais plus volontiers mon père dans la description du pasteur que donne aussi Oliver Janz : « Le pasteur était prédicateur et instituteur, directeur de conscience et conseiller de vie, fonctionnaire municipal et travailleur social, mais souvent aussi érudit et homme de plume ». Le même auteur analyse aussi fort justement l’instrumentalisation du presbytère et du pasteur par diverses idéologies, les nationalistes y voyant même, statistiques à l’appui, l’expression d’une « précieuse hérédité ». Il remarque aussi que nombre de fils de pasteur se sont employés à souligner dans leurs mémoires qu’avoir été élevé dans un presbytère est une « preuve d’appartenance à une aristocratie de la culture ». Quant à moi, faute d’y être né et d’avoir eu un père pasteur à 100 %, je crois avoir été largement exempté de la lourde hérédité presbytérale, qu’elle soit religieuse ou culturelle. Mais, dans ma mémoire, le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat et ma chambre, rose à défaut d’être jaune, garde encore tous les mystères de mon enfance.

Nommé par la suite à Creutzwald puis à Algrange, près de Thionville, mon père découvrit avec patience tous les charmes de la Lorraine minière et sidérurgique. Mais il n’y fut pas assez sensible pour en profiter au-delà de l’âge légal de la retraite, fixé, dans son cas, à soixante-cinq ans.

 

 

De la Bretagne à la Bretagne

 

 

L’iode est présent dans le corps humain en très faible quantité (15 à 20 mg chez l’adulte). Son seul rôle est de permettre la synthèse des hormones thyroïdiennes qui interviennent dans le métabolisme cellulaire, dans la maturation du cerveau et dans la croissance. Le déficit en iode détecté chez mon petit frère au début de l’année 1952 peut aussi être interprété comme le symptôme d’une très longue carence devenant brutalement pathologique chez le dernier né de la lignée. Il est temps de revenir aux sources. Elles sont bretonnes.

 

La paix des plages ?

Á la fin du mois de juillet, mes parents vont se renseigner à la gare Montparnasse : quelle est la gare du littoral breton la plus proche ? Le voyage n’est pas remboursé par la sécurité sociale et, réduction « congés payés » ou pas, le petit salaire de mon père, même augmenté de ses revenus annexes, interdit tout excès. « Vannes, dans le Morbihan », répond l’employé. Va pour Vannes ! Quelques jours plus tard, dans le compartiment du train où, rappelons-le pour les jeunes générations, on partage un long et souvent riche face à face avec d’autres humains, mes parents, qui ne savent pas vraiment où ils vont aller, se font recommander l’Île aux Moines, un endroit vraiment idéal pour les enfants et où ils pourront camper gratuitement sans problème. Est-ce sur les chemins de l’exode en vélo et les routes des ultimes batailles du IIIe Reich que ma mère et mon père ont forgé ce qui m’apparaît aujourd’hui comme une belle insouciance ?

Toujours est-il qu’à l’époque, le camping sauvage se porte bien et que le bois situé un peu au sud de la grande plage de l’île accueille dans un joyeux désordre les Parisiens en vacances. Mais il faut vite se rendre à l’évidence : si l’endroit est superbe et la vue sur mer imprenable, le vent d’ouest y est chez lui et il interdit, en particulier d’y faire la cuisine, même sur le réchaud à alcool le plus performant.

Le vent d’ouest poussera donc mes parents vers la côte est. Ils trouveront là un fermier compatissant, Monsieur Melec, qui les autorisera à s’installer dans un champ en contrebas de l’église et à bénéficier ainsi d’un accès direct à la plage ! Je conserve précieusement la photo où l’on voit la canadienne deux places où nous dormions tous les quatre. Derrière le vieux mur, il y a la pompe où nous prenions l’eau ; sur la tente, il y a les serviettes de bain et les couches en coton qui prennent le soleil ; au premier plan, il y a un petit garçon blond avec son filet à crevettes. Un peu en arrière, il y a mon père. Il est de dos, assis devant une sorte de table bricolée avec des cageots et des planches : il travaille ! Á l’arrière-plan, un grand bâtiment est ouvert à tous vents ; les Îlois l’appellent l’Arche de Noé car, après avoir été une école où l’on formait l’élite des futurs capitaines, il a abrité tout ce que l’île comptait de miséreux ; il dissimule derrière lui, une maison plus petite, mais encore plus ruinée si c’est possible, dont la façade donne directement sur la plage.

Le beau temps est au rendez-vous cet été-là. Pourtant, on ne se bouscule pas sur la petite plage. On va se promener entre les chaumières et les champs de blé. Mon père porte Olivier sur son dos et je galope devant. C’est, à n’en pas douter, le paradis.

L’hiver suivant, mon grand-père maternel décide de « régler ses affaires », comme on dit à l’époque, avant d’entrer dans une maison de retraite. La vieille maison familiale où ma mère est née, à la Ferté-Saint-Aubin, dans le Loiret, a besoin de trop de travaux pour qu’il puisse y faire face et, hormis mon père qui est enchanté des moments qu’il y a passé, nul n’est prêt à accepter un partage des charges. Chaque enfant recevra donc une somme d’argent résultant de la vente. Ma mère saisit l’occasion pour faire un saut à l’Île-aux-Moines et, à défaut d’obtenir l’accord du propriétaire pour acheter la petite maison en ruines qui donne sur la plage, elle se rabat sur une chaumière dans le hameau de Kernaud, au sud de l’île. Á cette époque, il n’est pas besoin d’être bien riche pour devenir propriétaire. Nous y passeront l’été, accueillant oncles, tantes et cousines, à la lueur des lampes à pétrole et au rythme des corvées d’eau (la pompe est presque à un kilomètre).

L’hiver suivant, coup de théâtre : le propriétaire de la petite ruine au bord de la plage a changé d’avis. Pas ma mère qui revend aussitôt la chaumière et peut, pour le prix, faire faire les travaux qui permettront d’y venir dès le mois de juillet suivant. Dès lors, il n’y aura plus d’été sans Île aux Moines. Ce sera la petite patrie, le port d’attache, l’horizon atteint au terme de chaque année scolaire.

Quand l’adolescence me coupe des petits Îlois avec qui j’ai partagé mes jeux d’enfant, j’ai du mal à intégrer la jeunesse qui se fédère dans la pratique de la voile et des soirées dansantes. Trop marginal. Je vais donc me lancer dans le collectage ethnographique et passer mes étés avec les nonagénaires de l’île qui me distillent leur savoir avec générosité et juste ce qu’il faut de parcimonie pour que je revienne les voir. C’est sans doute là (et non au contact du travail de mon père) que j’ai pris goût pour les dates sur les pierres tombales. Le chevauchement des générations me fascine dans la mesure où il donne des bottes de sept lieues temporelles : j’ai ainsi connu des personnes dont les grands-mères qui les avaient élevées leur avaient parlé d’évènements datant de la Révolution française comme si elles les avaient vécus puisqu’elles les tenaient elles-mêmes de leurs grands-mères, nées sous l’Ancien Régime.

Quarante ans et un DEA d’ethnologie plus tard, c’est mon père, qui est le doyen de l’île et que je viens interroger ! Et il me raconte que son oncle, Johann Henrich, avait pour camarade de classe le futur poète et citoyen d’honneur de Brême, Rudolf Alexander Schröder (1878-1962), ce qui lui avait permis de rencontrer Hugo von Hofmannsthal et, surtout, Rainer Maria Rilke lorsque celui-ci était venu rejoindre la petite communauté d’artistes de Worpswede, près de Brême. Il me raconte aussi que sa grand-mère maternelle Henriette von Gröning (1851-1933) lui parlait comme de familiers des grands poètes du XIXe siècle dont il devait apprendre les textes à l’école. En effet, elle avait passé plusieurs années à Stuttgart chez une parente car sa mère, Rebecca Iken (1822-1864), était décédée lorsqu’elle avait onze ans et huit frères et sœurs (quatre des sœurs ne s’étaient pas mariées et vécurent longtemps ensemble dans la maison familiale de Lohlhöckerstrasse). Or, cette parente était la belle-sœur du poète Gustav Schwab (1792-1850) et elle avait rencontré beaucoup de membres du « cercle poétique de Serach » et de l’école Souabe, dont Uhland, Lenau et Kerner. De plus, Henriette avait eu pour enseignant, Eduard Mörike (1804-1875), l’un des plus prolifiques de ces poètes. Elle racontait avoir vu ce dernier se mouchant dans les rideaux, ce qui tendrait à montrer que l’on apprend plus, sans doute, de la fréquentation des œuvres que des auteurs et que le temps qui passe ne bonifie pas les anecdotes. J’ai aussi dû réciter les grands classiques de la poésie allemande au collège et comme j’ai découvert que le texte « Er ist’s » de Mörike était toujours recommandé dans les programmes linguistiques officiels de l’éducation nationale, je peux espérer raconter à mes petits-enfants, vers 2040, que mon arrière-grand-mère a bien connu l’auteur vers 1865 et qu’il se mouchait dans les rideaux ! On me félicitera pour ma mémoire et on essaiera sans doute de passer à un sujet plus actuel et moins répugnant.

