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Mon père, Hitler et moi – Chapitre 1

Mon père, Hitler et moi

FdB 1942005

copyright : François de Beaulieu

Je propose ici, en forme de feuilleton, une version du livre (paru en 2008 aux éditions Ouest-France) avec de nombreux textes et images supplémentaires. C’est l’histoire d’un homme né en 1913 et bousculé par les brutalités du siècle. Jeune allemand enrôlé dans le Wehrmacht en 1939, il n’a pas abdiqué ses idéaux pacifistes et antinazis. Sa condamnation en 1943 par un tribunal militaire souligne « L’attitude critique du condamné pour tous les phénomènes de la guerre et sa propagande en ce sens auprès de ses camarades, ce qui constitue un grand danger. Á noter particulièrement que personnellement il est attiré spirituellement vers des milieux enjuivés ». Bref, il y a « corruption du moral de l’armée » et « désobéissance ». En conséquence de quoi, il est dégradé, condamné à une peine de sept mois de prison puis à intégrer un bataillon disciplinaire sur le front russe. L’histoire de ses ancêtres qui passe par la Bretagne, Dantzig et Brême éclaire la sienne qui va de Brême à Berlin puis de Paris à Boulay et l’Île-aux-Moines.

Le sommaire comprend trois grandes parties mais la présente version est découpée en six chapitres accessibles à partir de la page d’accueil.

Une excellente traduction allemande réalisée par Karl Holl et préfacée par Wolfram Wette a été publiée en 2013 à Brême,  aux éditions Donat.

 


Première partie

Ascendances

De La Chavatte à Brême

En direct des tranchées

Terrain d’expérience

Secrets de famille

Une ville libre

Les yeux fermés

De Londres à Berlin

Un homme est passé

Carnet d’adresses

Le pèlerin

Quand les nazis sont venus 

Deuxième partie

Désobéissances

De Berlin à Paris

Double vie

Atteinte au moral de l’armée

Sur tous les fronts

Malgré-lui

De Paris à Paris

Nom, prénom

Les cimetières de la paix

Alsacien, faute de mieux

Entre toutes les chaises

Troisième partie

Correspondances

De Paris à la Lorraine

Paris by night

Central

La croix et la bannière

Complètement à l’Est

De la Bretagne à la Bretagne

La paix des plages ?

La paix des braves ?

La paix des cimetières ?

Une dernière histoire de chats

*********

J’ai beaucoup aimé le petit livre de la psychanalyste Lydia Flem intitulé Comment j’ai vidé la maison de mes parents. C’est une réflexion sensible sur la transmission. Avec l’autorisation de l’auteur, mais sans la prétention d’avoir ses qualités, je ferais volontiers un tome 2 qui s’intitulerait Comment je n’ai pas vidé la maison de mes parents.

L’idée m’est venue en passant à l’Île aux Moines, dans le Morbihan alors que mon père y vivait et, en dépit de ses 94 ans, n’avait en rien renoncé à faire des projets et, même, à les réaliser.

J’avais préféré ne pas prévenir de telle sorte que ma mère n’ait pas le temps de se tracasser mais j’ai eu un pincement à l’estomac en arrivant car deux ambulances occupaient le terre-plein devant la maison. S’étaient-ils blessés en tentant une sortie à deux sur leur vélo électrique ? Avaient-ils mangé une des boîtes de conserves « petits pois – botuline » achetées par mon père dans une solderie et miraculeusement retrouvées après de longues années d’oubli au fond d’une armoire ? Ce n’étaient pas les hypothèses qui manquaient car j’ai toujours pensé que leur propriété devrait accueillir des stages consacrés aux problèmes de sécurité des personnes âgées, tant elle cumule de « points noirs ». De l’installation électrique hors-normes à la baignoire tueuse, de cheminements semés de pernicieux obstacles aux empilements défiant les lois de la gravitation, rien ne manque dans le pavillon témoin si ce n’est le casque de sécurité pour le visiteur.

Ce n’étaient en fait que les voisins, ambulanciers de leur état, qui déménageaient. Ma mère allait plutôt bien et je suis parti donc saluer mon père dans son domaine (car il dispose, au fond du jardin d’une maison entière quasiment pour lui seul).

Je ne m’attendais pas à y trouver un vaste champ de bataille. Ici et là gisaient des caisses éventrées ; un nombre incertain de sacs, de remorques, de cartons étaient dispersés dans l’herbe du jardin et sous les abris disponibles. Dans la partie ouest de la grande pièce constituant le rez-de-chaussée de la maison, ce n’était pas seulement une nouvelle table géante mais aussi un grand buffet et une belle collection de chaises qui étaient, avec divers autres éléments de mobilier, fraîchement déposés dans le plus grand désordre, accompagné de ce que, de toute évidence, les voisins n’avaient pas eu le courage de mettre à la décharge. Tel un général après le pillage d’une ville conquise, mon père s’enthousiasmait de tant de richesses accumulées (mais, comme pour écarter toute réticence, sans évoquer, ne serait-ce qu’en passant, le prix payé pour l’ensemble).

Le plan du général était de mettre la plus grande table et quelques objets dans la partie est de la maison, au milieu de l’espace laissé disponible par la douzaine d’armoires où, il y a vingt-cinq ans, il avait entassé des livres sur deux ou trois rangées. Toutefois, l’espace « laissé disponible » avait accueilli depuis un nombre considérable de revues, livres, classeurs et cartons qui ne laissaient que de très étroits passages. Le général avait donc travaillé vaillamment, autant pour avoir le feu vert de son épouse (qui gardait un droit de regard sur la partie Ouest), que pour dégager l’espace nécessaire. Il n’avait terminé la veille qu’à une heure du matin. Mais il avait mal estimé la longueur et la largeur des objets convoités et seule une planche à voile (première génération) pouvait, finalement, être entreposée dans l’antre.

J’avais accepté, dans un instant d’inconscience, de l’aider à élargir l’espace nécessaire pour la table, sans m’attarder à discuter sur sa qualité esthétique et son utilité intrinsèque. Mais, à peine étais-je entré par la grande porte située au pignon et donnant un accès à la partie est que j’ai dû me rendre à l’évidence : il était impossible d’améliorer la situation sans avoir à démonter deux armoires pleines de livres. Certes, l’infranchissable réplique du Mur de Berlin constituée par des cartons de chaussures obstruant cet accès depuis vingt ans était miraculeusement tombé mais un examen plus attentif révélait même qu’une des armoires, en partie encastrée derrière une troisième, servait d’appui à une tour d’encyclopédies dépareillées calant elles-mêmes une étagère ayant depuis longtemps renoncé à assumer seule le poids de plusieurs cartons remplis de magazines. Au prix de quelques contorsions, il était possible d’apprécier l’extraordinaire solidarité (je n’ai pas dit solidité) de l’ensemble : hormis le vide central créé la veille, il semblait bien que l’on était face à un de ces châteaux de cartes où plus rien ne peut être ajouté ou retranché sans provoquer une catastrophe, voire à un de ces instants où le jeu de mikado se bloque et où un joueur doit se sacrifier pour déstabiliser l’enchevêtrement quasi définitif. Á ceci près qu’ici, le jeu pesait plusieurs centaines de kilos et que toute initiative inconsidérée pouvait tourner à la catastrophe. Si leur propriétaire n’avait rien perdu de sa belle vitalité, le quart de siècle écoulé n’avait pas été tendre pour ses échafaudages et les grandes bibliothèques avaient pris une gîte considérable. On distinguait dans la pénombre le bois clair des planches commençant à se disjoindre et, si rien ne s’effondrait, c’était tout simplement que, du sol au plafond, la quasi-totalité de l’espace était occupée. Dans une habitation récente, il est certain que les planchers comme les murs de parpaings auraient depuis longtemps volé en éclats, mais ici, la dalle de béton et l’épaisseur des vieux murs de pierre contenaient l’extraordinaire pouvoir explosif de l’ensemble.

IAM (2)Consulté sur ses intentions après l’échec de son plan A, le général avoua ne pas avoir de plan B. Tout au plus sollicitait-il un démontage de la table, afin de « mieux ranger ». J’acquiesçais, même s’il pouvait sembler difficile de « mieux ranger » une pièce où, aussi grande fut-elle, on aurait du mal à faire tenir deux grandes tables, deux buffets, deux petites tables, deux armoires, un coffre, un réfrigérateur, un congélateur, une machine à laver, un téléviseur, un canapé et ses fauteuils, une vingtaine de chaises et au moins autant de cartons. J’avais depuis longtemps appris à discuter le moins possible ses rêves, quels qu’ils soient. En matière d’accueil, son ambition se traduisait par le plus grand nombre possible de chaises et de lits, quand bien même ce nombre fut-il, depuis longtemps, largement supérieur à tout ce qu’il serait possible de rassembler réellement en matière de cousinages et fratries.Dans un dernier sursaut de solidarité filiale, j’ai donc demandé un tournevis pour tenter de démonter le plateau de la table (laquelle table avait demandé, compte tenu de son poids, quatre adultes musclés pour la transporter). Quoiqu’inapte, depuis toujours, au bricolage, le général était équipé en outillage et j’ai rapidement pu disposer d’une bonne quinzaine de tournevis. Malheureusement, aucun ne se révéla capable de faire céder une seule des vis implantées pour l’éternité dans la table par une monstrueuse machine. Je fus donc obligé, à la demande pressante du général, de reconnaître que la table était donc d’excellente qualité et qu’elle valait « le prix payé » et la peine prise. Il aurait fallu être particulièrement mesquin pour lui refuser cette petite satisfaction et je vis bien dans ses yeux que cette certitude suffisait à son bonheur. Je ne dis donc rien des doutes que je me mis à nourrir sur la fonctionnalité du salon qu’il mettait généreusement à disposition de ses enfants, petits enfants, nièces et belles-sœurs. Á lui d’expliquer aux futurs usagers que les deux tables et les vingt-sept chaises qui séparaient le téléviseur du canapé contribuaient à la qualité du spectacle.C’est toujours pareil. Arrive un moment où la gentillesse arrache son masque et laisse apparaître un peu de découragement, voire de lâcheté. Il a beau être mon père, il a beau avoir 94 ans, je prends ma retraite à la fin de l’année et je commence à avoir du mal à le suivre. Sait-il même où il va ?Un détail pour éviter tout malentendu : même s’il y a beaucoup de militaires dans la famille, il n’est pas général. Quant à dire ce qu’il est vraiment, il faudrait tout un livre pour l’expliquer – et encore…

 

Première partie

Ascendances

De La Chavatte à Brême

J’ai mis longtemps à savoir exactement ce qu’avait fait mon père pendant la guerre. Quand d’autres vous écrasent sous leurs exploits et leurs souvenirs, il est resté, au moins jusqu’à un âge déjà avancé, d’une remarquable discrétion. Mais j’ai eu plus de chance que ceux qui n’avaient qu’à découvrir délation, crime de bureau, collaboration quand il ne s’agissait pas de meurtres purs et simples ; c’est d’ailleurs pourquoi je leur ai toujours voué une fraternelle compassion, sachant à quel point ils n’y étaient pour rien.

J’ai mis longtemps à savoir des choses toutes simples. Ainsi, jusqu’à tout récemment, j’ai cru et répété à qui voulait l’entendre qu’il y avait tant de pendules et d’horloges dans la maison de mes grands-parents qu’un homme à qui l’on avait confié toutes les clefs de la maison avait pour mission de les remonter une fois par semaine ! J’ai ressenti une grande déception quand j’ai appris qu’il s’agissait d’une révision bisannuelle réalisée par un horloger du quartier. Ce n’était pas le signe extérieur de richesse qui m’intéressait dans cette anecdote mais son caractère éminemment romanesque. Comment renoncer sans peine à un personnage aussi fascinant qui serait partout chez lui mais comme transparent ? Comment renoncer à un personnage qui symbolise à ce point la confiance la plus totale ? Comment renoncer à cette image du maître du temps ? Bien d’autres légendes construites depuis mon enfance se sont évanouies au fil des entretiens suscités par ce livre mais je n’en éprouve aucun regret car elles ont laissé la place à bien plus d’histoires aussi vraies que fabuleuses.

En direct des tranchées

J’ai vraiment mis longtemps à savoir ce que mon père avait fait pendant la guerre mais j’ai fini par l’apprendre. En fait tout avait commencé en août 1914 (à moins que ce ne soit vers 1550, comme nous le verrons par ailleurs). Mon grand-père, le capitaine Franz Chales de Beaulieu, était sur le front de la Somme, entre Amiens et Saint-Quentin, côté allemand. Il y avait, comme lui, pas mal de soldats allemands portant des noms français. Jean Giraudoux s’est plu à évoquer ce fait dans sa pièce Siegfried : « Le 1er août 1914, rien que dans l’armée prussienne, descendants d’exilés ou d’émigrés français, nous étions quatorze généraux, trente-deux colonels et trois cents officiers. Je parle des gentilshommes. Il y a aussi dans l’intendance un certain nombre de Dupont ». G036Ce qui est certain, c’est qu’au début de la guerre, dix généraux, dont un cousin au quatrième degré de mon grand-père, Martin Chales de Beaulieu (1887-1945), étaient issus de l’aristocratie française et qu’une dizaine d’autres les rejoignirent au cours du conflit. Le lieutenant général Martin Chales de Beaulieu, qui commanda la XIIe division d’infanterie fut un des artisans de la grave défaite infligée aux troupes françaises le 22 août 1914 à Rossignol.

Ses lointaines origines ne brident en rien le capitaine Franz Chales de Beaulieu et dès les premiers jours de son engagement, il a été décoré pour des actions d’éclat. Il les a racontées dans des lettres adressées à son père, colonel en retraite. La première date 30 août 1914 : « Les troupes françaises sont totalement désorganisées. Huit Français se sont rendus à moi, la moitié d’entre eux est blessée. Nous avançons et nous arrêtons dans un village. Mes hommes peuvent boire de l’eau. Je ne peux plus aller à pied et, accompagné de trois hommes, je pars chercher un cheval dans une ferme. Á la sortie, je vois beaucoup de pantalons rouges. Je pense qu’il s’agit de prisonniers faits par des camarades. Je m’approche et je vois qu’il n’y a pas d’Allemand avec eux. Je me retourne et je fais semblant de commander « Tout le bataillon, halte ! ». Puis je crie face aux Français « Les mains en haut » [en français dans le texte]. Ils l’ont tous fait et sont ainsi devenus mes prisonniers ; il y a un major, un commandant et 120 soldats (…). Je suis arrivé dans nos lignes cinq minutes plus tard avec mes trois hommes et les 122 prisonniers. Nous avons été accueillis avec des acclamations de joie. J’étais heureux de ce bon tour que j’avais joué et le lendemain, le général m’a loué devant tout le monde ». L’action lui vaudra une Croix de fer de 1e classe puisqu’il avait reçu celle de 2e classe, le 22 août, pour avoir, du haut de son cheval, rassemblé trois cents soldats en pleine déroute et mené une contre-attaque victorieuse.

1FBNaturellement, mon grand-père écrivait aussi à sa femme, mais, de même que mon père, j’ignorais ce qu’il était advenu de ses lettres. Sa mère ne les lui avait jamais montrées mais elle les avait tapées à la machine et en avait fait un grand cahier relié comptant une trentaine de pages au texte bien serré. C’est à 94 ans que mon père les a reçues de la fille de sa sœur, qui les avait retrouvées à Brême. Il les a découvertes au fur et à mesure qu’il me les traduisait.