On me pardonnera donc, j’espère, les petites pierres tombales dont je parsème ces pages en indiquant chaque fois que possible les dates de naissance et de mort de beaucoup de presque tous ceux, bons ou mauvais, qui y font une apparition, aussi brève soit-elle. Mais, je ne me satisfais pas pour autant de l’existence virtuelle qu’offrent les multiples sites généalogiques du Web ; je veux tenter, ne serait-ce qu’en quelques mots, de conserver le souvenir de ceux qui comptent pour moi. J’aimerais que le lecteur soit sensible aux romans qui s‘ébauchent au détour d’une phrase ou dans une parenthèse. Chaque anecdote est précieuse puisque, étymologiquement parlant, elle n’a jamais été publiée. J’ai écrit des livres avec la seule excuse de tenter, hormis quelques commandes circonstancielles, de faire exister ce qui n’existait pas ou ce qui allait disparaître. Je n’ai jamais été aussi fidèle à cette idée que dans celui-ci. Ce qui ne veut pas dire qu’ici tout ou presque soit inédit et c’est pourquoi j’ai cité au moins une fois les titres et les auteurs des ouvrages qui m’ont aidé à avancer et qui doivent permettre d’aller plus loin dans une direction qui n’était pas la mienne.

Avec le temps, mes parents ont aussi acheté « l’Arche de Noé », un grand bâtiment d’école construit en 1836 et séparé par une cour et un jardin de la petite maison. Tout juste démoli pour cause de vétusté, il devait son nom à la grande variété des personnages que le bureau de bienfaisance y a longtemps abrités. Il sera relevé, année après année, au rythme des bénéfices réalisés par mon père dans ses tours d’Europe. Une fois son groupe d’Américains remis dans l’avion, il lui restait en général vingt-quatre heures avant de retrouver son métier du moment. Il arrivait donc à l’aube, ayant pris le train de nuit et le premier bateau, attendant sagement devant la maison que nous ouvrions les volets. Il admirait ce qui avait été amélioré depuis son dernier passage, laissait de quoi payer la suite (non seulement il n’a jamais emprunté un centime à une banque mais il payait d’avance !) et repartait le soir même.

Mais dès sa retraite acquise, mon père a pris la direction de l’Île aux Moines. Il a fallu échouer un chaland sur la plage avec des dizaines de sacs marins et de cartons remplis de livres. Il a fallu ensuite organiser des norias de sherpas pour aller jusqu’à l’Arche de Noé, seulement accessible par une venelle ou un escalier. Trente ans plus tard, mon père rangeait encore son déménagement. Mais, comme, en bon pasteur, il croyait à la vie éternelle, il comptait bien en venir à bout.

Sans doute aura-t-on deviné que mes parents ont toujours cultivé une large part d’anticonformisme. Mais ils l’ont fait sans la coquetterie et l’ostentation de ceux chez qui ce n’est pas une disposition naturelle mais le fruit d’un calcul. Bien que soucieux des convenances sociales, ils ont toujours assumé des choix individuels dont l’originalité pouvait intriguer quand elle n’effrayait pas. Ma mère, qui n’a rien à cacher mais qui ne souhaite pas que j’expose quoi que ce soit la concernant, me pardonnera de rappeler, pour tout exemple, qu’elle a longtemps fumé des cigarillos perçus alors comme bien peu féminins. Il est vrai que son père, on ne peut plus rigoureux par ailleurs, lui avait offert une pipe à la foire du Mail pour ses quatorze ans ! Á dix-huit ans, elle allait au terrain d’aviation le plus proche et assurait les traductions des aviateurs anglais avec leurs petites amies en échange de cigarettes.

Quant à mon père, il eut beau se faire inscrire dans le Bottin mondain, il n’eut jamais le profil culturel et physique de ces aristocrates que j’ai appris à connaître au fil de mes recherches sur l’histoire de l’agronomie ou de la chasse à courre. L’aristocratie éduque les corps autant que les pensées. Si le moule n’avait pas été cassé par sa mère, c’est probablement qu’il n’avait jamais existé dans la ville libre de Brême où il y était d’ailleurs interdit aux sénateurs de faire usage de leur éventuelle particule. Le hobereau prussien est, de fait, totalement étranger à mon père, trop hédoniste pour y succomber une seconde. Compte tenu du grand nombre de véritables hobereaux prussiens dans ses ancêtres paternels (et même d’un baron, dûment répertorié dans l’almanach de Gotha), on ne peut que conclure : « on ne naît pas hobereau, on le devient ».

Le vieux chat n’a jamais pu résister à l’attrait d’un rayon de soleil et tout efflanqué et usé qu’il fût, il a continué à défier les prescriptions des dermatologues. S’il appartenait à une quelconque aristocratie, c’était celle des vrais amateurs de bains de mer puisqu’il à sacrifié jusqu’à ses quatre-vingt-treize ans révolus au rituel quotidien cinq mois par an (et seule la météorologie exceptionnelle de l’été 2007 l’a privé du bonheur de la récidive). Encore que le verbe « sacrifier » ne rende pas vraiment compte du double plaisir qu’il y prenait : plaisir physique indubitable, mais jouissance aussi d’être le doyen incontesté de ce culte qui ne dispose malheureusement d’aucun logo particulier dans la « Table des abréviations et signes » du Bottin mondain ; il aurait au moins pu afficher, en lieu et place des ADCC (Association des descendants de capitaines corsaires), des FBL (Golf de Fontainebleau), RNP (Réunion de la noblesse pontificale), UNR (Union de la noblesse russe), YCMC (Yacht-Club de Monte-Carlo), un orgueilleux VNB (Vieille noblesse bronzée).

J’ajouterai que la présence dans ledit Bottin mondain (où les enfants figurent avec leur année de naissance) m’a valu un jour d’être invité à une réception où il s’agissait, de toute évidence, de faire rencontrer trois laiderons de leur génération à des jeunes gens ayant au moins un nom qui sonne bien, voire quelques quartiers de vraie noblesse. Mais je n’avais pas trop la tête à valoriser pour une fois ma particule. Il est vrai qu’on était en avril 1968.

Comment ne pas évoquer ici, à côté des empilements de livres, le repaire de hamster où mon père a entassé le fruit de ses activités de trente années de récupération ? Il a fait l’acquisition d’un vaste terrain inconstructible situé à quelques centaines de mètres de la maison où il a pu donner libre cours à sa vocation de planteur d’arbres fruitiers. Mais, tout inconstructible qu’il soit, le terrain a surtout pu accueillir, en toute légalité, deux caravanes et deux cabanes. Ce qui a constitué, pendant un temps, une fort acceptable annexe offerte aux amis et aux gens de passage – mon père est même allé jusqu’à héberger des familles entières ayant raté le denier bateau et à leur livrer des croissants le matin. Mais, au fil des ans, l’impossibilité dans laquelle il s’est trouvé de jeter quoi que ce soit a fait qu’à force de doter les caravanes de couvertures, casseroles, vaisselle, radio, bidons, jeux, il n’y a plus eu vraiment la place à l’intérieur de celles-ci pour se loger. Le seul démenti apporté à cette impression étant les visites impromptues que divers squatters – petits aventuriers, chasseurs, amoureux sans logis – ont malgré tout continué à faire aux caravanes, et ce en dépit des serrures de sureté remises avec ténacité. Mais, malgré son caractère accueillant, mon père n’a jamais pu y voir un hommage à son inlassable activité bâtisseuse. On notera que, prudents, les discrets visiteurs se gardent bien de pénétrer dans les cabanes réalisées à partir de vieilles portes et fenêtres récupérées sur des chantiers et tenues par des cordes et des piquets trouvés sur la grève ; ils se contentent, en général, de prendre les outils disposés dans l’entrée. Ils n’emportent pas, malheureusement, les vieux vêtements « dont quelqu’un pourrait avoir besoin », ferrailles « qui pourraient servir un jour », chaises éventrées « que l’on pourrait réparer » et tant d’autres merveilles indispensables rapportés de la tournée des poubelles ou de la kermesse paroissiale dont il est, n’hésitons pas à l’écrire, la bénédiction. Quand ses petits-enfants venaient le visiter, il rêvait toujours de les voir accompagnés d’une troupe de scouts, d’un groupe d’amis ou d’un orchestre symphonique qui pourrait profiter de ses installations et, à l’occasion, contribuer à l’entretien de l’ensemble car la nature a une fâcheuse tendance à reprendre ses droits. Á défaut, il tenait toujours à les faire profiter de son exceptionnel vestiaire  et, en particulier, de sa collection de maillots de bains trouvés sur la plage. Au terme du déballage, les petits enfants savaient bien que le plus beau cadeau qu’ils pouvaient faire à leur grand-père consistait à choisir, qui un pull, qui une robe, qui un pantalon et à l’emporter dans une débauche d’adjectifs laudatifs. En 2001, le déballage s’est doublé d’une démonstration. Mon père tenait à avoir l’avis de la jeunesse rassemblée autour de lui sur l’immense sac à dos qu’il avait acquis. C’est qu’il avait un important projet pour cet automne-là : il voulait retourner à Brême où il était né quatre-vingt-huit ans plus tôt. Mais pour lui, rien ne semblait avoir changé depuis qu’il avait dû préparer son périple breton de 1936, quand le mot routard n’existait pas encore. Les coupures de presse qu’il a rapportées de Brême ne laissent pourtant rien percevoir d’autre qu’un homme très digne, attaché à évoquer son expérience du nazisme et la responsabilité des chrétiens dans la lutte contre les persécutions. Sans doute avait-il d’autant plus besoin de la reconnaissance de ses concitoyens que deux épisodes récents avaient souligné à quel point l’Allemagne pouvait être ingrate, tant pour ceux qui, comme lui, avaient enfreint les ordres que pour ceux qui, comme son père, les avaient respectés.

 

 

La paix des braves ?

Très tôt, l’opposition allemande à Hitler a été mise en lumière : dès 1949, l’ouvrage d’Eugen Kogon, L’État SS, a ouvert le débat et la première synthèse importante (Une Allemagne contre Hitler de Günther Weissenborn) est parue en allemand en 1953. Depuis les années 1960, de multiples et amples travaux ont été publiés en Allemagne et les résistants au nazisme se sont constitués en association afin de faire réviser leurs procès et être indemnisés des multiples préjudices dont ils avaient été victimes. Mon père avait rejoint la plus importante de ces associations. On a du mal à le croire, mais en dépit des gestes spectaculaires à l’égard des victimes du nazisme et, en tout premier lieu, des juifs, le devoir de mémoire, de repentir et de réflexion s’est arrêté devant le mauvais exemple des objecteurs de conscience, déserteurs, réfractaires, voleurs de secrets militaires, pacifistes et démoralisateurs des troupes dès lors qu’ils étaient allemands. Qu’on en juge par les attendus du jugement rendu en 1962 concernant un objecteur de conscience condamné en 1939 : il ne pouvait être indemnisé car son geste isolé avait été « inutile » et qu’il s’était mis en danger ainsi que sa famille ; on ne pouvait donc le privilégier « au détriment de ceux qui avaient préféré ne pas prendre ou ne pas faire prendre de risques aux leurs alors qu’ils n’en pensaient pas moins que le plaignant ». L’absolution était donc généreuse pour tous ceux qui n’avaient rien fait, juges inclus, face à ceux qui avaient voulu se mettre en accord avec leur conscience. Le cas des déserteurs est aussi révélateur : 30 000 hommes ont été condamnés à mort et 23 000 d’entre eux exécutés pour désertion (soit environ 2 % des troupes). Les survivants ou leurs veuves n’ont obtenu le droit à une indemnisation symbolique qu’en 1999, mais sous réserve d’un examen individuel de leur dossier. On notera que le général Botho Henning Elster (1894-1952), qui préféra capituler avec près de 20 000 hommes à Beaugency le 16 septembre 1944 pour éviter un bain de sang inutile, fut condamné à mort par contumace par un tribunal militaire du Reich le 16 mars 1945, ce qui n’est guère étonnant, mais que cette condamnation ne fut cassée qu’en 1998… Heureusement, conscientes de l’enjeu, plusieurs villes ont érigé des monuments au « déserteur inconnu ».

En Allemagne de l’Est, les opposants communistes qui avaient survécu étaient traités en héros, dès lors qu’ils restaient dans la ligne du parti, mais les terres des officiers qui avaient participé au complot du 20 juillet furent réquisitionnées sans états d’âme.

Mon père n’a jamais cessé d’écrire en Allemagne pour tenter d’obtenir sa réhabilitation. Le problème était complexe dans la mesure où son livret militaire était perdu et sa démobilisation confuse. Il commença en août 1949 par faire réviser les fiches de la police de Brême qui le signalaient toujours comme condamné par un tribunal militaire sans en préciser le motif. Il attendit treize ans pour toucher une indemnisation au fort contenu symbolique puisque c’est le Land de Brême qui lui octroyait 2 404 Marks pour le temps passé en tant que prisonnier. Grâce à un concours de circonstances assez rocambolesque, il obtint une réhabilitation complète et l’annulation du jugement en 1996. Alors que tant des interminables lettres de mon père ont dû finir à la corbeille, c’est la plus hasardeuse d’entre elles qui a trouvé un écho. Il avait en effet écrit au 7 Parkstrasse, son ancienne adresse de Brême, pour savoir qui habitait l’immeuble qui avait remplacé sa maison familiale. Or, la lettre avait été remise à l’un des locataires qui se trouvait être Herr Frischmuth, le Président du Tribunal et celui-ci, touché par le lot d’injustices dont avait été victime le soldat de Beaulieu, avait fait le nécessaire.

Mais il a fallu attendre le 23 avril 1997 pour que le Parlement allemand fasse droit à la demande de réhabilitation complète des résistants allemands au nazisme. Toutefois, non contente d’avoir traîné des pieds pour rendre justice et honorer ceux qui avaient tout risqué pour sauver une certaine idée de leur pays ou, plus simplement, de la conscience humaine, la République fédérale ne leur a chichement octroyé que 7 500 DM (4 000 euros). Pire, elle alla jusqu’à refuser mesquinement d’en faire bénéficier ceux qui n’avaient pas leur résidence principale en Allemagne, ce qui revenait donc à exclure ceux qui, comme mon père, avaient, d’une manière ou d’une autre, refait leur vie à l’étranger. Il en allait de même pour les « Malgré-nous » Alsaciens et Lorrains réfractaires condamnés par les tribunaux militaires allemands alors que ceux qui avaient plus ou moins loyalement servi la Wehrmacht avaient été indemnisés en 1981 ! Ainsi donc, l’exil assumé par une minorité d’opposants à Hitler semblait diminuer la valeur de leur engagement et leurs souffrances. L’Allemagne avait peur d’en faire trop pour les deux cents survivants ! Devant tant d’injustice, mon père eut une réaction inattendue dont j’ai trouvé la trace : il fit un don de 500 Marks à l’association des résistants au nazisme

Par la suite, mon père s’était aperçu que la petite pension qu’il touchait au titre des années passées, bien malgré lui, dans la Wehrmacht était celle d’un simple soldat, alors qu’il était sous-officier avant d’être dégradé par le tribunal militaire. Mais son livret militaire étant resté aux mains de l’armée américaine, il ne disposait que de preuves indirectes, difficiles à faire valoir auprès d’une administration qui n’était pas décidée à faire de cadeaux, même, et peut-être surtout si, ils avaient valeur de symbole.