Le 28 septembre 1914, le capitaine Franz Chales de Beaulieu commence une lettre qu’il reprend dès qu’il a un moment de libre et qu’il n’achèvera, en fait, que le 1er octobre faute d’avoir pu la faire partir avant. Il écrit : « Nous sommes tout proches de soldats du 97e régiment qui sont morts. Je peux en compter cinquante près de notre tranchées, serrés les uns à côté des autres. Je peux même voir le chef de compagnie avec son trompette. Ils sont à 150 mètres de moi. Les Français ont surpris ce régiment car ils étaient cachés dans la forêt et ils ont pu tirer sur eux sans aucun risque (…). C’est arrivé il y a 24 jours et personne de notre régiment n’a pu les enterrer. Il faut dire que le 97e régiment a eu des pertes énormes avec les tirailleurs français. Le vent qui souffle vers la tranchée apporte une odeur horrible. Mais les vivants ont des droits et je n’ose pas envoyer mes hommes les enterrer. Je permets toutefois, quand c’est possible que mes hommes récupèrent leurs armes, chaussures et pinces à barbelés. J’en vois un qui prend un casque et d’autres des manteaux. Nous sommes dans une tranchée et nous attendons le signal de nos généraux pour la grande bataille qui va commencer (…). Cet après-midi, on a enfin pu enterrer les hommes du 97e régiment. (…) Nous sommes actuellement dans des conditions misérables, pressés dans une baraque, y compris les officiers et le colonel.

PS : Hier ta lettre est enfin arrivée, c’est un blessé de notre régiment qui est revenu après sa guérison. J’ai été très heureux. Mille remerciements. Tu as même payé les impôts ! Tous les détails m’intéressent. Nous avons été à l’abri car nous étions dans la réserve. Il y a une centaine de blessés chaque jour qui arrive dans les infirmeries. Dans quatre heures nous devons nous préparer pour l’attaque.

  1. Notre attaque a eu une fin misérable car notre artillerie a tiré dans la division à côté de nous (…).
  2. Je n’ai pas besoin que tu envoies des fourrures mais, fin octobre, j’aurai besoin d’un manteau car il fait déjà assez froid. Je ne sais pas quand cette lettre t’arrivera car pour le moment le courrier est arrêté. Je t’embrasse avec amour et en esprit. Je te salue de tout mon cœur ainsi que les enfants. Tout m’intéresse dans ce que tu écris. Salue aussi notre bonne.

Maintenant je vais te faire un autre rapport sur les événements  que tu pourras mettre dans notre dossier. Nous entendons en permanence le bruit des bombes qui tombent sur Pierremont. C’est un bruit infernal qui nous tape sur les nerfs. Mais l’artillerie française ne fait que nous rendre nos propres tirs. Dans ma compagnie, un seul tir à coûté une jambe et un bras à deux de mes hommes. C’est presque trop pour moi. Le commandant major crie dans la cave où nous sommes couchés que des volontaires doivent sortir immédiatement pour compenser les pertes et je vois des hommes de ma compagnie sortir. Je vois un appelé, Frédéric Müller, qui a huit enfants et dont la femme est enceinte qui part observer l’artillerie. Près de Lunéville, il a fallu mélanger deux régiments car il n’y avait plus assez d’officiers, toujours placés à l’avant. (…) J’ai vu près de Pierremont un prisonnier polonais ivre car il avait bu trop de schnaps et il criait à chaque explosion ! Il est arrivé dans nos lignes car il avait trop bu pour oublier les choses horribles. Une grenade a éclaté près de lui sans le blesser. Je ne dors pas vraiment car les autres parlent beaucoup près de moi. (…) J’observe actuellement la ville de Pierremont avec les restes de ma compagnie. FresnoyTout brûle car les Français tirent sur cette ville pour tuer les Allemands. Tout près de moi, il y a une poule qui appelle ses poussins chaque fois qu’un obus tombe. On a tout tué pour avoir de la viande mais les soldats affamés ont épargné cette pauvre poule. Je vois aussi un poulain qui saute joyeusement au milieu des ruines et qui vient mendier du pain car il ne trouve rien à manger. Je suis touché par la sympathie et l’attachement que me montrent mes soldats. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour les protéger du froid et de la faim et je ne me suis pas mis à l’abri comme beaucoup d’autres dans cette bataille. Ils ont vu que j’ai tout fait pour sortir les blessés d’ici et je confisque tout ce qui roule pour les emporter. Un sous-officier a tenu à me dire au-revoir malgré la balle qui l’a rendu aveugle. Les blessés crient en demandant de l’eau (…).

1er octobre, près de La Chavatte à 4 heures. J’écris cette lettre à 4 heures du matin dans la forêt où je me repose avec mes soldats. Actuellement il y a une attaque sur La Chavatte et nous attendons l’ordre d’assaut. Cela peut durer longtemps. La semaine dernière, notre régiment a perdu plus de 500 hommes. Á notre gauche, il y a les 116e et 117e régiments de Hesse qui occupent le village de Fresnoy (…).Enfin, ma compagnie ainsi que la 4e reçoivent l’ordre d’aller vers la gauche et de se mettre en ligne. Les tirs d’artillerie passent au-dessus de nous. Je plaisante car les soldats se jettent trop souvent à terre alors que tous les tirs passent nettement au-dessus. Heureusement, le crépuscule tombe sur nous (…). Devant nous Fresnoy brûle, nous creusons des trous sous les rafales de mitrailleuses qui passent au-dessus de nos têtes (…).

Á 11h 30 nous étions à l’attaque mais pas une seule balle ne nous a touchés. Ces chiens attendaient sans doute que nous soyons plus près. Je ne veux pas prendre de risque et servir de cible. Je donne l’ordre d’arrêter pour attendre les deux compagnies de Hesse. Á cet instant, j’entends leurs trompettes qui annoncent l’attaque. moi aussi j’ai des trompettes et des tambours. Tout le monde crie « Hourra ! ». Il y a un bruit infernal pour encourager l’attaque de Fresnoy. (…). Je vois maintenant les officiers qui sortent leurs épées pour montrer la direction de l’assaut. Il y a beaucoup de bruit et nous réussissons à occuper le village. C’est un succès car les Français ont cru qu’il y avait plus de troupes que nous n’étions. Notre 70e est depuis ce matin en possession du village de La Chavatte. Les deux villages sont devenus nos forteresses (…). Notre commandant, le troisième, est grièvement blessé et deux officiers moins touchés doivent le remplacer. (…) Un sous-officier du 1er bataillon crie : « Adieu messieurs les officiers, je vais être manquant ». Je m’approche de lui et je vois que sa main et son pied droit sont totalement écrasés, comme de la purée. Il serre les dents et murmure : « Il ne faut pas crier, il ne faut pas crier » (…).

Le combat a été très dur mais nous avons donc pris Fresnoy avec le 1er bataillon. Nous avons attaqué les Français comme des lions. Ils s’étaient barricadés jusqu’aux dents mais nous l’avons emporté. Á 6 heures, nous avons enfin eu du repos. Maintenant, il est 8 heures 30 et nous devons avancer pour un nouveau combat. Les pertes ont été fortes, environ cent hommes ont été tués dans mon bataillon ».

Le capitaine Franz Chales de Beaulieu ne reviendra pas du « nouveau combat ». Le 2 octobre, son major écrira de Liancourt « il est notre héros » et son ordonnance s’occupera de faire parvenir toutes ses affaires personnelles à sa veuve, en précisant que son capitaine est mort d’une balle dans le cou (il a sans doute préféré cacher les souffrances du blessé) ; il ajoutera : « maintenant, où que j’aille, il est inévitable que j’ai le même sort ». étui à cigarette, 1914004
Le capitaine Franz Chales de Beaulieu sera enterré quelques mois plus tard à Berlin dans le cimetière créé pour les héros de la patrie. Mon père a conservé sa chevalière, son étui à cigarettes en argent avec sa signature gravée à l’intérieur et sa montre en or.

En face, parmi tous les soldats français, il y avait un adjudant, originaire des Deux-Sèvres, qui, lui, en réchappera et qui tient un carnet que l’on peut lire aujourd’hui sur Internet. Juste avant que mon grand-père le chasse de La Chavatte, il écrit : « 26 septembre 7 h. Nous allons reprendre la même position qu’hier et nous tirons dans la matinée, l’ennemi ne répond pas, près de nous sur la route passe un convoi de 20 prisonniers, ils ont l’air heureux d’être sortis de la fournaise et de n’avoir plus à se battre. A 14 heures on nous lit un télégramme du Général en chef que la bataille finale est engagée et que le sort semble nous favoriser (quand finira-t-elle ?). Cette victoire, dit-il sera un grand pas dans la campagne. Vers 16 heures ma section se porte en avant de 2 kilomètres et nous prenons position derrière le village de la Chavatte qui vient d’être pris il y a quelques minutes, nous avons passé au milieu d’un grand nombre de nos morts, le spectacle est tragique de voir tous ces pantalons rouges étendus raides dans les champs, le sac au dos et le fusil au côté. Nous ne sommes pas plutôt en batterie que pour la première fois, les balles nous sifflent aux oreilles, nous sommes donc très près de l’ennemi. Nous tirons sur trois objectifs différents à 2000 m. De gros obus noirs ennemis éclatent tout autour et nous couvrent d’éclats (« attention aux mouches » crie le capitaine). Au milieu des éclatements des projectiles un paysan fait paître tout tranquillement un troupeau d’au moins 200 moutons ce qui nous semble tout à fait bizarre. (…) 1er octobre 8 h. Voici le troisième mois de guerre et il ne parait point près de finir ; le duel d’artillerie continue toujours, les pertes de part et d’autre sont cruelles, on peut en juger par le nombre de voyages que font les ambulances et par le nombre de blessés qui passent sur la route ».

Mon ami Fanch Postic, qui a lu Mon père, Hitler et moi, m’a adressé un extrait du journal du curé (breton) de Fresnoy qu’il a publié en 1998 aux éditions Apogée sous le titre Moi, Louis Joseph le Port, curé dans la France occupée (1914-1918). Ce témoignage donne une idée de tout ce dont mon grand-père ne parlait pas dans son courrier qui, aussi réaliste soit-il, était bien loin de dire l’horreur et la violence qui se déchaînaient, y compris contre les civils.

« Lundi 28 septembre. Du Nord-Ouest au Sud-Est le canon ne discontinue pas de tonner. On doit se battre ferme du côté de Bapaume, Péronne, car c’est dans cette direction que se font entendre les plus fortes et les plus continuelles détonations… C’est dans cette direction aussi qu’ont marché les derniers ennemis qui ont passé – restes disparates de trois corps d’armée, nous a-t-on dit.

Samedi trois trains de blessés ont longuement stationné dans les environs de la gare. Ils étaient entassés pêle-mêle, Prussiens, Français et Anglais, dans des wagons à bestiaux qu’ils remplissaient de leurs plaintes et de leurs gémissements. Plusieurs parmi eux étaient littéralement déchiquetés ; l’un avait la mâchoire pourfendue et retenue par un morceau de ficelle ; l’autre avait le nez enlevé : la plupart avaient les membres brisés… et tous criaient, chacun dans sa langue : « A boire ! ». Ils étaient à jeun depuis très longtemps… Leurs cris déchirants ont trouvé écho dans l’âme compatissante de nos Fresnoysiens… On leur portait, qui du lait, qui du vin, qui des fruits ; chacun leur envoyait ce dont il pouvait disposer avec une charité vraiment touchante. Deux français ont trépassé dans le fourgon. J’ai demandé à l’officier allemand directeur du convoi de m’abandonner leurs corps, pour leur donner la sépulture, mais il n’a pas cru pouvoir obtempérer à mes désirs. D’autres trains continuent à se diriger sur l’Allemagne, mais ils ne s’arrêtent pas ici.

Mercredi 30 septembre. Rien de nouveau. Des autobus prussiens continuent à faire la navette entre Saint-Quentin et probablement Bohain. Le pillage des ateliers de cette ville a mis nos fabricants dans une grande perplexité. L’espion qui règne en maître à Fresnoy leur permet de craindre, à bon droit, les pires éventualités ; aussi commencent-ils à cacher leurs marchandises. Le jardin du presbytère sert de remise aux chevaux des voisins ; et ses greniers de magasins provisoires. Si l’ennemi continue ses déprédations et ses vols, c’est la ruine complète du pays à brève échéance. Déjà la mairie est obligée de fournir pour 400 francs de pain par jour aux indigents. Qu’adviendra-t-il si la guerre continue et si l’hiver est dur ?

Vendredi 2 octobre. Après que les Prussiens nous ont dévalisés de tout, jusqu’à expédier nos meubles chez eux, ne voilà-t-il pas qu’ils se sont imaginés de nous imposer une rançon de guerre de 10.000 francs. Hier les conseillers municipaux ont parcouru la ville en quémandeurs. Bien que nos richards se soient sauvés avec leur magot, espérons que nos édiles auront réussi à collectionner la somme exigée ; sans cela aujourd’hui c’est le pillage et nous savons par expérience comment le soudard prussien excelle dans ce nouveau genre de guerroyer… Ah oui ! ce sont de jolis cocos, ces Allemands du diable ! Figurez-vous que mercredi, à 7 heures du soir, ils ont mis tout notre quartier en émoi. Après avoir fait la bombe avec deux vilaines créatures qui ont le cynique toupet de se consoler avec eux du départ de leurs maris pour la guerre – et ce, au grand scandale de voisins qui cependant ne sont pas exigeants en fait de moralité, – ils se sont avisés de tirer des coups de fusil dans la rue, pour faire peur à une femme qu’ils avaient enivrée !

La canonnade, très nourrie et très rapprochée ces deux jours derniers, s’est de nouveau éloignée. Les nôtres ont-ils été refoulés ? Ont-ils été repoussés vers la mer ? – Cet après-midi, le canon qui s’est tu pendant le temps de brume fait de nouveau entendre ses grondements, un peu plus dans la direction de Cambrai, croirait-on. Pendant ce temps, le germain rapace continue à dévaliser nos caves. Il a fait publier ce matin que blé, avoine, poules, œufs et fromage doivent être dirigés sur la gare, sinon malheur ! Les pillards attendent le mot d’ordre pour tout rafler. Si après nous avoir arraché la laine, ils nous laissaient au moins la peau. Ils veulent nous contraindre à battre les meules de blé qui sont dans les champs, et ils ont volé nos chevaux, et il ne reste plus de charbon au pays. C’est inique ; inique aussi l’arrêt porté qu’aucun homme ne sortira de Fresnoy. Nous verrons bien s’ils m’arrêtent ! J’ai promis d’aller demain soir confesser mon monde à Fontaine ; l’impossibilité absolue seule peut m’arrêter. »

Dans les milliers de courriers laissés par mon père, j’ai retrouvé deux lettres que je reproduis ci-dessous. La première date de 1975. Elle a été écrite par un soldat allemand qui était à La Chavatte au même moment que mon grand-père. Il y a une page dans un parfait français et une page en allemand peut-être issue d’un second courrier. Le désordre de mon père a malheureusement fait disparaître quelques éléments du puzzle.

La Chavatte001La Chavatte002La Chavatte006La seconde lettre date de 2005 et montre que mon père, toujours obsédé par la mort du sien, avait trouvé un correspondant vivant à proximité qui s’était engagé dans une méticuleuse enquête de terrain et d’archives. J’ai seulement préservé son anonymat, quelle que soit la sympathie que sa patience m’inspire et l’envie que j’ai de l’en remercier publiquement.La Chavatte005

 

 

 

La Chavatte004
C’est quelques jours après mon grand-père, le 12 octobre, que mon grand-oncle maternel, le capitaine Marie-Joseph-Charles Rigault, a été tué à Sainte-Menehould, dans la Marne, côté français ; il avait eu 33 ans la vieille. Le frère de ma grand-mère paternelle, Richard Oelrichs a, quant a lui, été tué le 17 août 1915 près de Nowogeorgiewsk, sur le front russe ; il allait avoir 32 ans.

Le certificat de décès de Franz Chales de Beaulieu, capitaine au 70e Régiment d’Infanterie de l’armée impériale, établi le 8 avril 1915 seulement, indique qu’il est impossible de préciser la date exacte de sa mort mais qu’il a été blessé près du village de La Chavatte.

Un partout. Balles, obus, grenades, cartouches, mitraille, bombes, roquettes au centre. Mais moi je ne joue plus. Je n’ai jamais joué. Vacciné. Á seize ans j’étais objecteur de conscience.

Il me faut ici ajouter un autre acte de décès. Si j’ai commencé ce livre avec mon père, j’ai été contraint de le finir – s’il est possible de finir un livre sur l’énigme de son ascendance – sans lui. Il est mort le 11 octobre 2007. Ayant trop de goût pour la vie, il ne s’en est pas aperçu. Il a préféré occuper sa dernière semaine passée à l’hôpital à répondre à mes questions plutôt qu’à envisager le pire et il a perdu conscience si vite qu’il n’a pas eu le temps de regretter les beaux projets de rangements et de recherches échafaudés ensemble. Il estimait avoir fait l’essentiel en ayant indiqué d’une part qu’il souhaitait, très oeucuméniquement, être enterré par le recteur de l’Île aux Moines dont il aimait bien les cérémonies, et, d’autre part, en ayant fait la paix avec sa conscience pour ce qu’il pouvait avoir à se reprocher. Mais il espérait bien s’en tirer encore une fois, allant jusqu’à suggérer aux infirmières de lui faire deux piqûres au lieu d’une pour hâter sa guérison ! Après avoir passé tant d’années à fréquenter la mort des autres, accumulé les ouvrages sur le sujet, mon père n’a pas souhaité entendre les messages de ses médecins, leur poser les vraies questions, admettre que le muscle cardiaque a ses raisons. Il a donc préféré mettre sa propre mort entre parenthèses, à moins qu’elle ne soit restée coincée entre deux armoires remplies de livres sur les meilleures façons de se préparer à la rencontrer.

Il faudra donc lire ce livre avec indulgence puisque mon père seul aurait pu en corriger les inexactitudes et maladresses. Il est, certes, signé d’un seul nom, mais c’était aussi le sien.

 

Terrain d’expériences

Né le 5 septembre 1880 à Demmin (dans l’actuel Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, un des Länder allemands bordant la mer Baltique), mon grand-père, Franz Chales de Beaulieu (nous reviendrons sur ce nom à rallonge), était le huitième enfant d’Augusta Hardt (1840-1919) et d’Adolf Chales de Beaulieu (1834-1915). FdeBeaulieu054 FdB²004Ce dernier, né dans le domaine familial de Kunterstein (près de Graudenz, en Pologne), intègrera l’armée à dix-sept ans et participera à la guerre contre l’Autriche en 1866, puis, quatre ans plus tard, à celle contre la France.
Il a chargé et a été blessé à Gravelotte avec son régiment de Uhlans et y a gagné la Croix de fer ; sa sœur Marianne y avait perdu son fiancé et ne se maria jamais. Les archives familiales contiennent une pile de documents, signés par le Roi de Prusse puis l’Empereur d’Allemagne, attestant ses promotions (il deviendra colonel) mais leur principal intérêt réside dans leur remarquable graphisme. On relève au passage qu’il a reçu en 1871 une médaille du souvenir réalisée avec le bronze des canons pris aux Français et, en 1887, une croix du Mérite de 3e classe remise « pour services spéciaux » par la Régente d’Espagne. Mais nul n’a gardé le souvenir de la nature de ces services spéciaux.

Dans ces familles nombreuses de hobereaux prussiens, la carrière militaire s’imposait à la plupart des cadets qui, le temps de leur formation, FdeBeaulieu077prenaient le nom de junker. Pour devenir officier en Prusse, il fallait, soit avoir été admis dans un régiment après avoir passé son baccalauréat pour suivre un cursus au cours duquel les officiers votaient l’admission ; soit, afin de bénéficier d’une promotion plus rapide et de la gratuité, entrer, dès l’âge de onze ans dans une école de cadets pour y préparer un baccalauréat puis intégrer l’École supérieure de Lichterfelde pour recevoir une instruction militaire ; à dix-sept ans, on était incorporé dans un régiment pour six mois puis on suivait les cours d’une école de guerre, les meilleurs éléments prolongeant la formation d’un an pour devenir immédiatement lieutenants.

450px-Standbild-Friedrich3_BremenG036Mon grand-père Franz n’eut donc pas d’autre choix que d’entrer à l’âge de onze ans dans une école de cadets alors que, selon une confidence faite à un camarade de régiment, devenu professeur de mon père, il aurait préféré s’engager dans des études longues. Mais le mot révolte n’appartenait pas à son vocabulaire et il s’intégra au monde militaire et à ses valeurs, conservant même précieusement la cuillère avec laquelle le Kaiser Guillaume II, en visite dans son école, avait goûté sa propre soupe. Ajoutons au passage, que c’est le même Kaiser, inaugurant à Brême la statue équestre de son père Fréderic-Guillaume III, représenté à l’antique et vêtu d’un simple pagne, qui glissa à l’oreille du sénateur Oelrichs (le futur beau-père de mon grand-père) « Je ne l’ai jamais vu comme cela… ».

Peu de temps après sa nomination au grade de lieutenant, mon grand-père fut expédié en Afrique où se jouait un épisode particulièrement sombre de l’histoire de la colonisation.Beaulieu en Afrique

C’est un négociant de Brême, Vietor, qui peut être considéré comme le premier véritable colon allemand en Afrique puisqu’il ouvre un comptoir au Togo en 1856. Trois ans plus tard, ce qui reste de la Hanse signe un traité commercial avec le sultan de Zanzibar et un jeune armateur, Jacob Hertz, Trotha-cb605-8def9développe des échanges entre Zanzibar et l’Afrique occidentale. Á partir de 1874, des comptoirs sont installés au Cameroun et au Dahomey, puis des colonies agricoles entre le Cap et l’Angola. La plus importante est née de l’initiative d’un commerçant allemand, Adolf Lüderitz, qui a fait acheter à un chef local une vaste baie pour 100 livres sterling et 200 fusils. Lüderitz a alors demandé la protection de l’Allemagne qui en a profité pour se faire attribuer par la Convention internationale de Berlin tout le territoire situé entre le fleuve Cunene et le fleuve Orange. Divers troubles et rébellions en Afrique de l’Est ont conduit l’Allemagne à envoyer en 1894 un corps expéditionnaire sous le commandement de Lothar von Trotha. Les méthodes expéditives de ce dernier sont mises à profit en 1900 pour parachever à Pékin la répression de la révolte des Boxers. En mai 1904, il est nommé commandant en chef du sud-ouest africain allemand.

300px-Surviving_HereroDepuis quelques mois, l’importante population des Hereros est entrée en rébellion. Sous les ordres de leur chef, Samuel Maharero, les Hereros ont attaqué victorieusement une garnison, détruit diverses infrastructures et tué qSamuel_Maharero-2afce-2ede9uelques centaines de colons installés sur leurs terres. Malgré les importantes troupes qui débarquent avec lui le 11 juin 1904, von Trotha connaît de graves revers et ne renverse la situation à son profit qu’au mois d’octobre, lors de la bataille de Waterberg, un vaste village où le peuple Herero s’est rassemblé avec tout son bétail. Von Trotha, qui dispose de troupes mieux armées et plus nombreuses, réussit alors à acculer les Hereros au bord du désert du Kalahari dont il empoisonne rapidement les rares points d’eau. En ce qui concerne ceux qui ne mourront pas dans leur fuite, von Trotha délivre un ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) : « À l’intérieur des frontières allemandes, chaque Herero, armé ou non armé, sera abattu. Je n’accepterai pas plus de femmes ou d’enfants. » On estime qu’au moins 60 000 Hereros (ce qui représente 80 % de leur population) trouvèrent la mort au cours de cette campagne. Des patrouilles allemandes trouvèrent des puits de vingt mètres de profondeur vainement creusés par les Hereros dans le sable. La polémique se développa en Allemagne et on fit des concessions : les survivants pourraient être accueillis dans des camps de travail ! On créa donc des camps clôturés comparables à ceux dont l’Espagne à Cuba en 1896 et la Grande-Bretagne en Afrique du Sud lors de la seconde guerre des Boers avaient expérimenté l’efficacité. Un Télégramme de la Chancellerie du 14 janvier 1905 et de viriles instructions de von Trotha constituent l’acte de naissance du terme « Konzentrationslager ». La moitié des prisonniers, dûment immatriculés, trouva la mort dans ces camps de concentration pour cause de dysenterie et de malnutrition quand ce ne fut pas du travail qui leur était imposé.

Trotha001 Eugen Fischer (1874-1967), vint y faire diverses expériences, utilisant les cadavres des pendus, stérilisant les femmes, mesurant, évaluant, fichant les « spécimens » mis gracieusement à sa disposition. Belle répétition générale pour le futur fondateur de l’Institut d’hygiène raciale (1927), inspirateur d’Hitler, membre du parti nazi, planificateur des stérilisations massives de « personnes racialement déficientes », formateur des médecins SS en compagnie de son assistant, Joseph Mengele. Comme l’a écrit Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, « les possessions coloniales africaines offraient le sol le plus fertile à l’épanouissement de ce qui allait plus tard devenir l’élite nazie.Trotha002 Les dirigeants nazis avaient vu là, de leurs propres yeux, comment des peuples pouvaient être transformés en races et comment […] chacun pouvait élever son propre peuple au rang de race maîtresse ».

Le massacre des Hereros fut si brutal qu’il en parvint des échos en Allemagne et qu’une campagne de presse imposa le rappel de von Trotha en novembre 1905. Le socialiste August Bebel déclara même : « N’importe quel garçon boucher serait à même de faire la guerre comme Monsieur von Trotha ». Quand il fut promu général en 1910, il restait 11 000 Hereros vivants et nul ne peut nier qu’il avait inventé le génocide bien avant même que le mot existe puisque celui-ci n’apparaît que le 9 décembre 1948 dans une convention de l’ONU.

L’œuvre « civilisatrice » de la colonisation allemande laisse plus que dubitatif. Sa postérité ne vaut pas mieux puisque le partage de ses dépouilles en 1919 est l’une des racines du génocide rwandais. Même dans le seul domaine économique, l’échec est patent : en 1913, les colonies représentent 0,5 % du commerce extérieur allemand, contre 28,6 % pour la France.

Von Trotha mourut dans son lit, comme il se doit, en 1920 et les Nazis surent ne pas l’oublier en donnant son nom à une rue de Munich en 1933 (Dinan, Cancale et Le Havre ont bien dédié une rue à Lord Kitchener, qui fut, certes, en 1914, l’organisateur de la campagne « Your country needs you » mais surtout celui des camps de concentration de la guerre des Boers). Ce n’est qu’en 2006 que, sous l’impulsion des Grünen, le conseil municipal de Munich s’avisa de l’anomalie et en fit la rue des Hereros… Il avait fallu le centenaire de cette guerre oubliée pour faire ressurgir quelques fantômes.

FdeBeaulieu035Pour moi, le fantôme a les traits de ce jeune lieutenant qui pose dans son bel uniforme, avec son sabre et son chapeau à larges bords. Aux décorations et ornements près, il est fort semblable aux portraits de von Trotha. C’est mon grand-père, le même qui, quelques années plus tard, apparaît dans son bureau, entouré de trophées africains, peaux de panthère, œuf d’autruches, défenses d’éléphant, sagaies. Est-il miraculeusement resté pendant près de trois ans à l’écart des opérations comme le symboliserait cette autre photo rapportée d’Afrique où il apparaît dans un uniforme d’un blanc immaculé ? C’est en tout cas ce que mon père veut croire. Á l’appui de son opinion, il oppose d’abord la foi chrétienne très forte de mon grand-père (je n’ai toutefois pas connaissance d’un seul objecteur dans les rangs des bons chrétiens allemands) mais, surtout, dans un deuxième temps le témoignage des gros volumes qu’il conserve et qui relatent toutes les opérations des « troupes coloniales de protection » (mais la veuve de von Trotha s’est opposée à la publication de son journal de guerre). Il en ressort que mon grand-père n’a pas la fibre assez guerrière pour faire plus que la période obligatoire et, arrivé le 1er novembre 1901, il est reparti le 15 décembre 1902 à bord du Luise Woermann qui assurait le transport des troupes. Il a donc, certes, contribué à sa manière à la colonisation de l’Afrique de l’Ouest, mais, contrairement à ce que j’ai un temps soupçonné, il n’a pas été impliqué dans le génocide des Hereros. Lorsque j’ai évoqué tout cela devant lui, mon père s’est seulement rappelé que mon grand-père avait raconté plus tard à sa femme que les Hereros, déjà dissidents, avaient jeté des cadavres dans un des rares puits où il y avait de l’eau lors d’un important épisode de sécheresse et que ce sont les Anglais qui les avaient secrètement armés. Quoi qu’il en soit, et quand bien même le lieutenant de Beaulieu aurait-il participé aux massacres, je continuerais à penser que chacun n’a à répondre que de ce qu’il fait de son héritage, pas de ceux qui l’ont transmis. S’il est plus facile, sans aucun doute, de raconter la vie d’un père ou d’un grand-père dont le comportement a pu être exemplaire en deux ou trois occasions, il faut savoir se tenir à la même distance que s’il avait été un criminel sans scrupules. C’est à ce prix qu’est l’innocence de tous les fils et de toutes les filles de…

Ironie de l’histoire, une recherche un peu plus approfondie m’a révélé que, dès juin 1904, le chef d’État-major de von Trotha est un certain lieutenant-colonel Paul Chales de Beaulieu (1847-1917), un cousin au cinquième degré de mon grand-père ! Il apparaît dans un document de décembre 1904, où le général von Schlieffen répond à ceux qui dénoncent les exactions commises par les troupes allemandes que les ordres ont toujours été de ne pas tirer sur les femmes et les enfants et que le général von Trotha comme le lieutenant-colonel Paul Chales de Beaulieu, l’avaient spécialement mentionné à propos de ceux qui avaient été trouvés cachés après la bataille de Vaterberg. Mais les témoignages et les textes ne manquent pas pour infirmer ce douteux révisionnisme. Ce livre ne s’interdisant aucune digression, on peut relever que le général von Schlieffen (1833-1913) fut celui-là même qui, avant sa mort, avait mis au point le plan de bataille allemand appliqué en août 1914 et dont les spécialistes s’accordent à dire qu’il procura une série de victoires tactiques mais n’évita pas la défaite stratégique. On l’a récemment tiré de l’oubli pour établir un parallèle avec la guerre d’Irak où, de même, les Américains connaissent aussi une défaite stratégique malgré leurs victoires tactiques.