Pour mieux comprendre cette attitude, il faut sans doute revenir sur la façon dont l’Allemagne a procédé à la dénazification (sur ce sujet, il faut lire La seconde histoire du nazisme d’Alfred Wahl, publié en 2006). Les chiffres et les faits sont éloquents pour souligner que la féroce répression qui s’était abattue sur l’opposition jusqu’en mai 1945 avait éliminé une grande partie de ceux qui auraient pu contribuer par leur autorité morale à imposer un renouvellement des responsables, en particulier dans l’armée et dans la justice. L’armée trouvait dans l’attentat du 20 juillet 1944 une forme d’absolution. Ainsi, Hans Speidel (1897-1984), seul conjuré arrêté par la Gestapo à avoir été acquitté, a pu se prévaloir de cette action quand le chancelier Adenauer chercha à créer une cellule militaire autour de lui. Il n’en était pas moins, dès juin 1940, responsable à l’état-major de la Wehrmacht à Paris et signataire à ce titre d’ordres du genre de celui-ci : « Les Tsiganes se trouvant en zone occupée doivent être transférés dans des camps d’internement, surveillés par des policiers français » (4 octobre 1940). De la même manière, le général Adolf Heusinger, un « attentiste favorable au complot », qui, lui, a été blessé par la bombe de von Stauffenberg car il exposait les plans de bataille à Hitler, a été recruté par Adenauer avec la bénédiction des Américains qui avaient apprécié ses témoignages au procès de Nüremberg. On comprendrait, à l’extrême rigueur, que Speidel et Heusinger, s’ils avaient su reconnaître leur aveuglement passé, puissent éventuellement contribuer à des dossiers techniques. Ils vont, au contraire, œuvrer pour la libération de leurs anciens collègues condamnés pour crimes de guerre et en faire une condition de leur soutien au chancelier. On est bien loin de la contrition ! Diverses manifestations prirent le relais et du 18 au 20 novembre 1950, plus de deux cents militaires de la Wehrmacht se réunirent et annoncèrent qu’ils refusaient de reprendre leur service tant que l’honneur de la Wehrmacht serait mis à mal par la présence en prison de ceux qui n’avaient fait que leur devoir en réprimant les conjurés du 20 juillet ! Ainsi donc, ceux-là mêmes qui n’avaient pas remis en cause les ordres d’Hitler menaçaient de désobéir au nouveau pouvoir démocratique. Une véritable campagne pour l’amnistie (une nouvelle, puisque la Loi du 31 décembre 1949 avait déjà été plus que généreuse), trouvant des relais au plus haut niveau (Theodor Heuss, le Président de la République et des élus du Bundestag par exemple), se développa afin de faire libérer l’ensemble des détenus, tous les chefs des Einsatzgruppen inclus. Des mesures de grâce et des remises de peine conduisirent à ce qu’au printemps 1951 il ne reste plus que 1 800 nazis détenus alors qu’il y en avait près du double un an auparavant. On entendit même alors Konrad Adenauer parler du comportement « irréprochable » de la Wehrmacht pendant la guerre, laissant ainsi entendre qu’ils étaient les victimes d’une « justice des vainqueurs » et que les soldats n’avaient « fait qu’accomplir leur devoir ». Il crut même bon d’ajouter en 1955 que « les hommes de la Waffen SS étaient des soldats comme les autres » et même des gens « convenables ». Le dossier avait une dimension électorale non négligeable et malgré la libération des généraux Manstein et Kesserling en septembre 1952 et la réduction régulière du nombre de détenus (il ne restait alors que 88 militaire pour 603 condamnés), le chancelier Adenauer n’hésita pas rendre visite aux auteurs de crimes de masse détenus à la prison de Werl. C’était, à ses yeux, le prix à payer pour marginaliser l’extrême droite et, de fait, il remporta ainsi une nette victoire électorale qui lui permit d’ancrer l’Allemagne dans la nouvelle Europe. On peut, de la même manière, montrer que l’essentiel des membres de l’appareil judiciaire nazi a été maintenu en fonction et a régulièrement bénéficié de promotions, ce qui conduisit nombre d’entre eux à préparer les lois d’amnistie, faire indemniser des nazis destitués et à débouter des victimes du Régime sous prétexte qu’elles étaient favorables au communisme. Ils allèrent même jusqu’à refuser des pensions aux veuves des conjurés du 20 juillet alors que mesdames Heydrich et Freissler en touchaient. Ainsi, le Tribunal des pensions refusa, au terme de dix ans de procédure, d’en donner une à la veuve du général Stieff (exécuté après le 20 juillet) au motif que dans tout les pays, il est normal de condamner à mort ceux qui tentent d’assassiner le chef de l’État. En 1971, une procédure ouverte en 1965 confirma que les jugements consécutifs au 20 juillet n’étaient pas contraires au droit.

La guerre froide avait d’ailleurs rapidement offert un argument de choix aux partisans de l’amnistie générale : en matière d’anticommunisme, les nazis n’avaient rien à se reprocher et pouvaient encore rendre de bons et loyaux services… On sait d’ailleurs qu’en la matière, de nombreux services secrets du monde dit libre avaient su exfiltrer les plus compétents des experts en matière de renseignement ou de technologies de pointe.

Les conséquences de cette « paix des braves » n’en furent pas moins graves. La nomination en 1957 du général Speidel à la tête des Forces Terrestres Atlantiques (OTAN) du secteur Centre Europe était un gage fort de réconciliation (on peut y ajouter celle d’Hermann Plocher, ancien de la légion Condor, responsable de la destruction de villes espagnoles, dans l’État-major de l’aviation). Mais c’était faire fi un peu vite des souffrances endurées. En France, quelques centaines de fils de déportés et de résistants firent savoir par courrier au Président de la République qu’ils refusaient d’accomplir leur service militaire sous les ordres d’un général au passé plus que douteux. Vingt et un d’entre eux furent arrêtés et firent de la prison.

Une sorte de pacte implicite lie toujours les fanatiques de l’ordre, ceux qui n’ont rien fait, ceux qui n’ont « fait-qu’obéir-aux-ordres », ceux qui ont donné les ordres et ceux qui ont assassiné. Tous s’abritent et se contaminent derrière les corps des comploteurs du 20 juillet qu’ils exhument quand cela les arrange. Ils ont les mêmes ennemis : ceux qui ont prouvé qu’on pouvait déserter, résister, secourir, saboter.

Penser qu’il en allait de l’Allemagne comme de Sodome et Gomorrhe et que la présence d’un seul juste suffirait à absoudre tous les péchés des nazis et de leurs complices relève de l’escroquerie intellectuelle. Bonhoeffer n’a pas plus lavé les fautes des pasteurs collaborateurs que von Stauffenberg n’a blanchi la Wehrmacht de ses crimes. Car crimes il y eut et les SS n’en furent pas les uniques responsables. On ne peut oublier que s’il y a eu parmi les comploteurs quelques figures admirables, on trouve aussi nombre de ralliés de la dernière heure cherchant désespérément à se désolidariser du régime qu’ils avaient si longtemps soutenu et qui était de toute évidence condamné. Même parmi ceux qui s’opposaient à Hitler depuis plusieurs années, on peut déceler des failles qui n’enlèvent rien à leur courage mais montre que leurs motivations ne doivent pas être idéalisées. Peter Graf Yorck von Wartenburg (1904-1944), le propre cousin de Stauffenberg, planifiait des « zones mortes » en Biélorussie. Il existait un « problème juif » pour Ulrich von Hassel, quand bien même les pogroms de 1937 l’avaient amené à s’engager plus fortement dans l’opposition. Peut-on oublier qu’Arthur Nebe (1894-1945), comploteur depuis 1938, dirigea l’Einsatzgruppe B et fut chef de la police criminelle ? Wolf Heinrich Comte von Helldorf (1892-1944) fut le président de la police de Berlin et un antisémite notoire. Peut-on même ignorer qu’Henning von Tresckow (1884-1945) a, malgré des démarches pour infléchir la politique de répression, facilité la tâche d’Himmler dans l’organisation des massacres à l’arrière du front de l’Est ? Tous ces militaires n’avaient plus confiance dans leur chef mais ils hésitaient à rompre leur serment tandis que nombre de civils pensaient à leur sécurité. La majorité a cherché à ruser, là où un simple menuisier comme Elser ou un intellectuel chrétien comme Bonhoeffer avaient vu clair et agi en conséquence. L’échine du complot du 20 juillet était, tant du côté militaire que civil, issue quasi-totalement d’une droite et d’une aristocratie conservatrices, d’autant plus hostiles à Hitler et à sa bande, véritables parvenus politiques, qu’ils menaçaient de les entraîner dans leur chute. Quant à l’opposition de gauche, profondément divisée, terriblement persécutée, elle était, pour son aile communiste, aussi gangrenée par le stalinisme qu’une partie de l’opposition de droite l’était par son antisémitisme ou son patriotisme. Elle n’attint une forme d’efficacité que dans quelques réseaux (l’Orchestre rouge est le plus connu) ou dans le cadre de l’organisation clandestine des syndicats libres dont Wilhelm Leuschner (1890-1944) assura une part de la coordination et même le lien avec les militaires décidés à renverser le régime.