Fd001

Son séjour en Afrique, son passage au grade de capitaine ont sans doute permis à mon grand-père de mettre un peu d’argent de côté pour envisager de se marier. Le stationnement de son régiment à Brême lui en donne d’autant plus l’occasion que les officiers sont régulièrement invités aux fêtes et aux bals organisés par les notables. Il va y rencontrer Élisabeth von Gröning, une jeune fille issue de l’une des familles les plus honorablement connues de la ville hanséatique.

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Mon père, Hitler et moi – Chapitre 2.

Secrets de famille

Á partir de quand un secret de famille peut-il, doit-il être révélé ? Á qui doit-il être révélé ? A-t-il pesé et pèse-t-il encore sur ceux qui l’ignoraient mais, d’une certaine façon, en avaient une connaissance intuitive en raison du « trou noir » modifiant la structure même du réel ? Sa révélation peut-elle créer un préjudice à certains ? Voilà les questions qu’il est sans doute bon de se poser avant de prendre la décision d’éclairer un pan du passé, proche ou lointain. Je vous propose simplement d’entrer dans ce qui pourrait être l’ébauche d’une nouvelle de Stefan Zweig.

Contrat signé à Altenburg

Franz von Beaulieu, officier vers 1904C’est sans doute en explorant les papiers laissés par son père (mort sur le front en 1914, je le rappelle) que mon père a découvert en septembre 1932 (il n’avait donc que 19 ans) un étrange accord passé devant notaire le 24 septembre 1910. Il apparaissait que mon grand-père, jeune officier en garnison à Altenburg, était tombé amoureux de Marie Hey Il est apparu plus tard qu’il avait même envisagé de l’épouser mais avait été repoussé par la famille qui le trouvait par trop désargenté. Or, Marie Hey avait donné le jour le 6 novembre 1904 à un garçon prénommé Franz Bodo.

Marie Hey et son fils Franz Bodo Hey vers 1908.

Par l’accord passé devant notaire, mon grand-père s’engageait à verser, pour solde de tout compte, 2000 Marks pour Marie Hey, à Monsieur Hey, son père. C’était une somme importante puisque, dans ces années-là, le salaire mensuel moyen d’un ouvrier rhénan était de 125 marks.

Il est fort probable que ma grand-mère n’a jamais été mise au courant. Mais on juge de l’imprudence de mon grand-père qui partait à la guerre en laissant chez lui une bombe à retardement. On notera que, même si la mèche en est aujourd’hui bien mouillée, mon père n’a rien fait pour l’enterrer définitivement. Bien au contraire.

Non seulement mon père a conservé l’acte de 1911, mais aussi de nombreux autres documents. Je dispose ainsi du double de la lettre initiale expédiée le 7 septembre 1932 par mon père. Fort habilement, il écrivait simplement, sans préciser son âge : « Dans les papiers de mon père décédé à la guerre, j’ai trouvé des éléments de l’époque où il vivait à Altenburg. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez m’aider à trouver une réponse à la question que j’ai vainement posée aux services de l’état-civil. Je prendrai naturellement en charge tous les frais que vous pourriez avoir. » La pièce jointe concernait la recherche l’adresse de son demi-frère dont il donnait la date de naissance. La réponse du notaire, datée 14 septembre 1932, confirme l’existence de son demi-frère mais lui conseille de ne pas poursuivre ses recherches car celui-ci « est devenu conseiller fiscal dans une petite ville et est fiancé à une jeune fille de bonne famille ». Il y a aussi la copie de la réponse que fait mon père pour remercier et rassurer le notaire sur ses intentions. Mais il y a plus.

Deux lettres de mon père, écrites en 1967, montrent qu’il n’a jamais renoncé à sa volonté d’en savoir plus. Il est visiblement décidé à reprendre contact Marie Hey qui vit en Allemagne de l’Est. Visiblement, il dispose de l’adresse d’une voisine et il s’inquiète de savoir s’il peut, avec l’aide de sa sœur Gisela qu’il a donc mise au courant, l’aider. Il dit être certain qu’elle a été le premier amour de son père. Il dit aussi souhaiter trouver une photographie de son père en 1904.

EnveloppeUne enveloppe reçue peu après porte au dos l’adresse de Maria Hey et une réponse rédigée par l’amie indiquant que leurs besoins sont modestes. Mon père a rajouté à la main sur l’enveloppe l’adresse de l’amie et voisine de Marie H. ainsi que le nom de son demi-frère, sa date de naissance et celle de son décès, à Bamberg, en 1954.

Photo de F. v. BeaulieuEnfin, il y a une copie d’une photographie de mon grand-père, prise à Altenburg, avec recopiée au dos, par une main féminine, les deux lignes que portait l’original : « Für Marie H. zur Errinnerug von Ihrem F.v.B. 24.12.04. » Pour Marie H. en souvenir de F.v.B. 24.12.04.

Dans les courriers qui suivent, Marie Hey raconte directement ou fait raconter par son amie qu’il s’est bien agi d’une « vraie et grande histoire d’amour ». Le père de Marie Hey était issu d’une famille de paysans mais il était devenu typographe, un métier très qualifié qui lui avait permis d’acheter des terres et deux maisons. Il avait un garçon (mort à la guerre en 1914) et une fille, très jolie et très demandée mais très sérieuse. Elle aurait pu devenir une grande patineuse sur glace et ne fréquentait que les meilleures écoles et les gens riches. Quand son père a appris qu’elle était enceinte d’un jeune sous-officier, il est devenu fou de rage a interdit tout mariage et a tout fait avec des médecins pour qu’elle n’ait pas cet enfant. Mais elle a résisté et décidé de l’élever seule « comme si son père était mort dans un accident ». Mon grand-père est allé deux fois à Altenburg pour voir l’enfant. Il a dit à Marie Hey que si elle ne pouvait pas rendre possible un mariage avec lui, il serait obligé de penser à une autre union. Il a toujours espéré mais elle n’a jamais répondu. C’est sans doute pourquoi, quand il a vu la possibilité d’épouser ma grand-mère sept ans plus tard, il se résigne à faire un accord notarié et à verser 2000 euros à la famille pour éviter tout risque de révélation. Il est très possible que Marie Hey n’ait pas voulu complètement désobéir à son père, choisissant d’assumer son enfant mais renonçant au mariage. Franz Bodo en voyage de nocesCe qui est certain, c’est que « malgré des demandes nombreuses », elle n’a jamais souhaité se marier, conservant précieusement les photographies de son amant et élevant son fils de son mieux, allant jusqu’à hypothéquer son héritage pour lui payer des études universitaires. Elle ne lui cacha pas son origine et Franz Bodo disait « Le soir, quand je me couche, je me dis que je peux être fier de moi et je veux que mon père soit fier de moi. »

Ainsi donc, soixante-trois ans après sa rencontre avec mon grand-père, Marie Hey pouvait renouer un lien par-delà les générations. Comment ne pas mettre en parallèle la destinée des deux femmes qui ont aimé mon grand-père et qu’il a aimées : toutes deux ont considéré qu’après lui, il n’y aurait pas d’autre homme dans leur vie.

 

 

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Mon père, Hitler et moi. Chapitre 3.

Une ville libre. 

Allemagne (9)Brême est une ville où a toujours régné et où règne encore un certain esprit d’indépendance aux racines fort anciennes. Elle est située sur l’estuaire de la Weser avec un avant-port, Bremerhaven, fondé en 1827, 60 kilomètres en aval. C’est la plus ancienne cité maritime d’Allemagne puisque ses droits de marché remontent à 965. Elle a adhéré en 1358 à la Hanse. La Hanse est étymologiquement et concrètement une association, celle des marchands qui obtiennent, à partir de la fin du XIIe siècle, un certain nombre de privilèges commerciaux, puis, un siècle plus tard, celle de plusieurs villes situées sur la Baltique et la mer du Nord qui constituent une force politique et militaire n’entamant en rien l’autonomie de chacune. La montée en puissance des États-nations (confirmée par les Traités de Westphalie en 1648) ne laisse subsister au XVIIIe siècle que trois villes libres et unies, Lübeck, Hambourg et Brême. Celles-ci ne peuvent résister à la tourmente napoléonienne qui annexera à la France une grande partie de l’Allemagne (Prusse exclue) entre 1803 et 1813. C’est un ancêtre direct, le sénateur, maire et docteur en droit Georg von Gröning (1745-1825) qui a été l’un des diplomates les plus actifs de cette difficile période. Il avait étudié à Leipzig et était devenu, en 1768, l’ami de Goethe qui l’évoque dans ses mémoires. Il avait pour mission de protéger les intérêts et les libertés de sa ville natale et de ses alliés. Au cours de ses pérégrinations européennes pour protéger les intérêts de sa ville natale et de ses alliés, je ne peux pas ne pas noter que Georg Gröning passa plusieurs jours à Morlaix, la ville où je frappe ces lignes, dans l’attente d’un bateau pour l’Angleterre. Son fils, Heinrich (1774-1839), prit sa succession en 1810 en tant qu’ambassadeur des villes hanséatiques Paris. Il s’y rendit avec son épouse, Henriette (1789-1868) que l’Empereur jugea en deux mots : « Belle mais bête ». Le musée de Brême conserve un portrait d’elle tenant son fils dans ses bras ; ce qui permet à chacun de se faire au moins une idée des conceptions impériales de la beauté.

Henriette GRöning - copie du musée de Brême

Des descendants restés à Brême conservent une tabatière en or offerte par Napoléon. Quant à moi, je n’ai hérité que d’une petite statuette en métal de l’Empereur avec une tête de mort gravée sous le socle : elle a été remise en échange des bijoux offerts pour la lutte de la coalition contre l’Empereur. La même recette ayant été appliquée en 1916, il me reste aussi de cette belle époque une chaîne ornée d’une pièce de cinq marks reçue par mon arrière-grand-mère dans le cadre de la campagne d’armement « de l’or contre du fer ».

Le statut de république de la ville de Brême fait que les aristocrates qui s’y installaient et y exerçaient des responsabilités abandonnaient leur particule. Ainsi, les von Gröning sont très rares car bien peu ont bénéficié de l’anoblissement de Georg par Frédéric-Guillaume III de Prusse (1770-1840). La seule trace réside pour moi dans le monogramme HVG gravé sur la montre de mon arrière grand-mère, Henriette von Gröning. La propriété familiale de Ritterhüde, située aux portes de Brême, est resté dans la famille ; le mari de la descendante qui en avait hérité ayant même décidé de s’appeler Rex-von Gröning.

Si mon père aimait rappeler que Georg von Gröning (on écrit aussi Groening), ancêtre de sa mère, a fréquenté l’empereur des Français et le roi de Prusse, il préférait néanmoins souligner que la cousine de Victoria Leczinska, la grand-mère de son grand-père paternel, était la célèbre Marie Walewska (1789-1817) dont on sait qu’elle eut un fils, Alexandre, avec Napoléon, de qui elle espérait obtenir une politique favorable à la Pologne. Et quand il était en forme, mon père ajoutait que son arrière grand-mère paternelle, Pauline Wundsch, née Lippiken (1799-1871) et originaire Marienbourg, descendait par sa grand-mère paternelle, Dorothéa Gyllenström, d’un enfant illégitime d’un roi de Suède.

Mais ces détails sembleront beaucoup moins intéressants aux yeux des jeunes générations que le cousinage qu’elles peuvent revendiquer avec le créateur des personnages de la Famille Simpson, Helmut Gröning (né en 1954), issu d’une des nombreuses branches qui immigrèrent aux États-Unis, fortement incitées par une ligne maritime Brême-New-York.

Il faut d’ailleurs se rendre à l’évidence : quinze générations de commerçants qui ont voyagé, de militaires qui ont pris leurs quartiers, de réfugiés qui se sont réfugiés, d’étudiants qui sont allés voir ailleurs ont, au cours des cinq siècles derniers, essaimé dans l’Europe et dans le monde de telle sorte qu’il vaut mieux renoncer à conter ne serait-ce que l’écume qui en reste dans les marges des généalogies ! N’ai-je pas croisé dans la parenté de mes ancêtres un Johannes von Hessen, ami de Luther qui introduisit la Réforme en Silésie ; un anabaptiste ayant échappé à la fin tragique des rêves de Thomas Münzer au début du XVIe siècle ; un officier de Frédéric II (1712-1786) dont la famille conservait trente-sept mouchoirs marquant les rendez-vous donnés par ce roi qui aimait les hommes et même un malheureux participant à la ruée vers l’or, mort au fort Sutter en Californie… James Fair, parti à douze ans de Dublin avait eu, lui, plus de chance car il était devenu copropriétaire en 1859 du plus beau gisement d’or et d’argent connu, le Comstock Lode. Mais, c’est une fortune qu’il doit céder quelques années plus tard à son épouse qui divorce et, quand sa fille Tessie épouse Hermann Oelrichs (1850-1906), représentant de la compagnie maritime qui relie Brême à New-York et cousin de mon arrière grand-mère, il n’est même pas invité. Tessie et Hermann Oelrichs créeront le domaine de Rosecliff, qui s’inspire du Petit Trianon et qui est devenu un musée réputé de Newport et le décor de plusieurs films. C’est justement à Newport qu’est née Blanche Oelrichs (1890-1950), suffragette dont les premiers poèmes, publiés en 1916 sous le pseudonyme de Michael Strange, firent scandale et lui donnèrent l’occasion de rencontrer et d’épouser l’acteur John Barrymore dont elle a eu une fille, Diane Blanche. Il reste à espérer que tous les descendants de la branche Oelrichs des États-Unis font leur voyage de noces dans le Dakota du sud où un petit bourg porte leur nom. On peut relever que le site Internet d’Ellis Island recense des dizaines de Gröning et d’Oelrichs débarquant aux États-Unis pour la seule période allant de 1892 à 1924.

Les derniers biens hanséates ont été liquidés en 1862 mais les plaques minéralogiques des automobiles de Brême, le plus petit Land de la République fédérale d’Allemagne, portent encore un H devant le B. Les Brêmois a toujours revendiqué leur particularisme : Religieux sans fanatisme (la franc-maçonnerie y avait même de nombreux adeptes, dont nombre de mes ancêtres), libres mais respectueux (les enfants vouvoyaient les parents), attentionnés mais froids (on se serrait la main et on ne s’embrassait jamais), durs en affaires mais honnêtes (jusqu’en 1862, ils payaient leurs impôts spontanément et sans contrôle !).

Les notables de Brême siégeaient dans un sénat qui présidait aux destinées de la ville et les armes des deux familles d’où est issue ma grand-mère figurent dans les vitraux de l’Hôtel de Ville. Cinq roses permettent d’identifier celles des Gröning et un olivier donne la signification étymologique du nom des Oelrichs (qui faisaient sans doute commerce d’huile, mais qui n’étaient pas des émirs contrairement à ce que pourraient laisser croire les traductions automatiques d’Internet qui s’entêtent à écrire « royaume pétrolier » chaque fois qu’un Oelrichs apparaît). Une longue rue porte le nom du sénateur Georg Gröning et une autre, plus petite, celle du sénateur Jasper Oelrichs. Neuf artères supplémentaires font référence à divers ancêtres. La famille est présente dans la ville depuis 1541 au moins pour les Gröning, tandis que les Oelrichs les battent d’un bon siècle puisque Johann Olriks et son épouse Elseke étaient citoyens de la ville en 1433.

BLes musiciens de la ville de Brêmerême est calviniste, comme la Hollande d’où sont venus les premiers missionnaires issus de la Réformation. On utilisait d’ailleurs à Brême une sorte de dialecte assez spécial mâtiné de hollandais. Mon père se souvient que le vocabulaire et la prononciation de sa grand-mère en étaient encore tout imprégnés (il reste une tendance à accentuer la dernière syllabe). La moitié des étudiants de Brême allaient dans les universités des Pays-Bas. Mais c’étaient, pour la majorité, de futurs commerçants et la ville, qui exportait ses négociants, devait « importer » ses enseignants et ses pasteurs… Ce n’est pas par hasard si tous les petits Brêmois connaissaient le conte des Sept fainéants : Sept fils trop paresseux pour aider leurs parents ont été renvoyés de chez eux et ont découvert le monde. Revenus à Brême, ils multiplient les innovations pour épargner leur peine : endigages pour ne pas travailler les pieds dans l’eau ; culture du blé pour s’éviter la fauche quotidienne de l’herbe, pavage de leur rue pour tirer plus facilement leurs charrettes et ne pas avoir à nettoyer leurs chaussures en rentrant chez eux… Bref, ils renforcent leur réputation de paresseux, allant même jusqu’à creuser un puits pour ne pas avoir à chercher l’eau à la rivière. L’histoire ajoute que, des siècles plus tard, on pouvait encore voir le vieux puits dans la rue des Fainéants. Cet éloge de l’ingéniosité, de l’amélioration permanente des conditions de vie et du mépris du qu’en dira-t-on offre aux habitants de Brême le miroir dans lequel ils aiment se regarder. Ce n’est pas le seul puisque nul ne peut ignorer la place que tiennent les Musiciens de la ville de Brême dans l’imaginaire de la cité. Le conte de Grimm raconte comment un âne, un chien, un chat et un coq, menacés d’être tués par leurs maîtres respectifs se mettent en route pour devenir musiciens à Brême avec la certitude qu’ils trouveront partout « mieux que la mort ». Ils effraient des brigands et s’emparent de leur repaire où ils peuvent couler des jours heureux. Là aussi sont exaltées les vertus de la mise en commun des compétences de chacun et de la volonté d’aller chercher ailleurs un sort meilleur que celui d’une destinée subie. La devise en bas-allemand qui est gravée sur le frontispice du Schütting, le siège la Chambre de Commerce, va dans le même sens : « buten un binnen / wagen un winnen » (« ici et ailleurs, oser et gagner »).

G. GroeningMa grand-mère paternelle, Élisabeth, est née le 18 août 1890, elle était la fille d’Henriette Gröning (1851-1933), l’arrière petite fille de Georg, et d’un juriste, docteur en droit, sénateur de la ville de Brême, Jasper Oelrichs (1844 – 1923). Ce dernier a joué un rôle important dans les affaires municipales, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’organisation de foires commerciales internationales, comme celle de 1890, ou d’arbitrages juridiques. Il avait ainsi bien connu un certain Friedrich Ebert (1871-1925), originaire de Düsseldorf, qui souhaitait s’installer à Brême pour développer une entreprise. C’était surtout l’un des chefs du parti social-démocrate et il devint le premier Président de la République de Weimar le 11 février 1919.

Mon grand-père Franz avait déjà 30 ans (dix ans de plus que sa femme, soit presque le même écart que mes parents) quand il se maria, à Brême, entouré de deux cents invités, le 10 mars 1911. Le sénateur Oelrichs offrit à son gendre une magnifique montre à gousset en or portant son monogramme. J’ai retrouvé une lettre de mon père datant de 1998 : il voulait signaler à l’horlogerie Plump und Böhken que la montre n° 25 339 achetée en 1911 fonctionnait encore. Malheureusement, depuis qu’il avait pu constater, lors d’un voyage à Brême en 1963, que le magasin était toujours ouvert au 102 Fesenfeld, des changements avaient dû intervenir et sa lettre lui était revenue.

Mariage 1911

Elisabeth donna naissance à une fille, Gisela, le 30 janvier 1912, puis à un garçon, Franz Adolf Herbert, né le 12 février 1913. Gisela a eu un garçon, Steffen, en 1939 et une fille, Claudia, en 1942. Elle avait perdu son mari, qui avait 24 ans de plus qu’elle, en 1946. Elle-même est morte, à Brême, en 1985. Quelques années après la guerre, elle est allée vivre avec ses jeunes enfants chez une vieille tante von Gröning à Richmond (USA). La tante, qui vivait seule, l’avait assurée qu’elle lui laisserait tout son héritage. Mais quelques mois après son arrivée, Gisela découvrit que le pasteur de la paroisse avait en fait obtenu que tout l’héritage aille aux pauvres. Gisela repartit donc en Allemagne. Aujourd’hui, son fils, Steffen Kampe, vit au Canada dans la région de Vancouver où il est devenu propriétaire d’une grande ferme. Comme plusieurs membres de la famille à la génération précédente, il a choisi l’immigration. Ne trouvant pas femme à son goût sur place, il a chargé sa mère de lui en trouver une, à la seule condition qu’elle soit allemande. Sa mère remplit sa mission avec intelligence, semble-t-il, puisqu’ils vécurent heureux et eurent deux enfants. Accessoirement, on peut noter que la formule « Beaulieu en tous lieux », trouvée par mon père, il y a bien longtemps, dans un recueil de devises, n’est pas usurpée et un bref coup d’œil sur les branches les plus récentes des arbres généalogiques montre une dispersion remarquable, touchant les cinq continents.

Á la mort de son mari qu’elle avait suivi en 1913 à Sarrebruck, où son régiment était cantonné, Elisabeth est revenue chez ses parents, au 7 Parkstrasse à Brême, la maison construite par son père en 1904. Elle n’appelle plus son fils Herbert, mais Franz, comme son mari défunt. Elle occupe en partie le second étage de la maison où elle a passé son enfance avec ses quatre frères. La salle à manger du premier peut recevoir vingt-cinq personnes. Elle y dispose d’un véritable Steinway. Mais, depuis octobre 1914, elle n’y a plus jamais touché, sauf une fois à Noël, pour jouer « Stille Nacht » à la demande de son fils. Sur les murs des pièces et des escaliers, on trouve, outre l’inévitable galerie d’ancêtres, les bouquets de fleurs peints par la tante Elisabeth Chales de Beaulieu (1861-1946), une artiste assez réputée pour être encore cotée.

Maison de famille à Brême

Insensiblement, la famille proche de ma grand-mère a disparu. L’un de ses frères, Richard, a été tué en Pologne en août 1915 ; Karl, qui est né en 1876, est devenu officier, puis a préféré travailler dans le commerce. Wilhelm (1880-1945) a, lui aussi, souhaité quitter l’uniforme d’officier et partir au Paraguay en 1914, dès son mariage conclu, pour y tenir une vaste ferme ; quant à Johann Henrich, né en 1877, il est mort brutalement d’une infection lors d’une visite chez ses parents en 1923. C’est la même année que le sénateur Jasper Oelrichs, est décédé. Mon père se souvient de l’enterrement de son grand-père et des deux cents « frères » qui chantaient l’hymne de sa loge car, comme nombre de bourgeois de Brême, il était un franc-maçon convaincu. Après la disparition du grand-père, il y aura toujours une canne et un chapeau dans le vestibule de la maison pour faire croire à la présence d’un homme et dissuader d’éventuels maraudeurs. Ceux-ci ne manquaient pas puisque les vieilles tantes Oelrichs avaient été délestées de leur argenterie ; mais elles avaient été incapables d’en donner un inventaire tant il y avait de petites cuillères, pelles à gâteau et couverts portant les armes de la famille. De la même manière, une aiguière en argent d’un mètre de haut avait été subtilisée dans l’armoire à linge où elle était remisée chez ma grand-mère, autant parce qu’elle n’était pas du tout pratique qu’en raison de son caractère excessivement ostentatoire. En fait, selon mon père, « on vivait sans méfiance, selon les vieux principes » et on préférait ne pas porter plainte car cela aurait été du plus mauvais effet en faisant soupçonner des innocents…

C’est donc dans une certaine forme d’isolement et un univers totalement féminin que mon père a été élevé à partir de ses dix ans entre sa grand-mère, sa mère et sa sœur. Élisabeth de Beaulieu n’avait que 24 ans à la mort de son époux mais elle ne s’est pas remariée. Non que les demandes aient manqué, mais parce qu’elle pensait qu’elle « restait mariée ». Vers 1920, lors d’un séjour à Bad Rotenfeld, un certain Monsieur Lampe fit même une demande officielle. Mon père ne voyait aucun inconvénient à une union d’autant plus qu’il s’entendait déjà bien avec un neveu du postulant qui était dans la même classe que lui. Mais sa mère resta inflexible et il dut même rendre le magnifique modèle réduit de voilier que monsieur Lampe lui avait offert, une frustration si forte qu’il la ressentait encore quatre-vingt ans plus tard. Élisabeth de Beaulieu était décidée à ne se consacrer qu’à ses enfants. Sa dévotion et son affection inconditionnelle ont donné une grande sécurité intérieure à son fils, véritable assurance contre les vicissitudes de l’existence dont nous verrons qu’il a largement eu à faire usage.

En famille au bord de la mer du Nord vers 1920.
Je n’ai malheureusement pas pu creuser certaines questions bizarres avec mon père. Quand j’ai compris qu’il ne restait plus beaucoup de temps pour l’interroger, j’ai abandonné mes listes et je l’ai laissé dire ce qu’il avait à dire. Á cause de cela, je ne sais rien sur les liens éventuels qui pouvait unir le soupirant de sa mère, la famille Lampe avec laquelle il partageait quelques ancêtres (dont une Marie Oelrichs mariée en 1712 à Heinrich Lampe, maire de Brême) et Friedo Lampe (1899-1945), auteur de l’inoubliable Au bord de la nuit, paru en 1933 et aussitôt interdit pour « [sa] grâce et [sa] mélancolie » selon la formule si juste de Patrick Modiano qui en parle dans Dora Bruder. Friedo Lampe s’était donné pour but de « rendre sensibles quelques heures, le soir, entre huit heures et minuit, aux abords d’un port » dans le quartier de Brême où il avait passé sa jeunesse. Pour Patrick Modiano, le nom de l’auteur et le titre du livre évoquent « les fenêtres éclairées dont vous ne pouvez détacher le regard. Vous vous dites que, derrière elles, quelqu’un que vous avez oublié attend votre retour depuis des années ou bien qu’il n’y a plus personne. Sauf une lampe qui est restée allumée dans l’appartement vide ». Depuis la mort de mon père, les lampes allumées n’éclairent plus que des appartements vides. Il a entraîné dans sa mort des centaines de personnes qui ne vivaient peut-être plus que par lui et qui ne seront plus que des noms dans des tableaux généalogiques. Un vieillard qui meurt, ce n’est pas qu’une bibliothèque qui brûle, ce sont aussi des disparus qui s’effacent un peu plus. La douleur, écrit Patrick Modiano dans Dora Bruder, « c’est de ne pouvoir demander “tu l’as connu ?” »

 

Les yeux fermés

Les musiciens de la ville de BrêmeA l’angle ouest de l’Hôtel de Ville de Brême, se trouve une statue de bronze érigée en 1951. Elle représente les personnages du conte Les Musiciens de la ville de Brême. Nul doute qu’à choisir son animal totem, mon père n’a pris ni l’âne, ni le coq, ni le chien mais le chat. Et l’affection de sa mère a fait de lui le roi des chats, ronronnant au moindre rayon de soleil, doté de sept vies et retombant toujours sur ses pattes. Fidèle à sa fratrie animale, il aura toujours une grande affection pour les chats, nourrissant les affamés, ramenant les plus abîmés à la maison, tolérant même que certains fassent leurs griffes dans ses papiers.

Comme tous les chats, quelle que soit leur condition, il a commencé très jeune à faire les poubelles. C’est que, dans le quartier des bureaux, elles recelaient des enveloppes couvertes de timbres qui allaient enrichir une collection héritée d’un oncle dont la vente des doubles négligés par mon père, m’ont permis de surmonter des problèmes financiers dans ma jeunesse étudiante et brocanteuse. J’ai d’ailleurs découvert depuis que, vers la même époque, mon père avait pu vendre plusieurs milliers de francs un album mystérieusement rescapé.

Mon père n’a, en fait, jamais pu perdre l’habitude de jeter un coup d’œil dans les poubelles, toujours persuadé d’y trouver des trésors, et en trouvant forcément puisque sa conception du trésor inclus pratiquement tout ce qui est imprimé : document publicitaire, vieux programme de télévision ou, comble du bonheur, hebdomadaire de la semaine précédente. Même les bonnes âmes qui, ayant repéré son manège, lui mettaient de côté son butin, n’avaient pas supprimé le réflexe, mais leur sympathique indulgence ne pourra que croître quand elles apprendront que leur protégé était chineur depuis 1920.

Mon père n’aura pratiquement pas connu l’époque bénie où une repasseuse, deux cuisinières, une couturière, et deux femmes de ménage s’occupaient de la grande maison toujours active. Il a plutôt gardé le souvenir du jus de betterave qui remplaçait le sucre, des grandes pièces difficiles à chauffer et des éternels vêtements sombres qui habillaient toute la famille. La guerre, la crise économique de 1923, l’inflation, les mauvais placements avaient petit à petit terriblement fragilisé ma grand-mère. Je regrette de ne plus avoir les timbres émis en 1922 pour une valeur de 30 Pfennigs, et qui portaient un tampon « 8 tausend » l’année suivante, soit huit mille Marks (on sait que les cartes postales devinrent bientôt trop petites pour y écrire quoi que ce soit une fois qu’on les avait affranchies). Ils m’ont appris à compter les grands nombres et à imaginer des ménagères partant au marché avec des brouettes pleines de billets pour acheter un pain qui valait huit milliards de Marks le kilogramme.

Dans le cahier de souvenirs qu’il a terminé en janvier 1935, mon père décrivait ainsi la terrible période qui suivit la guerre : « je mangeais à l’école où il fallait faire la queue et se battre pour avoir du pain blanc américain. (…) En 1924, ma mère travaillait chez Monsieur Kellner, le père d’un de mes meilleurs amis qui l’avait aussi embauchée car il se sentait coupable de ne pas avoir fait la guerre. Ma sœur et moi avons été alors beaucoup livrés à nous-mêmes. Le soir, ma grand-mère nous lisait l’histoire de la famille Pfaffling de Agnes Sapper et c’était parfois tellement triste qu’elle n’arrivait pas à finir. En décembre 1922, je suis allé en Suisse pour la première fois et ce fut très dur de me séparer de mon chat. Mon grand-père est mort pendant ce temps-là. C’était une époque bizarre, peine de surprises et de nouveautés avec la crise économique et financière. Même si je n’avais pas dix ans, cela a beaucoup influencé mon égoïsme matériel et financier. (…). J’ai passé un de mes meilleurs moments en Suisse car tout était alors très dur en Allemagne (on recevait des colis, j’ai même été obligé de donner notre chat). Je me suis senti comme un petit prince. »

Dans le jardin du 7 Parkstrasse. Jours heureux. Vers 1925.Déjà trop pauvre pour payer toutes ses dettes de guerre à la France, l’Allemagne peinait à prendre en charge ses millions de veuves et d’invalides (il y avait eu 2 037 700 morts et 4 216 058 blessés). De plus, ma grand-mère pouvait d’autant moins toucher une pension de veuve digne de ce nom que celle-ci était calculée au prorata des temps de services et que mon grand-père avait eu la mauvaise idée de se faire tuer au tout début de la guerre. Ma grand-mère avait donc dû prendre un travail de secrétaire et louer des chambres « avec petit déjeuner » à des voyageurs de commerce. Comme elle le dira à son fils, la formule appliquée à l’univers des femmes allemandes « Kirche, Kinder, Küche » (L’église, l’enfant, la cuisine) était un peu étroite par rapport à toutes les responsabilités qu’elle devait assumer. Mais c’était une femme aussi volontaire qu’intelligente. N’avait-elle pas été, juste avant son mariage, l’une des toutes premières à Brême, à passer un diplôme de professeur de français ? Comme les universités étaient encore interdites aux femmes, elle était allée dans un institut à Lausanne.