Toutefois, tant la pression internationale que les attentes de la nouvelle génération et le renouvellement progressif des cadres de l’administration et de la justice conduisirent le Bundestag à ne pas voter la prescription chaque fois que la question revint au débat. D’importants procès purent ainsi avoir lieu dans les années 1970 et faire progresser la prise de conscience. Aujourd’hui (2017), il est cité dans plusieurs livres et, en particulier dans un site (www.evengelischer-widerstand.de) consacré aux protestants allemands opposés au nazisme. La sortie de l’édition allemande de Mon père, Hitler et moi grâce à la volonté du traducteur Karl Holl et de l’éditeur Helmut Donat a été, d’une certaine façon, l’aboutissement heureux de cette longue réhabilitation.

La France, qui tarda tant à reconnaître les crimes de Vichy et à en poursuivre certains responsables, a d’autant moins de leçons à donner à l’Allemagne qu’elle a aussi montré dans les suites de la guerre d’Algérie qu’elle était beaucoup plus prompte à amnistier les généraux rebelles et les membres de l’OAS que les appelés déserteurs, ainsi que le rappelle régulièrement Alfred Grosser.

 

La paix des cimetières ?

Dans la même période où elle était généreuse à l’égard des anciens nazis et mesurait mesquinement sa dette aux résistants, l’Allemagne entamait une « réunification » de certains de ses cimetières qui faisait fi, tant de la parole donnée que du respect dû à chaque mort dans sa spécificité. Pour mieux comprendre l’enjeu, il convient justement de rappeler les circonstances dans lesquelles mon grand-père avait été enterré en 1914. Persuadée de remporter rapidement une victoire éclatante, l’Allemagne avait prévu d’honorer ses morts lors d’une grande cérémonie de la Victoire et du Souvenir et avait décidé de créer dans le quartier de Steglitz à Berlin, un cimetière symbolisant tous les autres. Comme ses camarades tués autour de Saint-Quentin, mon grand-père y a été transféré dès la fin du mois d’octobre 1914. Contrairement à l’idée reçue qui laisserait croire que la discipline prussienne ne tolérait aucune fantaisie et ne voulait voir qu’une seule tête coiffée d’un casque à pointe, les familles étaient invitées à personnaliser les tombes non seulement dans leurs inscriptions mais aussi dans leur architecture. On était donc loin des cimetières militaires aux croix bien alignées auxquels nous sommes habitués. En 1998, tous les monuments ont été rasés et les tombes du cimetière, qui avait aussi accueilli les corps de bien des personnes tombées sous les coups des nazis, les bombardements alliés ou les balles communistes, ont été regroupées. L’adresse de mon grand père est désormais : Grab 275, Block 37, Kriegsgräberstätte Berlin-Steg.-Bergstraße. Chaque tombe, réduite à une plaque prise dans le gazon, ne porte plus qu’un nom et deux dates ; une grande inscription désigne tous ceux qui sont là comme « Victimes des guerres, de l’injustice, de la tyrannie et du fanatisme ». Mais, par souci de neutralité, plus aucun signe distinctif d’une religion ou d’une croyance quelconque n’est toléré.

J’ai encore le souvenir de la lettre scandalisée de mon père. Lui qui avait œuvré pour donner une sépulture définitive et conforme aux souhaits des familles à quelques 200 000 soldats allemands morts en France au cours de la seconde guerre mondiale, voilà qu’il était confronté à la froide expulsion de ce qu’il croyait offert « pour toujours » à sa famille. Comme si la mémoire et les cimetières n’étaient plus assez grands pour tous les morts du siècle, voilà leurs occupants devenus d’indistinctes « victimes », militaires, civiles, chrétiennes, antinazies, juives ou agnostiques. Bel œcuménisme ou prodigieuse négation de ce qui faisait l’individualité de chacun et l’irréductibilité de ceux qui avaient combattu pour leur patrie, contre le totalitarisme ou de ceux qui n’avaient été les victimes n’ayant pas choisi leur destin ? Respect égal pour tous ou commencement de l’oubli d’une mémoire propre à chacun ? Des conventions internationales ont généralement réglé le statut des corps et des tombes des anciens ennemis, comme l’ont fait la France et l’Allemagne le 19 juillet 1966, mais l’idéal de la réconciliation doit-il entraîner l’amnésie ? Comme le notent Luc Capdevilla et Danièle Voldman (Nos morts, les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, 2002), « la construction sociale de la mémoire publique de la guerre a été le produit d’une négociation entre les pouvoirs publics, les groupes porteurs d’une expérience du feu et le reste de la société. Les uns ont aspiré à la transmission d’un enseignement ou d’un message politique, le plus grand nombre voulait simplement que l’on n’oubliât pas ses tués (…). Cela a conduit, au fil des célébrations, à glisser du culte des héros nationaux vers la célébration des sacrifiés ordinaires, puis, dans le courant du XXe siècle, à l’intégration progressive dans la mémoire collective de toutes les composantes de la société : les femmes à côté des soldats, les minorités à côté du groupe dominant. L’achèvement de cette évolution s’est fait dans un double mouvement : d’une part, la prise en compte et la singularisation de groupes spécifiquement identifiés au sein des dispositifs commémoratifs (…) ; d’autre part, la fusion de tous les conflits et de tous les groupes en une seule et même plainte commémorative. » On comprend l’enjeu du cimetière de Steglitz où l’Allemagne réunifiée veut rassembler au risque de perdre la mémoire.

Il n’y a pas que l’Allemagne qui risque de perdre la mémoire. Á l’heure où j’écris ces lignes, la France a la fièvre électorale et certains documents qui circulent sur Internet révèlent une affreuse amnésie. Voilà trois fois qu’on me propose de faire circuler un texte sous forme de devinette listant les revirements, mensonges et positions scandaleuses du candidat de la droite. La dénonciation serait banale si le premier paragraphe ne renouait, insidieusement, avec d’autres dénonciations : « Objet : faites circuler. Devinez, devinez, devinez qui je suis !!!! Je suis issu d’une famille hongroise qui a collaboré avec le régime nazi durant la guerre et a fui la Hongrie pour éviter d’être jugée pour collaboration après la Libération. Ça commence bien ! » Or, ce ne sont pas les concurrents d’extrême-droite dudit candidat qui font circuler ce texte (bien qu’ils aient exploité sans vergogne « l’argument » des origines) – mais de sincères militants de gauche et d’extrême gauche, toujours prompts à se mobiliser pour défendre les droits de l’homme, voire ceux de l’environnement comme en témoigne le PS : « Afin de contribuer au respect de l’environnement, merci de n’imprimer ce mail qu’en cas de nécessité, par contre n’hésitez pas à faire cadeau de ce jeu de la vérité à toutes vos connaissances. » Quand l’écologiquement correct fait office de patch sur la conscience morale défaillante, je suis pris d’une immense tristesse. Toutes proportions gardées, je me demande si le « nationalement correct » n’a pas servi de patch à la conscience morale des Allemands des années 1930. Ce dont je suis certain, c’est que les opposants au nazisme ont pu éprouver un grand sentiment de solitude et de désespoir en observant les meilleurs esprits acquiescer à l’inacceptable. Comment ne pas ressentir une certaine amertume en voyant que beaucoup de ceux qui érigent des monuments à la mémoire de Dietrich Bonhoeffer oublient qu’il prêchait contre la distribution à la chaîne de l’absolution à des Chrétiens indifférents à toute repentance ?

Face à tout cela, je crois que le meilleur moyen serait de distribuer à tout enfant entrant en sixième une des fiches d’identité des victimes du XXe siècle, soldats, juifs, résistants, homosexuels, gitans… Porteurs vivants de leur mémoire, les enfants auraient à présenter au terme de leur passage en collège un dossier sur « leurs » disparus. Le dossier ne ferait pas l’objet d’une évaluation chiffrée tant il est vrai que, du devoir surveillé au devoir de mémoire, il faut maintenir une distance infranchissable. Comme Alain Corbin (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Flammarion, 1998) l’a parfaitement démontré pour un sabotier illettré et une période beaucoup moins documentée, il est tout à fait possible de reconstituer la façon dont de parfaits inconnus ont vécu et sont morts. Centres de documentation et Internet aidant, il est tout à fait possible à des collégiens bien encadrés de s’interroger sur ce qui a conduit le capitaine Marie Joseph Charles Rigault, né le 11 octobre 1881 à Orléans (Loiret) à mourir, dans son bel uniforme de Saint-Cyrien, sur une prairie de Sainte-Menehould (Marne) le 12 octobre 1914 et la petite Nicole Nochimowski, née le 4 juin 1936 à Paris 11e (Seine), décédée le 25 mai 1944 à Auschwitz (Pologne) après un passage par Drancy. Charles Rigault est mon grand oncle et il a sa fiche dans le site « Mémoire des hommes » du Ministère de la défense et j’ai découvert l’existence de Nicole Nochimowski au hasard de la liste des déportés publiée sur Internet. Dans l’esprit du film de François Truffaut La Chambre verte (et du texte de Henri James qui l’a inspiré), le sens de la disparition des uns et des autres serait préservé. La mémoire incarnée serait une vraie mémoire et non une simple leçon d’histoire oubliée sitôt l’interrogation écrite passée.