Après la mort de son mari, en 1923, Henriette Oelrichs, mon arrière grand-mère, n’a pas eu d’autre ressource que de vendre la maison de vacances située à Horn, aux environs de Brème pour aider son fils Wilhelm à acheter une ferme au Paraguay et à élever ses cinq enfants. La propriété de Horn, avec étang et maison de garde, avait tout pour plaire à l’enfant qu’était mon père : on pouvait s’y rendre par une ligne de tramway hippomobile et le parc était planté d’une forêt d’arbres fruitiers ; chaque automne, on en rapportait des monceaux de pommes qui remplissaient la cave de la maison de Parkstrasse. La maison de Horn, près de Brême.Ce dernier détail éclaire pour moi la rage de mon père à planter pruniers, poiriers, pommiers et cerisiers et à les proposer à l’admiration de tous, quand bien même son mépris pour les règles élémentaires de l’arboriculture les vouait à une quasi stérilité. Et que dire de sa colère et de sa tristesse quand il se faisait voler quelques coings presque mûrs qu’il veillait avec tendresse… Bien sûr, tout cela relevait de réparations au long cours dont l’enfant que mon père était resté avait un profond besoin.

 

Je peux reconstituer les éléments qui ont compté dans son enfance grâce aux souvenirs glanés au fil des conversations et à un long récit dactylographié. Il a rédigé celui-ci vers 1973 parce que, comme il l’écrit en préambule, « chacun finit par vieillir et devient plus seul (…) et qu’il est vraiment triste de tout emporter dans sa tombe ». Le fait qu’il venait d’avoir soixante ans n’était sûrement pas étranger à sa volonté de faire quelque chose qui ressemble à des mémoires. On se gardera de faire au passage tout parallèle avec moi. Je viens, certes, d’atteindre le même âge, mais c’est le sien – 94 ans – qui m’a conduit à prendre le taureau par les cornes pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être puisque, de toute évidence et malgré mes encouragements répétés, voire même la fourniture de plans détaillés, il ne rédigerait jamais une autobiographie digne de ce nom. Même si cela peut susciter une certaine incrédulité, je dois préciser qu’il ne m’a pas toujours facilité la tâche tant il gardait la certitude qu’un jour ou l’autre il allait trouver le temps d’écrire son Guerre et paix. « Prendre le taureau par les cornes » n’est pas une formule en l’air tant j’ai dû parfois agiter des chiffons rouges ou ruser pour obtenir sa collaboration. Ainsi, c’est en fouillant clandestinement dans ses cartons bourrés de photocopies que j’ai trouvé le précieux récit de son enfance. Il m’a alors suffit de lui dire qu’il était réapparu au milieu de ses vieux courriers que j’avais conservés pour qu’il me le commente avec grâce, voire avec enthousiasme. J’ai, fort heureusement, pris depuis longtemps mon parti de son incommensurable étrangeté, à tous les sens du terme pour ne pas relever que ces souvenirs n’étaient en rien destinés à ses enfants. Non seulement ils étaient rédigés en allemand et ne leur ont jamais été communiqués, mais quand, dans les dernières pages, il est question de l’après-guerre, c’est à peine si l’existence de ses deux fils est abordée pour signaler qu’ils sont enseignants (sa femme a droit à un meilleur traitement en raison de l’aide apportée à son travail). Jamais sans doute mon père n’a pu combler l’immense fossé qui s’est creusé entre son enfance à Brême et sa nouvelle vie en France. Jamais il n’a pu apprivoiser la terrible nostalgie de l’enfance et de la petite patrie perdue, cet Heimweh, sans remède dont chacun assume plus ou moins la cicatrisation. Á ceci près que ceux qui ont perdu les êtres chers et les lieux magiques sous des tapis de bombes ont aussi perdu un certain droit au rêve. Quand ils sont, de plus, amenés à vivre loin de toutes leurs racines, il ne leur reste sans doute qu’à écrire comme mon père citant Heinrich Heine dans une lettre : « Denk ich an Deutschland in der Nacht, dann bin ich um den Schlaf gebracht » (Je pense à l’Allemagne dans la nuit, quand le sommeil est parti). Dans le cas de mon père, cet arrachement se doublait d’un profond sentiment d’injustice, d’un déni de reconnaissance dont on verra plus loin qu’il n’était pas dénué de fondements. Jamais, non plus, sauf dans les derniers mois de sa vie, il n’a cru à la possibilité de partager ses inextinguibles regrets. Sa formidable capacité à s’adapter dans tous les milieux cachait en fait une inguérissable blessure. Et cette blessure l’a d’autant plus irrémédiablement isolé dans le ressassement d’éternelles doléances et récriminations qu’il ne savait pas vraiment exprimer ses sentiments, ses souffrances. Il cachait d’autant mieux son jeu qu’il avait aussi hérité de l’humour propre à sa ville natale, un humour dont je n’ai pris la mesure de la spécificité qu’au contact de Peter Alfaenger, un ami artiste qui avait passé sa jeunesse à Brême. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si l’un des meilleurs amis d’enfance de mon père fut Manfred Schmidt (1913-1999), un des plus célèbres dessinateurs humoristiques allemands qui avait fait ses premières armes à quatorze ans dans un quotidien brêmois et, pendant les cours, en caricaturant les professeurs. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, mon père me disait qu’il pourrait « encore aller les yeux fermés à Hamburgerstrasse, à droite dans le rue, pour jouer avec lui ». Mon père fut donc, irrémédiablement, inconsolable et heureux.

Sortie scolairePour se rendre à l’école, il lui fallait passer par un pont ouvrant sur la Weser, lequel pont lui fournissait chaque fois qu’il le fallait un alibi pour ses retards. Il était surtout tenté de sécher les cours de sport car son professeur, Monsieur Gartelman, avait servi sous les ordres de son père et n’hésitait pas à lui lancer quand il peinait à grimper à la corde : « Ton père, ça c’était un homme ! ». Comme si cela ne suffisait pas, à la première incartade, le directeur de l’école, Monsieur Hartung, lui disait « Si ton grand-père savait ça ! » Parmi ses camarades de classe, il y avait aussi un garçon qui devait impérativement se montrer à la hauteur de la réputation paternelle : il était le fils du colonel Paul Emil von Lettow-Vorbeck (18701964) qui commandait des troupes allemandes en Afrique de l’Est pendant la Première Guerre mondiale. Á la tête de 200 blancs et 12 000 noirs, il avait mené la seule campagne de la guerre où l’Allemagne soit restée invaincue et la troupe des 143 Allemands survivants a été la seule à parader sous la porte de Brandebourg en 1919. Il fut le dernier général nommé par l’Empereur Guillaume II. Homme de droite bientôt impliqué dans un coup d’État, il fut rendu à la vie civile et devint grossiste en vins à Brême. Élu député du Parti National Allemand en 1929, mais pas raciste pour autant, il garda ses distances avec les Nazis. Promu en 1938, il n’exerça aucune responsabilité et ne fut pas inquiété à la libération. Á sa mort, en 1964, l’Allemagne décida de verser une pension aux derniers anciens combattants noirs de ses troupes !

Parmi ses proches amis d’école, il y avait Helmuth Bollman, avec qui il avait fait du scoutisme et qui était le fils adoptif d’une cousine Gröning, et Willy Birkenfeld dont le père, chanteur d’opéra, est parti à San-Francisco avec sa famille après 1933 car il avait un grand-parent juif. Cornelius Kellner était le fils d’un riche entrepreneur qui possédait une propriété luxueuse à Borgfeld sur Wümme. Souvent, Monsieur Kellner y emmenait l’ami de son fils en vacances et là, « le bonheur tombait du ciel » (Das Glücck felt vom Himmel). Il y avait de magnifiques jeux pour les enfants, une rivière, la nature et une ambiance qui rompait avec celle, bien triste, de Parkstrasse. Non content de faire le bonheur du petit Franz, Monsieur Kellner a embauché sa mère comme secrétaire malgré le peu de dispositions de celle-ci pour la dactylographie. Mal récompensé de sa générosité, il a fait faillite lors de la grande crise économique et sa propriété a été vendue au Kronprinz.

Mon père se souvenait aussi avec émotion de deux garçons de sa classe qui étaient juifs et qui suivaient les cours du samedi sans prendre la moindre note et sans que nul ne trouve à y redire. Comme le prouve la réponse – négative – qu’il a reçue de l’organisation « Jüdische Gemeinde » (Regensburg), mon père cherchait encore son ami Swinitzky, en 1971.

Reinhard Hardegen, héros de la guerre sous-marine, sans remords.Il était aussi très lié au fils d’une amie et parente par alliance de sa mère, Reinhardt Hardegen, dont le père était aussi mort à la guerre. Mais, le statut d’orphelin de guerre n’ayant jamais suffit pour devenir pacifiste, celui-ci est devenu commandant de sous-marin pendant la seconde guerre. Il avait directement subi l’influence d’un locataire de sa mère, Paul König, un héros de la première guerre, qui avait triomphé du blocus franco-britannique à bord d’un sous-marin « commercial ». Mon père avait d’ailleurs dans sa chambre d’enfant une photographie dédicacée du capitaine remontant triomphalement la Weser le 25 août 1916.
Mais Reinhardt Hardegen s’est fâché définitivement avec mon père quand il a appris que ce dernier l’avait traité de « prolongateur de guerre » parce qu’il avait coulé vingt-deux navires alliés. Reinhardt Hardegen n’en a pas moins occupé pendant trente-deux ans un siège au parlement de Brême et il est aujourd’hui le doyen des commandants de sous-marins du IIIe Reich et fier de son passé. Moi, je suis content qu’ils se soient fâchés pour d’aussi bonnes raisons.

Comme nombre d’enfants, mon père s’est passionné pour les expériences de chimie et son petit laboratoire, abrité dans le grenier de la maison familiale, provoqua un incendie maîtrisé de justesse. Celui lui coûta l’héritage de 3 000 DM laissé par sa tante Betty. Cet accident fut-il la source de son manque total d’intérêt pour le bricolage ? Mon frère, qui a impunément joué avec les prises de courant et fabriqué de dangereux lance-flamme en mettant du pétrole dans des flacons en plastique, n’a pas vu son élan de découvreur prématurément brisé et a il a pu devenir professeur de physique-chimie.

De même qu’il avait hérité des timbres d’un de ses oncles, mon père avait aussi mis la main sur ses livres d’enfant et il n’a jamais oublié les vingt volumes de la revue « Der gute Kamerad » qui ont enchanté ses soirées et, sans doute, fait de lui un lecteur définitif. Il garda longtemps le souvenir émerveillé de sa première séance de cinéma où, au son du piano d’accompagnement, il vit l’assassinat du président Lincoln ; il s’agissait sans doute d’un épisode extrait de Naissance d’une nation de Griffith. Il avait d’ailleurs noté que le grand homme était né un 12 février, comme lui.

Mon père se souvenait tout particulièrement des fêtes organisées par le groupe des veuves de guerre (il y en avait un bon millier à Brême) auquel appartenait sa mère. Elles prenaient un lustre particulier à Noël car les adolescents jouaient alors de petites pièces de théâtre. C’est en interprétant avec conviction le rôle-titre du Pèlerin, que mon père acquit lors d’un de ces rassemblements un surnom (der Pilger) qui lui resta définitivement accolé pour tous ses amis de Brême. Cette soirée, fort valorisante, lui était si bien restée en mémoire qu’il voyait encore, quelque quatre-vingts ans plus tard, le visage du camarade qui attendait devant lui pour la distribution de cadeaux. Il se nommait Karl Carstens, il était né en 1914 et le nom de son père figurait juste à côté de celui du capitaine Chales de Beaulieu au mémorial de l’église « unseren Lieben Frauen ». Le jeune garçon est devenu président de la République fédérale d’Allemagne en 1976. Á défaut de faire une carrière politique, mon père a pu, après la guerre, exercer son goût du théâtre, non seulement dans son métier mais aussi lors de fêtes destinées aux réfugiés et son interprétation de la sorcière du conte Hansel et Gretel est restée dans toutes les mémoires de ceux qui l’ont applaudi, moi le premier.

Le petit Franz fut aussi, pendant sept ans, un bon scout marin, franc et loyal, dans la troupe formée par Carl Erling, le propriétaire d’une importante minoterie. En 1922, il était entré au « Neues Gymnasium », un lycée fondé par son grand-père, Jasper Oelrichs, qui fut longtemps en charge des affaires scolaires au Sénat de Brême. Mais il dut abandonner les sorties, les camps et le lycée le jour de 1929 où un voisin prévint sa mère qu’un poste d’apprenti était disponible dans la vieille firme brêmoise Melchers et Cie. Ne considérait-on pas à Brême que « celui qui a été apprenti chez Melchers trouvera toujours du travail » ? N’ajoutait-on pas qu’il était tout à fait inutile d’obtenir le baccalauréat pour devenir un brillant commerçant dès lors qu’on avait été formé chez Melchers ? Et nul enseignant de son école où les classes étaient surchargées n’encouragea sa mère à le laisser poursuivre des études supérieures.

Dans les « souvenirs » qu’il rédige entre le 31 décembre 1934 et le 4 janvier 1935, mon père donne une autre version de l’histoire. En fait, d’année en année, le cercle de ses amis d’enfance s’était réduit au fil des redoublements et des déménagements. Il arrive même un moment, en 1929 où la classe était devenue si petite qu’il ne pouvait plus tricher lors des contrôles ! Mis au premier rang, il n’hésite pas à obtenir un certificat médical à propos de sa vue pour justifier un déplacement en fond de classe. Mais le professeur est inflexible et particulièrement sévère. « Désespéré, j’ai réussi à entrer chez Melchers », avoue-t-il en conclusion.

Fondée en 1806 et toujours active, cette entreprise de négoce international demandait que le candidat prépare en un an un diplôme délivré par la Chambre de commerce. Il fallait maîtriser la correspondance en anglais, la sténodactylo et les bases de la comptabilité. Diplôme en poche, le jeune Franz mena donc la dure vie des apprentis. Ils étaient trois dans ce poste qui devaient arriver au bureau à sept heures du matin pour ouvrir le courrier et en assurer la distribution dans les services. De même, le soir, après le départ des employés, il leur revenait d’enregistrer la correspondance dans les livres, de la mettre sous enveloppe et de l’affranchir avant de le déposer à la poste centrale. Il n’était donc guère possible de rentrer à la maison avant vingt heures, ce qui faisait de bonnes journées pour des garçons de dix-sept ans (mais, généreusement, on ne les retenait que de 8 heures à 13 heures le samedi). Le salaire était, au mieux, de 30 Marks par mois (mon père obtiendra une attestation des sommes versées quand il prendra sa retraite, ce qui montre que l’on a toujours intérêt à travailler dans des maisons sérieuses qui survivent à toutes les crises et préservent leurs archives). Le cursus s’achevait par un stage dans une succursale à l’étranger avec des cours dans les Chambres de commerce.