Au moment où je rédige ces pages, j’ai aussi en tête l’intense débat qui agite l’Allemagne depuis plus de soixante ans autour de l’idée de la maîtrise du passé (ce qu’ils expriment dans un de ces néologismes auquel l’allemand se prêt si bien, la Vergangenheitsbewältigung). Il y va de l’identité du pays, hésitant entre épuration et refoulement, excuses et culpabilité comme le montre avec une remarquable précision le livre d’Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne fédérale depuis 1945. Hanna Arendt a souligné combien l’attitude des Allemands constituait « la quintessence de la confusion morale ». En effet, « ceux qui étaient innocents à titre personnel » avaient exprimé l’ampleur de la culpabilité qu’ils ressentaient, tandis que « très peu parmi les criminels étaient prêts à admettre même le plus léger remords » et, comme nous l’avons déjà vu, la culpabilité collective dispensait de s’interroger sur celle de chacun. La vraie question à poser à ceux qui s’abritent derrière le système dont ils n’étaient « qu’un rouage », rappelle l’auteur de Responsabilité individuelle et régime dictatorial (publié en 2002 dans le volume Responsabilité et jugement) est « Pourquoi, s’il vous plaît, êtes-vous devenu un rouage ou avez-vous continué à être un rouage dans ces circonstances ? » Nul n’échappe à la question. Mon père fut un rouage, un petit rouage à qui la chance et la malchance évitèrent d’avoir à décider s’il acceptait de devenir un rouage armé. Sauf à mettre directement sa vie en jeu à l’image des Témoins de Jehova, ou de quitter le pays, il n’était pas d’opposition possible sans double jeu (qu’on fabrique des cercueils pour l’armée comme Otto Hampel ou des explosifs comme Johann Elser). Encore fallait-il que le jeu secret soit moralement gagnant, c’est-à-dire qu’il vise à gagner plus que ce que le jeu officiel imposait de sacrifier. Sauver un juif, comme l’a fait le S.S. Gruppenführer Wilhelm Kube (dont l’histoire est racontée dans Une seule vie de Tom Lampert (2005), ne change rien à sa participation aux massacres de Biélorussie. Prétendre avoir évité, par ce qu’ils assimilent à un double jeu, que les choses ne soient pires comme un Pie XII ou un Papon relève de l’argument du « moindre mal » à propos duquel Hannah Arendt a rappelé que ceux qui s’y ralliaient oubliaient très vite qu’ils choisissaient le mal « puisque le mal commis par le IIIe Reich était si monstrueux qu’aucun effort de l’imagination ne pouvait permettre de l’appeler le « moindre mal ». En diffusant des informations contraires aux intérêts du Reich, en participant à un groupe clandestin cachant une juive, mon père prenait des risques personnels extrêmes et apportait la plus forte contribution possible compte tenu de la taille du rouage qu’il représentait. Quand, suite à sa condamnation, il fut contraint de creuser des fossés antichars, puis de travailler dans une unité de transmissions, il ne put que tenter de sauver sa peau sans mettre en danger celle de ses compagnons d’infortune. Il n’y avait alors guère d’autre attitude possible que de survivre au prix d’un compromis où chacun s’appliquait à en faire le moins possible sans jamais s’exposer aux violences des supérieurs.

Dans un premier temps, de 1945 à 1963, l’attitude de l’Allemagne s’organisa autour des ambiguïtés d’Adenauer qui donnait des gages aux uns (indemniser les Juifs à partir de 1953) et aux autres (blanchir les SS au nom de l’unité nationale). Tout changea quand arrivèrent les nouvelles générations qui posèrent des questions aux adultes et essayèrent de savoir ce qui s’était vraiment passé pour en comprendre les racines. Il avait d’abord fallu enterrer les morts éparpillés dans toute l’Europe sans laisser entendre qu’ils étaient morts pour rien ou, pire, qu’ils avaient participé à une entreprise criminelle. C’est pourquoi la commémoration du 20 juillet a longtemps cristallisé un certain nombre d’enjeux : en 1951, plus du tiers des Allemands considéraient les conjurés comme des traitres et près de 60 % des anciens militaires partageaient cette opinion. La réhabilitation ne se fera qu’au terme d’un lent travail mémoriel et dans un nouveau contexte où le respect de la parole donnée (en l’occurrence le serment à Hitler) semble enfin moins important que le devoir de désobéissance face à des ordres barbares. Car la clef du « comment la plus haute culture a pu enfanter les camps de concentration ? » est sans doute plus dans le respect absolu de l’autorité, dans l’obéissance aveugle, que dans la faiblesse du sentiment religieux, comme le répète mon père, en accord là-dessus avec les tendances les plus conservatrices du pays.

Depuis la réunification, les Allemands ont pu entrer dans une nouvelle relation à leur passé. D’une part, ils sont confrontés à la disparition progressive des témoins et prennent d’autant mieux la mesure de la valeur des témoignages et de la transmission. D’autre part, ils ont compris qu’ils ne se débarrasseraient jamais du fantôme d’Hitler et qu’ils n’avaient pas d’autre solution que d’apprendre à vieillir avec lui, dès lors qu’ils étaient décidés à trouver la bonne distance : ni trop loin avec le risque de la banalisation, ni trop près avec l’oubli de l’immense troupeau de ses complices. L’Allemagne a payé très cher ses aveuglements sur son passé en enfantant le mouvement terroriste des années 1970. De multiples polémiques, affaires, films et livres ont depuis alimenté le débat. Un ouvrage comme celui d’Omer Bartov (L’armée d’Hitler, 1990) a clairement montré comment, en particulier sur le front de l’Est, la discipline de fer et les conditions terribles des opérations favorisèrent une véritable barbarie de masse. L’exposition sur les crimes de la Wehrmacht qui a circulé en Allemagne à partir de 1995 a eu un rôle salutaire en mêlant la connaissance à l‘émotion et en permettant ainsi de briser un terrible mur de silence. Lentement, le pays s’invente des rituels, une pédagogie, une morale et des lieux de commémoration dont la multiplicité même signe la difficile élaboration d’une conscience commune (c’est ce qu’analyse Jürgen Daniel dans l’ouvrage collectif Des Allemands contre le nazisme paru en 1997). Comment ne pas se réjouir du fait que l’armée allemande a intégré le devoir de désobéissance dans son règlement et que les soldats, qui sont d’abord des citoyens dont la mission est de maintenir la paix, ont le droit de se syndiquer.

Exempté de service militaire, exempté d’avoir à penser les fautes d’un père qui aurait fait les mauvais choix, je n’ai pas pu pour autant m’exonérer de travailler sur la mémoire. Une bonne moitié des livres et des articles que j’ai écris s’inscrit en fait dans un va-et-vient entre le passé et le présent. Parti pour mettre un peu d’ordre dans les souvenirs de mon père, j’ai finalement parcouru le XXe siècle et creusé ma part d’identité allemande avec persévérance. Quant à mon identité bretonne, il est temps d’y venir.

 

Une dernière histoire de chats

Pour ce qui est de la mémoire familiale, je peux dire que non seulement mon père ne l’a pas perdue mais qu’il en a même, sans vraiment le vouloir, retrouvé un pan qui semblait enfoui à jamais.

Mon père a découvert le littoral breton en 1936, il y est revenu en vacances en 1952, il y a acheté une maison l’année suivante, il y a pris sa retraite en 1979 et il y est enterré depuis le mois d’octobre 2007.