Il faut toutefois noter que mon père ne se laissa pas enfermer dans l’univers clos du commerce, aussi international soit-il. Ainsi, dans la lignée du scoutisme, mais avec de notables différences, il participa à l’action des Wandervogel (« les oiseaux migrateurs ») dans sa variante brêmoise. Né juste avant la guerre, ce mouvement marque d’abord un étonnant esprit de révolte juvénile et se différencie nettement du scoutisme et de ses options paramilitaires. Il fait beaucoup plus penser à une répétition générale du mouvement hippie tant il valorise un idéal de fraternité, de liberté (mixité incluse), de contact avec la nature et de goût pour les sources traditionnelles de la musique. Un de leurs mots d’ordre, « chercher la fleur bleue », est significatif de leur idéal antimatérialiste. Plus ou moins récupéré dans le cadre d’un système de ligues au cours des années 1920 (le sinistre général von Trotha se prêtant même à une tentative de réorganisation), le mouvement des Wandervogel fut finalement interdit dès 1933 par les Nazis qui firentt place nette pour les Hitlerjugend. L’esprit originel du mouvement semble avoir mieux résisté du côté de la ville « libre » de Brême et mon père gardait un souvenir émerveillé des week-ends au grand air d’où il revenait « le cœur joyeux ». Il y forgera sa passion pour les feux de camp, s’avouant une parfaite illustration du vers de Stefan George qui affirme que « celui qui marche autour du feu en reste l’esclave » (« Wer je die Flamme umschritt, bleibe der Flamme Trabant »). Les Wandervogel encourageaient aussi le développement culturel et mon père suivait régulièrement des conférences sur des thèmes philosophiques ou religieux, prêtant un intérêt qui ne se démentira jamais à la spiritualité, l’anthroposophie de Rudolph Steiner, la théosophie, l’enseignement de Krisnamurti, les sectes, les églises baptistes et les Témoins de Jéhovah. En fait il se passionnait, selon ses propres paroles, pour « toutes les nouvelles idées qui sortaient de l’ordinaire ». Mais, de toute évidence, les « nouvelles idées » de Monsieur Hitler ne l’intéressaient guère, aussi « nouvelles » fussent-elles.

Plusieurs pages du récit fait par mon père en 1935 évoquent sa vie de jeune apprenti et la grande curiosité qui est la sienne à l’époque : il assiste à de multiples conférences et précise même que, certains soirs, il allait à deux ou trois réunions. Si les sujets religieux et philosophiques prédominent on peut aussi y trouver des mouvements de jeunesse à tendance nationaliste tels que les scouts coloniaux, le mouvement païen de Ludendorff ou franchement pacifistes. Le 14 mai 1932, il va même écouter Hitler et Himmler au Casino central mais ne fait aucun commentaire particulier. Il suit les campagnes politiques, va au théâtre et au cinéma mais sa conclusion est amère : « Cette liste de réunions n’est qu’un résumé pour montrer à quel point je cherchais partout. Mais je n’ai jamais trouvé même si des fois je l’ai cru et souvent c’est vraiment un hasard si je ne me suis pas inscrit à tel ou tel mouvement. Je cherchais à m’évader de mes journées. Je cherchais aussi un équilibre et ne pas être seul le samedi soir. Cela me brisait le cœur de voir les groupes de randonneurs que je ne pouvais pas accompagner pour le week-end à cause de mon métier. » Pendant des vacances, il va même se lier d’amitié avec un nommé Quast, partisan des Jeunesses hitlériennes (créées en 1922) dont ils visitent un campement. Il est même complice d’un vol de drapeau allemand qui vaudra des poursuites à deux des auteurs. Il passe donc tout près du pire.

Franz Herbert Chales de BeaulieuMon père a fêté ses vingt ans le 12 février 1933. Le 27 février le Reichtag a été incendié, le 28 février, les droits fondamentaux ont été abolis et le IIIe Reich s’est mis en marche. Le 5 mars le parti nazi a obtenu 43,9 % des voix aux élections parlementaires. Á partir du 1er avril, la persécution des Juifs est entrée dans une phase active et les plus lucides ont commencé à émigrer. Il y en avait sûrement quelques-uns dans le bateau qui, à la mi-avril, emportait mon père vers Londres et vers des rencontres qui allaient faire basculer son destin. Mais il ne vécut donc pas directement la mise en place de l’État national-socialiste et l’étrange contagion qui imprègna jusqu’aux rêves des Allemands (il faut lire le terrifiant Rêver sous le IIIe Reich de Charlotte Beradt) et que Sebastian Haffner (Histoire d’un Allemand – 1914-1933) a froidement décrite avant de fuir en Angleterre en 1938. Son récit de la journée du 13 octobre 1933 qui vit l’Allemagne quitter la Conférence du désarmement et Hitler annoncer la dissolution du Reichtag et des parlements régionaux est particulièrement significatif et montre ce à quoi mon père a échappé. Après avoir écouté dans une cantine le discours du Führer, Sebastian Haffner note : « Quand il eut fini, le pire se produisit. La musique donna le signal : Deutschland über alles, et tous levèrent le bras. Certains hésitèrent, comme moi. C’était une terrible humiliation. (…) Pour la première fois, je fus envahi par un sentiment aussi violent qu’un goût dans la bouche : « Cela ne compte pas. Ce n’est pas moi. Cela ne vaut pas ». Et, animé de ce sentiment, je levai le bras moi aussi et le maintins tendu en l’air à peu près trois minutes. (…) La plupart chantaient, d’une voix énergique et vibrante. Je remuais un peu les lèvres, faisant semblant de chanter comme on le fait à l’église pour les cantiques. Mais tous nous nous dressions, le bras tendu devant cette radio sans regard qui soulevait nos bras comme un marionnettiste celui de ses marionnettes, chantant ou faisant comme si. Chacun une Gestapo pour son voisin. »

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Mon père, Hitler et moi. Chapitre 4.

De Londres à Berlin

Mon père est accueilli à Londres par Georg Melchers (1873-1946) qui dirige la succursale de l’entreprise fondée par son grand-père. Celui-ci vit avecF. de Beaulieu étudiant sa sœur Amory (1878-1959) qui observe un strict célibat de peur de transmettre ce qu’elle pense être une maladie héréditaire, sa mère étant morte en 1921 dans un asile d’aliénés. La famille Melchers est riche en personnages aussi caractéristiques de l’aristocratie commerçante de Brême qu’originaux et un livre leur a même été consacré (B.W. Seiler, Es begann in Lesmona, 1993) ; son auteur prend appui sur les lettres adressées dans sa jeunesse à une amie par la cousine de Georg et Amory, Magdalena Melchers (1875-1970), et publiées sous un pseudonyme en 1951 (Marga Beck, Sommer in Lesmona).

Autant pour s’occuper que par conviction, mademoiselle Amory Melchers fréquente les églises londoniennes dont les quatre paroisses allemandes. C’est elle qui emmène mon père écouter les prêches de Dietrich Bonhoeffer. Ce jeune pasteur occupe le presbytère de Sydenham-Forest Hill, au sud de Londres, avec un autre pasteur berlinois, d’origine israélite, Franz Hildebrandt. Il joue souvent du piano sur un magnifique instrument de concert qu’il a fait venir tout spécialement de Berlin-Wannsee où habitent ses parents (son père est un psychiatre réputé).

 

Un homme est passé

Dietrich BonhoefferDans la petite communauté allemande de Londres, le pasteur Dietrich Bonhoeffer occupe une place à part. Il est arrivé de Berlin en octobre avec, déjà, un passé antinazi : Hitler avait pris le pouvoir le 30 janvier 1933 et, dès le 1er février, Dietrich Bonhoeffer avait participé à une émission de radio à Berlin. Il y condamnait sans ambiguïté les principes du nazisme, et même si le micro avait été rapidement coupé, il y avait prophétiquement proclamé : « Si l’image du « Führer » glisse vers celle du « Verführer » (séducteur), le chef se déifiera en une caricature de Dieu. » Dans les semaines qui suivirent, il dénonça l’antisémitisme qui gangrenait l’église protestante et il interpella les chrétiens allemands en affirmant « On n’a le droit de chanter en grégorien, le soir à l’église, que si, dans la journée, l’on a crié pour les juifs dans la rue ». Sa voix résonne encore aujourd’hui. Je n’en veux pour preuve que le récent roman de Sylvie Germain, Magnus (2005), qui évoque avec force Dietrich Bonhoeffer, « un vivant qui a payé le prix non négociable de “la grâce qui coûte”. »

Quoiqu’encore très jeune (il est né en 1906), Dietrich Bonhoeffer est un homme exceptionnel qui en impose à tous ceux qui le rencontrent. Il a passé son doctorat en théologie à 21 ans et a été ordonné pasteur en 1931. Il professe un enseignement où le pacifisme ne sert pas d’excuse à l’inaction face à Hitler qu’il compare à la « Bête de l’Apocalypse » et il ira au bout de sa démarche. Il est rappelé en Allemagne dès le printemps 1935 par son ami, le théologien suisse Karl Barth (1886-1968), qui voit les églises chrétiennes s’enliser dans le nationalisme et la collaboration avec les nazis. Karl Barth avait enseigné depuis 1921 à Göttingen, Münster et Bonn mais il avait été expulsé en raison de son refus de prêter serment à Hitler, comme tous les fonctionnaires. De plus, en 1934, il avait été le principal auteur de la Déclaration théologique de Barmen, texte fondamental d’opposition chrétienne à l’idéologie nazie. Dietrich Bonhoeffer revient donc au printemps 1935 et rejoint l’Église confessante qui regroupe les protestants refusant l’embrigadement sous la bannière nazie (mais qui n’en a pas moins une aile modérée refusant la confrontation directe avec l’État). Bonhoeffer prêche et enseigne mais il est rapidement suspendu car, lui aussi, refuse de prêter serment à Hitler (les pasteurs sont des fonctionnaires comme les autres). Il travaille alors dans une semi-clandestinité au séminaire de Finkenwalde, en Poméranie, où, durant deux ans et demi, il va former des pasteurs.

En septembre 1937, son organisation est dissoute par la Gestapo. Il n’en continue pas moins de prêcher et de multiplier les contacts avec l’étranger. Il 6FBest convaincu qu’il ne faut « plus seulement panser les victimes passées sous la roue », mais « se lancer dans la roue pour l’enrayer ». La répression s’aggrave : en février 1937, Frédéric Weissler, le secrétaire général de l’aile active de l’Église confessante (et qui est d’origine juive), est assassiné au camp de Sachsenhausen. Parallèlement, les évêques protestants restés « neutres » désavouent une prière diffusée par l’Église confessante destinée à conjurer les risques de guerre et à demander pardon « pour les péchés de notre peuple ». En 1939, Bonhoeffer part pour une tournée de conférences aux États-Unis mais au bout d’un mois, il estime que sa place est en Allemagne et, ignorant le poste et la vie paisible qu’on lui offre, il rentre. Rapidement interdit de parole et de publication, il n’en circule pas moins librement grâce à la protection de l’amiral Canaris pour qui travaille son beau-frère, Hans von Dohnanyi. C’est ainsi qu’il peut transmettre aux Anglais, lors d’un voyage à Stockholm en 1942, des preuves de l’extermination des juifs et une demande d’aide pour ceux qui tentent d’éliminer Hitler. Il est proche de ceux qui vont préparer l’attentat du 20 juillet 1944, mais à cette date, il sera déjà aux mains de la Gestapo. Il a, en effet, été arrêté le 5 avril 1943 sous l’inculpation « d’affaiblissement du potentiel de guerre de l’Allemagne ». Il sera victime de la vindicte d’Hitler qui ordonnera sa pendaison avec d’autres opposants dans les derniers jours du Reich. La veille de son exécution, il a confié un dernier message à un officier anglais également prisonnier, à l’intention de l’évêque anglican George K.A. Bell avec qui il a eu de multiples contacts : « Dites-lui que pour moi, c’est la fin, mais aussi le commencement. Avec lui, je crois au principe de notre fraternité chrétienne universelle qui est au-dessus de toutes les haines nationales et que notre victoire est certaine. »

Même s’il n’a que quelques échanges avec Bonhoeffer, mon père, qui n’a alors que vingt ans, est impressionné par les convictions du jeune pasteur dont il peut suivre quatre sermons. Il y trouve à la fois l’affirmation des valeurs qui fondent son opposition à Hitler, mais aussi l’impulsion qui va le conduire à vouloir devenir pasteur. Comme il me l’a dit, les paroles de Bonhoeffer vont le travailler pendant tout l’hiver et, dès ses examens obtenus, il va réorienter sa vie. Je ne peux m’empêcher de penser qu’outre le destin tragique de son père, l’air de sa ville natale a aussi été pour quelque chose dans ses prédispositions pacificistes, le prix Nobel de la Paix 1927, Ludwig Quidde (1858-1941), n’est-il pas né à Brême ?

 

Carnet d’adresses

Toutefois, Forest Hill est un quartier un peu trop périphérique où mon père ne peut se rendre souvent. Il fréquente donc aussi une église dans le quartier d’Ealing et passe beaucoup de son temps libre avec des membres de l’Armée du Salut. Fondé en 1865, ce mouvement a inventé les Restos du Cœur bien avant que Coluche ne leur donne la dimension laïque qui assurera leur succès en France. D’inspiration résolument protestante, l’Armée du Salut est organisée sur un mode militaire et associe aide matérielle et salut spirituel, résumant sa doctrine dans la célèbre formule : « Soup, soap, salvation » (Soupe, savon, salut). Peut-être mon père est-il sensible, à un esprit proche de celui qu’il a aimé chez les scouts de Brême ?

Londres est alors un extraordinaire lieu de rencontres. Mon père y fréquente aussi Frank Buchman (1878-1961), un évangéliste américain qui sera àFrank Buchman l’origine du mouvement international du « Réarmement moral » et qui professe que « tout le monde voudrait voir son voisin changer. Mais tout le monde attend que ce soit l’autre qui commence. Si l’on veut une solution pour le monde d’aujourd’hui, le meilleur point de départ, c’est de commencer par soi-même ». Ils se retrouveront d’ailleurs après la guerre à Paris quand le Réarmement moral sera au fait de sa notoriété et créera son centre international de Caux en Suisse ; en 1960, mon père, fidèle à ses convictions de jeunesse, y passera une quinzaine de jours. Implanté dans trente sept pays et constitué de bénévoles, le mouvement s’appelle désormais « Initiatives et changement ». Outre la dimension charismatique de Franck Buchman, deux de ses principes touchent directement mon père. D’une part, il prêche la valeur de l’échange direct et du témoignage personnel (il donnera d’ailleurs l’impulsion initiale aux fondateurs des « Alcooliques anonymes »). D’autre part il exhorte à la réconciliation entre les peuples, alimentant ainsi le pacifisme de mon père qui prend aussi des contacts avec le « No more war movement », la War Resister League (WRL) et, pour faire bon poids, le « Fellowship for Reconciliation (FOR)… Lors des obsèques de mon père, il a d’ailleurs semblé que son peu de goût pour les dépenses d’apparat et son précoce engagement pacifiste justifiait de suggérer à ses amis de faire un don au Mouvement international pour la réconciliation (MIR) plutôt que d’offrir des fleurs.