La tradition orale qui se transmettait, à défaut de tout document, hormis une chevalière aux armes de la famille (un lion d’argent sur un fond bleu, pour traduire le code héraldique) était que le nom français venait d’un ancêtre originaire de Bretagne. Il était arrivé en Prusse orientale au début du XVIIIe siècle. Des épidémies de peste à répétition et une occupation militaire avaient dévasté la région et les émigrants étaient donc les bienvenus. Dans son célèbre Essai sur le principe de population publié en 1798, Thomas Malthus fait de ce cas un exemple de la complexité de l’analyse démographique. Il part, en effet des chiffres de la mortalité en Prusse et en Lituanie où la peste de 1710 a provoqué la mort du tiers des habitants. Les chiffres « montrent l’effet soudain et vraiment prodigieux d’une grande mortalité sur le nombre des mariages ». Toutefois, les réfugiés ne se trouvèrent pas pour autant à l’abri des conflits religieux comme en témoigne, en 1724, « l’affaire de Thorn » où un ancêtre trouva la mort. Voltaire évoque ce grave massacre dans son Essai historique et critique sur les dissensions dans les églises de Pologne : « Quelques malheureux écoliers des jésuites et quelques bourgeois protestants ayant pris querelle, le peuple s’attroupa, on força le collège des jésuites, mais sans effusion de sang; on emporta quelques images de leurs saints, et malheureusement une image de la Vierge, qui fut jetée dans la boue. (…) Les jésuites demandèrent vengeance au nom de Dieu et de sa mère; ils l’obtinrent (…) Le président Rosner, accusé de ne s’être pas assez opposé au tumulte, fut décapité malgré les privilèges de sa charge. Quelques assesseurs, et d’autres principaux bourgeois, périrent par le même supplice. Deux artisans furent brûlés, d’autres furent pendus. »

De 1466 à 1793, Dantzig (Gdańsk) était restée une ville libre du Royaume de Pologne et elle appartint longtemps à la Ligue hanséatique. Sa population était déjà majoritairement allemande et protestante quand la Prusse s’en empara en 1793 pour en faire sa capitale occidentale. C’est à Dantzig que François Charles de Beaulieu avait épousé, en 1707, Élizabeth Napierska (peut-être issue d’une famille écossaise Napier). C’est dans cette ville que cette dernière, victime de la peste de 1719, fut enterrée. Toute sa descendance avait été consignée par mon grand-père en 1913, juste après la naissance de son fils. Mon père l’avait complétée vers 1931, lorsqu’il travaillait pour la société Melchers et pouvait y disposer des premiers duplicateurs permettant d’en faire profiter toute sa parenté. Il a toujours aimé les envois en nombre et le bonheur de sa retraite fut en partie associé à la possession d’un, puis de deux photocopieurs lui permettant d’abandonner le papier carbone et d’arroser les cousins les plus éloignés de toutes ses réflexions et des documents les plus divers.

François Charles de Beaulieu mourut dans sa quarantième septième année et fut enterré le 24 septembre 1725 dans l’église Sainte-Catherine de Braunsberg (en polonais, Braniewo, une ville située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de l’actuelle Kaliningrad et qui fut longtemps la capitale de la Prusse). On peut encore voir la pierre tombale avec les armes de la famille et le registre des décès où apparait « Nobilis Dominus Franciscus Carolus de Beaulieu ».

Ils avaient eu deux fils, François le 1er avril 1709 et Jean-Charles en décembre 1715. Mineurs à la mort de leurs parents et résidant dans une zone où les catholiques étaient majoritaires, ils ont été confiés à une famille sous la tutelle d’un prêtre catholique, l’abbé Huguenin. Tous deux ont fait souche en Prusse orientale et leurs descendants sont rapidement retournés à la religion réformée. Par le jeu des alliances, plusieurs de leurs descendants sont devenus de typiques hobereaux léguant leurs vastes propriétés à leur fils ainé et poussant leurs cadets vers la carrière militaire ou l’administration. On aura remarqué que, sans doute suite à une erreur d’écriture, tous les descendants s’appellent Chales de Beaulieu – forme totalement inconnue en France – mais que mon père a profité de sa naturalisation pour revenir au patronyme d’origine.

Il ne faut toutefois pas leur rattacher le baron Jean-Pierre de Beaulieu (1725-1819), général autrichien qui combattit victorieusement les armées révolutionnaires jusqu’à ce que Napoléon lui inflige ses premières défaites. Il a jouit d’une assez belle renommée pour figurer dans le grand Larousse universel et pour qu’une boîte en cuivre à son effigie ait été fabriquée. J’en possède un exemplaire trouvé au marché aux puces de Londres. De même, les Chales de Beaulieu n’ont rien à voir avec plusieurs de Beaulieu qui gravitent autour du roi de Pologne et, en particulier d’un officier français, prénommé Henri, qui accompagne en 1646 Louise Marie de Gonzague qui épousera Ladislas IV Vasa puis son frère Jean II Casimir Vasa. Il exerce d’importante responsabilité, est anobli et finit par s’appeler Deboli, à la polonaise. Il n’y a pas plus de lien, sans doute, avec le frère Jacques de Beaulieu (1651-1719) qui opérait les calculs, en Hollande et à Paris et qui se serait nommé, en fait, Jacques Baulot.
Jean-Charles Chales de Beaulieu est devenu orfèvre tandis que son frère, François, dont je descends, est commerçant. Leurs descendants ont donc fait souche en Prusse orientale. L’un d’eux, un arrière grand-oncle de mon père, Franz Chales de Beaulieu (1827-1874) a développé une importante brasserie, au milieu du XIXe siècle, près du château de Kunterstein acquis par son père en 1810. La bière de Graudenz (Grudziadz) est connue depuis le XVIIe siècle. Miraculeusement épargnée par les combats de 1945, la brasserie est devenue l’une des plus importantes de Pologne. Privatisée en 1992, elle a, malgré une tentative de délocalisation en Autriche, pu être relancée et il est possible, aujourd’hui encore, de boire de la « Kunter », une bière blonde traditionnelle et « familiale ».

Mon père était allé plusieurs fois dans sa jeunesse visiter les membres de sa famille vivant en Prusse orientale. On invitait volontiers le petit orphelin de guerre en compagnie de son cousin de Porto, Eric Pohl, dont la mère, Hildegarde Chales de Beaulieu, était morte à sa naissance. La tante Sophie vivait en Prusse, dans le domaine familial de Schildeck (Szydlak en Polonais), près d’Osterode.

Elle avait épousé le frère de la grand-mère paternelle de mon père, Louis Hardt, et était d’origine suédoise. C’est son propre neveu, Raoul Wallenberg (né en 1912) qui disparut dans les geôles du KGB après avoir contribué au sauvetage de milliers de juifs. L’une de ses trois filles, Lisa, épousa le général Niebelschütz, dont nous avons déjà parlé. Une autre fut une excellente artiste peintre, mais elle dut vivre dans des conditions très précaires en Allemagne de l’Est et écrivit même à mon père, alors qu’il habitait Paris, pour obtenir des tubes de peinture.

Mon père se rendait aussi au château de Gross Arnsdorf (la bourgade, qui avait 600 habitants, se nomme Jarnoltowo en polonais). Sa grand-tante, Elise Chales de Beaulieu y était née en 1862. Kant avait vécu là lorsqu’il était précepteur, de 1750 à 1753, des trois fils du Major Bernhard Friedrich von Hülsen et la reine de Prusse s’y était arrêtée en 1807 alors qu’elle allait voir Napoléon. La vieille tante dont le père avait racheté le domaine à la famille von Hülsen proposait donc à mon père de dormir, selon son goût, dans la chambre de l’un ou de l’autre… Même le verre où avait bu la reine n’avait pas bougé ! Tout a brûlé en 1945 et il ne reste qu’une plaque, apposée en 1994, pour rappeler le passage du philosophe.

Mais revenons à François Charles de Beaulieu, l’ancêtre marié à Dantzig et mort à Braunsberg. Descendait-il de Jacques de Beaulieu, procureur au Parlement de Rennes et seigneur de Néraunay en Ercé-près-Liffré, manoir qu’il avait fait bâtir ? La preuve manque mais l’hypothèse est trop belle pour ne pas devenir la vérité pour mon père.

Parmi les ascendants de Jacques de Beaulieu on trouve deux connétables de Bretagne  et divers lieux-dits autour de Rennes), dont le nom du campus universitaire). Il était marié, selon la généalogie établie par son arrière-petit-fils (Philippe Le Noir, pasteur de Blain), à Denise du Claray dont il avait eu quatre enfants. Il a été l’un des tous premiers à embrasser la religion réformée en Bretagne et quand il est mort, en 1562, il a été déterré et trainé dans les rues de Rennes puis jeté sur un tas d’ordure à la sortie de la ville (le corps de son beau-frère avait subi le même sort en 1555). C’est sans doute aussi en raison de ses mauvais choix religieux que son nom semble avoir disparu des listes des procureurs au Parlement. Jacques de Beaulieu avait fondé avec quelques amis la première paroisse réformée de Rennes en 1559 et il servait de mentor aux nouveaux pasteurs venant en Bretagne ; il devint d’ailleurs membre du premier consistoire. Ce n’est qu’en 1558 que la Réforme s’était implantée fermement en Bretagne. François d’Andelot, le frère de l’Amiral de Coligny, avait invité une partie de la noblesse bretonne dans son château de La Bretesche à Missillac pour y entendre un prêche protestant. De proche en proche la religion nouvelle s’était répandue, principalement dans les villes de haute Bretagne, car elle avait eu plus de mal à pénétrer les campagnes où il était difficile d’admettre la Bible comme la seule source du savoir, le refus de l’autorité du Pape et, surtout, l’abandon du culte des saints et de la Vierge.

Á la mort de Jacques de Beaulieu, en 1562, la France comptait 620 églises calvinistes et 1 250 000 protestants, soit moins de 10% de la population. C’étaient plutôt des hommes assez jeunes, appartenant au monde des notables, des magistrats, des artisans et de l’aristocratie. L’édit de Nantes permit un développement régulier du protestantisme en Bretagne pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les temples associés à des châteaux ou à des centres urbains se multiplièrent pour accueillir 4 000 à 5 000 fidèles avant que la répression ne s’engage. Le fils de Jacques, Pierre de Beaulieu eut lui-même quatre enfants, Esther, Jacques, procureur fiscal du Bordage, Jean, seigneur des Planches (évêché de Saint-Malo) et procureur fiscal de Saffré (tous deux sans enfants) et Paul, le cadet, né en 1545, seigneur de Beaulieu et procureur fiscal, devenu aveugle. Ce dernier eut au moins quatre enfants qui affrontèrent la révocation de l’édit de Nantes et les persécutions qui précédèrent. L’aîné, César de Beaulieu était devenu pasteur et fut pendant plusieurs années l’aumônier de la marquise de la Moussaye, la propre sœur du maréchal de Turenne, à Quintin ; de nombreux actes portent sa signature à partir de 1675.

La princesse Henriette de La Tour d’Auvergne avait épousé le marquis Amaury Gouyon de La Moussaye, troisième du nom en 1629 et tous deux, calvinistes convaincus, avaient mis leur puissance au service de leur foi. La famille disposait de l’important château de La Moussaye à Plénée-Jugon mais ils avaient saisi l’occasion d’acheter le comté de Quintin et la seigneurerie d’Avaugour en 1638 pour créer un nouveau bastion de prosélytisme plus à l’ouest de la province. Leur projet était d’édifier une véritable forteresse à Quintin, mais, pressentant le danger, l’évêque de Saint-Brieuc avait obtenu du Roi l’arrêt des travaux. Forte de son rang, la princesse (dont le mari avait été nommé gouverneur de Rennes et lieutenant général de la Bretagne en 1656) ne reculait pas devant les provocations, menaçant un évêque d’une gifle ou élevant dans son parc une biche munie d’une clochette pour tourner en dérision celle que l’on agitait devant le saint-sacrement ! Il est vrai que l’église catholique menait la vie dure aux calvinistes et limitait considérablement l’exercice du culte. C’est souvent dans un pavillon de leur petit château de l’Hermitage, dans les casemates ou au-dessus des écuries du château de Quintin que le pasteur César de Beaulieu célébrait le culte, baptisait et mariait les fidèles. César s’était marié à Suzanne Dupré vers 1673 et avait eu plusieurs enfants, mais les lacunes des registres ne permettent de repérer qu’Henri (né à Quintin en 1676), une fille (1675) et deux jumelles (1680) mortes peu après leur naissance. Il est très possible que François Charles qui est né vers 1678 soit un autre de ses fils, d’autant plus qu’il est noté que César de Beaulieu a fuit vers l’Angleterre « avec ses enfants ». Mais le généalogiste qui apportera des preuves irréfutables concernant ce François Charles marié à Dantzig, bénéficiera, sans aucun doute, de la bénédiction posthume de mon père.

Le départ de César de Beaulieu a sans doute été décidé compte tenu de la multiplication des dénonciations dont il a fait personnellement l’objet. On sait qu’une enquête menée par le conseiller La Bouexière visa à vérifier l’accusation portée par les époux Dulac de Guingamp au sujet du « détournement de deux jeunes filles catholiques » (détournement religieux, bien sûr) et d’une profanation d’hosties. Le pasteur aurait tenté de convertir des catholiques en leur disant : « Si c’était là un Dieu, souffrirait-il ces outrages ». Mais il avait pu prouver son innocence. En 1681, il est directement visé par un décret d’arrestation et il fuit donc avec Suzanne Dupré, sa femme et leurs enfants. Il est suivi par sa sœur Henriette (filleule de la Marquise), qui deviendra gouvernante chez lord Dering dont elle épousera le fils avec qui elle partira vers le Nouveau monde. Le frère de César, Luc, seigneur des Planches et pasteur aussi, viendra de même à Londres où il publiera plusieurs ouvrages et où sa tombe existe encore. Un troisième frère, Jean, seigneur de Néraunay à Ercé-près-Liffré, a abjuré avec son épouse, Henriette du Bosquays le 10 octobre 1685.

Quand mon frère Olivier, qui résidait alors rue de Quintin à Saint-Brieuc, s’est marié le 4 septembre 1981 à la mairie de Ploufragan dans les Côtes d’Armor, avec, comme par hasard, une native de Quintin prénommée Dominique, le maire lui a dit : « Vous savez que vous avez eu des ancêtres ici ? Il y a une bosse dans un champ qui marque l’emplacement de leur manoir et une rue, à deux pas d’ici, porte votre nom ! ». Mon frère n’en savait rien et il ne découvrit que plus tard qu’un certain Olivier de Beaulieu avait bien été, vers 1420, seigneur de Coëtquen en Plouffragan. Tout comme mon père ne savait pas en quittant Londres en 1934 avec la ferme volonté de devenir pasteur, que 253 ans et huit générations plus tôt, le pasteur César de Beaulieu, y était passé. Le pasteur François de Beaulieu a fêté le trois centième anniversaire de la Révocation de l’Édit de Nantes en Bretagne. Il portait encore la chevalière en or avec une pierre verte où sont gravées les armes de la famille, seul souvenir de l’ancêtre dont on avait juste retenu qu’il était « venu de Bretagne ».

Non seulement les chats ont sept vies, s’adaptent à toutes les maisons où ils se trouvent, savent découvrir des trésors dans les poubelles, ronronnent au moindre rayon de soleil, retombent toujours sur leurs pattes, mais ils retrouvent toujours leur chemin.

 

 

 

Sommaire

 

Première partie

Ascendances

 

De La Chavatte à Brême

En direct des tranchées

Terrain d’expérience

Une ville libre

Les yeux fermés

 

De Londres à Berlin

            Un homme est passé

Carnet d’adresses

Le pèlerin

Quand les nazis sont venus

 

Deuxième partie

Désobéissances

 

De Berlin à Paris

Double vie

Atteinte au moral de l’armée

Sur tous les fronts

Malgré-lui

 

De Paris à Paris

Nom, prénom

Les cimetières de la paix

Alsacien, faute de mieux

Entre toutes les chaises

 

Troisième partie

Correspondances

 

De Paris à la Lorraine

Paris by night

Central

La croix et la bannière

Complètement à l’Est

 

De la Bretagne à la Bretagne

La paix des plages ?

La paix des braves ?

La paix des cimetières ?

Une dernière histoire de chats

 

 

En 2008, j’ai publié « Mon père, Hitler et moi » aux éditions Ouest-France. J’y raconte les racines et le destin de mon père, François Charles de Beaulieu, né allemand à Brême en 1913, orphelin de guerre l’année suivante et condamné en 1943 par un tribunal de la Wehrmacht pour “atteinte au moral de l’armée“, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. Si l’histoire de mon père est, par bien des aspects, souvent souriants, celle d’un original (il fut pasteur protestant, guide touristique, sténodactylo, libraire, agent commercial, responsable des cimetières militaires allemands), elle pose néanmoins des questions qui nous concernent tous : Comment nos sociétés traitent-elles ceux qui ont obéi, ceux qui ont désobéi et ceux qui sont ”morts pour la patrie” ? Comment transmettre l’essentiel, c'est-à-dire la mémoire des victimes et de ceux qui ont résisté ? » Si vous souhaitez un des derniers exemplaires de la version papier (15€ envoi compris), utilisez l'onglet "contact" en haut à droite.

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