Peter Stewart speaker à la BBC
Á Londres, mon père a habité chez diverses logeusesYouth House London à Ealin. La photographie ci-contre (qui représente The Youth House et porte au dos une quarantaine de signatures et des vœux de Noël) était une pension pour jeunes gens assez peu confortable mais il y rencontra un sympathique speaker de la BBC d’origine australienne (il est né à Wagga Wagga en 1907) nommé Peter Stewart, qui allait bientôt dénicher ce qui ne s’appelait pas encore une colocation dans un quartier un peu malfamé. Dans leur immeuble vivaient toutes sortes de personnages extraordinaires dont un baryton tasmanien et une soprano anglaise qui recevaient régulièrement la visite de la jeune Élisabeth Schwarzkopf (1915-2006) en personne (mais je n’ai pas pu vérifier si la cantatrice allemande était bien présente en Grande-Bretagne à ce moment-là). C’est sans doute alors que mon père renforça son goût pour Mozart, Rossini et Verdi.

C’P. Stewart et F. de Beaulieu à Cologne vers 1936.est aussi une amitié durable qui naquit alors et qui conduisit Peter Stewart à venir en visite à Brême deux ans plus tard et à faire une grande randonnée en moto à travers l’Allemagne avec son ami. Ce fut une amitié si durable qu’elle se traduisait encore, soixante quatorze ans plus tard, par des échanges épistolaires réguliers (que chacun conservait). Accessoirement, Peter Stewart est devenu mon parrain. A son décès, en 2008, alors qu’il n’avait jamais été particulièrement préoccupé de faire des cadeaux, il m’a légué un pourcentage non négligeable de ses économies.

April OelrichsIl faut enfin ajouter que le jeune commerçant brêmois profite de sa présence à Londres pour rencontrer des parents éloignés, voire très éloignés, tous prévenus de son arrivée. Il y a les cousins et cousines de sa mère : Gwendelen Selby-Hall, présidente de l’association des nurses ; le capitaine Richard Vaughan-Oelrichs et le capitaine Vivian Oelrichs, secrétaire de la Société royale de géographie et père d’une petite April Oelrichs, née en 1931, qui deviendra une danseuse assez réputée. Quand il essaiera de retrouver cette dernière dans les années 1950, mon père mettra une petite annonce dans une agence pour artistes. Ce qui lui permettra d’avoir bientôt un courrier de sa cousine mais assorti de vertes remontrances car il avait indiqué l’âge réel de la danseuse (qui figure d’ailleurs comme née en 1933 dans tous les ouvrages de cinéma) ! April a fait une assez belle carrière d’actrice au point que le chroniqueur Earl Wilson a pu écrire en 1957 que « Brigitte Bardot of France and April Olrich (sic) of Uruguay were This Year’s Pretty Bodies… ».  April est née à Zanzibar (on va reparler de Zanzibar un peu plus loin), d’un père anglais travaillant au Ministère des affaires étrangères et d’une mère américaine. Ils vécurent ensuite aux Seychelles, en Uruguay, en Argentine. Elle est entrée à douze ans dans une compagnie de ballets et a mené parallèlement une carrière d’actrice et de danseuse de music-hall. Le seul rôle important sera celui qu’elle tiendra dans La bataille du rio de la Plata, un film de Michael Powell tourné en 1956. Elle y est particulièrement remarquée pour la bonne raison qu’elle y tient le seul rôle féminin, celui de Dolores, chanteuse de bar. Elle participe à de multiples spectacles et se marie en 1968 à San Francisco avec un danseur rhodésien de 34 ans, Nigel H. Pegram. Á compter de cette date, il ne m’a pas été possible de retrouver la moindre trace d’April Oelrichs qui a, de toute évidence cessé de danser et de jouer le jour où elle est devenue Madame Pegram.

Aussi fin soit le lien,mon père ne renonce jamais à voir un parent : il se présentera donc chez le colonel Richard Meinertzhagen (1878-1967), descendant d’une fille de Georg Gröning. Daniel, le fils de cette dernière avait aussi fait l’indispensable voyage d’études à Londres dans les années 1830. Marié à la fille du banquier chez qui il travaillait, il était devenu un puissant financier qui facilita l’implantation des Brêmois en Grande-Bretagne au point qu’ils en firent, en 1859, un des rares citoyens d’honneur de la ville. En 1916, le colonel Meinertzhagen commandait en Afrique de l’Est les troupes britanniques opposées à celles du colonel von Lettow-Vorbeck dont les lecteurs les plus attentifs ont retenu que le fils était un camarade de classe de mon père. Les sujets de conversation ne manquent donc pas, surtout avec Luke, un des quatre enfants du colonel qui a sensiblement le même âge que mon père et qui correspondra avec lui jusqu’au déclenchement la guerre. Au printemps 2006, mon père s’est souvenu de son lointain parent londonien et lui a écrit à l’adresse qu’il conservait en mémoire depuis soixante dix ans. Las ! C’est la princesse Anne de Polignac qui répondit que son beau-père était mort en 1984 et que son mari Nicolas, le fils unique de Luke, venait de disparaître le 29 janvier 2006 dans un accident de voiture !

On peut surtout distinguer parmi les relations familiales un cousin au deuxième degré de sa mère, Rudolph Ruete (1869-1946) et son épouse Maria Theresa Mathias (cousine, elle, de Robert et Alfred Mond, les « rois du Nickel »), qui vivent à Kensington. La vie de la mère de Rudolph, Salmé Bint Saïd (1844-1924), est un roman en soi, puisque fille (et seizième enfant) de l’émir d’Oman et Zanzibar (1791-1856), elle a fui, enceinte, avec un commerçant allemand, Rudolph Ruete (1839-1870), s’est mariée et convertie au protestantisme en prenant le nom d’Emily, a eu trois autres enfants, a perdu son mari (écrasé par un tramway), a publié ses mémoires, a servi sans résultat la politique de Bismarck en Afrique, a vécu à Jaffa et Beyrouth ! Personnage profondément romantique, elle conservait encore au moment de sa mort à Iéna, la robe qu’elle portait lors de son « enlèvement » et un peu de sable de la plage sur laquelle donnaient ses propriétés de Zanzibar. Elle a publié ses souvenirs sous le titre Mémoires d’une princesse arabe.

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Son fils, le « cousin » Rudolph, avait été officier pendant dix ans dans l’armée prussienne, inspecteur des chemins de fer du Moyen-Orient, banquier au Caire, journaliste… Mais la vie de la sœur de Rudolph, Antonie Thawka Ruete, pourrait aussi apporter sa contribution à une trilogie romanesque puisqu’elle a suivi son mari, Eugen Brandeis, dans ses différents métiers : artilleur prussien en 1870, commerçant à Haïti, ingénieur à Cuba puis à Panama, conseiller du roi de Samoa, commissaire impérial, juge à Berlin, administrateur des Îles Marshall de 1900 à 1906. De sa visite, mon père se souvient surtout que Rudolph Ruete regrettait d’avoir vu l’Allemagne abandonner Zanzibar (1 658 km²) aux Anglais en 1890 en échange de l’archipel d’Héligoland (un peu plus de 1 km², mon père le sait d’autant mieux qu’il a visité l’île avec son école vers 1925).

Toutes ces rencontres, auxquelles s’ajoutent des discussions avec les réfugiés politiques et raciaux qui arrivent d’Allemagne, n’empêchent pas mon père de mener à bien ses études et d’obtenir son diplôme de la Chambre de commerce de Londres.

La tête pleine d’idées et d’histoires, mon père part pour Paris le 1er avril 1934 pour l’étape suivante de son cursus car il n’a pas renoncé à achever ses études. Il loge près de la gare du Nord, à l’hôtel de Maubeuge puis à l’hôtel de Paris ; il suit des cours de commerce et de langue à l’École de langue française de Joinville ainsi qu’un stage professionnel à la Société des nouveautés textiles.

Á Paris comme à Londres, mon père mène de front sa vie d’étudiant et la rencontre de tout ce qui gravite dans la nébuleuse du protestantisme et du pacifisme. Mais l’ambiance est particulière : quand il veut s’inscrire à l’Union chrétienne de la jeunesse, qui a son siège rue de Trévise, on lui demande de signer un formulaire reconnaissant la responsabilité de l’Allemagne dans le déclanchement de guerre de 1914, ce qui garantissait qu’il n’était pas nazi.

Mon père va aussi bien à l’Armée du salut qu’à la paroisse protestante allemande de Paris qui est, à l’époque, dirigée par le pasteur brêmois Erich Dahlgrün (il sera évincé en 1939 par le pronazi Helmuth Peters). Ce Brêmois est allé à l’école avec un oncle de mon père et sa mère était l’amie de mon arrière grand-mère. L’accueil est plus que chaleureux et mon père rencontre là de multiples réfugiés allemands qui font un tableau saisissant de la répression en cours. En effet, le pasteur Dahlgrün passe au moins trois heures par jour à recevoir des réfugiés. Mais mon père est aussi impressionné par les exceptionnelles qualités humaines du responsable de la paroisse catholique des Allemands de Paris, l’abbé Franz Stock (1904-1948). C’est le futur aumônier de Fresnes qui assistera des centaines de résistants et otages avant leur exécution. Il rencontre aussi Marc Boegner (1881-1970), le pasteur de la paroisse de Passy depuis 1918 (il le restera jusqu’en 1953) et, depuis 1929, le Président de la Fédération protestante de France.

Comme mon père, je suis arrivé un beau jour à Paris. Mais en lieu et place des menaces de guerre des années 1930, il y avait tous les espoirs que ma génération pouvait plus ou moins confusément ressentir en septembre 1967. C’était d’autant plus facile pour moi d’avoir une idée de ce vers quoi nous allions que, pour toute nébuleuse, mes contacts se limitaient à Guy Debord et aux rares membres de l’Internationale situationniste de l’époque (que la jeunesse à qui cela ne dit rien imagine, pour rester dans la saga familiale, que leur père aurait été un surréaliste, leur grand-père un anarchiste espagnol et leur arrière-grand-père un certain Karl Marx). Il y avait bien là une conscience aigue de l’époque, et même si elle sombra dès le début des années 1970 dans le ressassement narcissique, c’est sûrement du côté de la rue Mouffetard et de la Montagne Sainte-Geneviève que mai 1968 trouva sa formulation théorique avant même d’exister. Mais ceci est une autre histoire et le seul parallèle qui m’intéresse ici, c’est l’idée très précise que j’ai de la façon dont l’air des grandes capitales et un certain nombre de personnalités qui le respirent peuvent contribuer à porter l’idéalisme juvénile à un formidable point d’incandescence. Je n’ai donc pas grand mal à comprendre qu’à force de nouer des liens et de s’imprégner de la pensée des uns et des autres, mon père se soit découvert une véritable vocation. Il ne sera pas négociant en tissus ou en harengs de la Baltique mais pasteur pour proclamer, avec Dietrich Bonhoeffer, le « devoir inconditionnel de l’Église envers les victimes de tous les systèmes sociaux, même s’ils n’appartiennent pas à la communauté des chrétiens ».

Le pèlerin

De retour, le 1er septembre 1934, mon père n’a eu aucun mal à la convaincre sa mère – qui, de toute façon, ne savait rien lui refuser – de le laisser devenir pasteur. Sa mère est d’autant moins hostile à l’idée qu’elle va pouvoir garder son fils une année entière à Brême afin qu’il passe le baccalauréat indispensable pour faire de la théologie à l’Université. Elle y gagne aussi, n’en doutons pas, un peu de prestige dans la paroisse qu’elle fréquente assidument, au point d’accueillir chez elle les soirées d’étude biblique. Son banal statut de veuve de guerre ne vaut pas grand-chose dans une ville où seul le métier du mari compte. Même si elle n’assure pas la fortune, la carrière de pasteur est un gage de sécurité puisque, en Allemagne, l’État paie un salaire alimenté par un impôt que chacun affecte à l’église de son choix. Si ma grand-mère regrette une chose, c’est que l’inflation ait dévoré ses économies ainsi que la valeur des bourses d’études que son père administrait et auxquelles avaient droit les descendants des bourgeois de la ville, pourvu qu’ils figurent dans les livres généalogiques et qu’ils soient célibataire sans ressource, veuve, malade ou étudiant dans le besoin. Plus de 2000 fondations de ce type existaient à Brême avant que la crise de 1923 ne les fasse disparaître. C’est finalement grâce à la location de chambres dans la grande maison de Brême, que ma grand-mère pourra financer les quatre ou cinq années d’études indispensables.

Mon père va donc passer son examen terminal de la Chambre de commerce de Brême qui lui délivre son diplôme le 31 mars 1936. Mais en ce qui concerne le baccalauréat, il n’existe pas de cours pour adultes et aucun lycée ne veut l’accueillir. Ce n’est qu’après de multiples démarches qu’il est accepté à la rentrée d’avril dans la classe de Terminale de l’Oberrealschule de la Dechanastrasse. Il a quatre ans de plus que la majorité des élèves de ce lycée mais, comme d’habitude, il n’a aucun mal à s’intégrer. Son relevé de notes le dit « irréprochable » dans toutes les matières et, en mars 1936, il obtient facilement le baccalauréat qui va lui permettre de devenir pasteur.

Il a eu un contact avec le Docteur Karl Stoevesand (1882-1977) qui est un conservateur en politique mais qui anime à Brême un petit groupe d’opposants chrétiens à Hitler. Celui-ci l’aide à comprendre qu’il ne doit pas aller à l’Université de théologie qui dépend de Brême car elle est placée sous l’autorité d’un évêque notoirement nazi, le docteur Heinz Weidemann (1895-1976). Il s’inscrira donc à l’université de Marbourg (Hesse) en avril 1936, mais le regrettera amèrement : Hitler en a fait une sorte de faculté expérimentale de « l’homme nouveau ». Ainsi, pour valider ses examens de théologie, il faut obligatoirement avoir suivi des cours de sport intensifs et même d’escrime. Cela ne déplait pas à une partie de la jeunesse qui cultive encore la passion du duel et n’hésite pas à mettre du gros sel dans ses balafres pour les rendre plus spectaculaires ! Le soir, il est très difficile d’échapper aux beuveries collectives. S’il a choisi Marburg, c’est que Marie-Thérèse Iken, une cousine de sa mère, a épousé, en 1922, Wilhelm Mommsen, l’un des seize enfants du célèbre historien de l’Antiquité et prix Nobel, Théodore Mommsen. Mais, pour une fois, ses connaissances généalogiques ne lui sont d’aucun secours et c’est tout juste s’il peut rendre une visite à Wilhelm Mommsen, lui-même historien. étudiant à MarburgEn fait, mon père est plus intéressé par le théologien Rudolf Bultmann (1884-1976) qui habite la maison jumelle de celle de Mommsen et qui donne un enseignement sur le Nouveau testament. Mais, dans un courrier adressé en 1990, à son ami Hans Zantop avec qui il a fait une partie de ses études de théologie, il évoque autant les pénibles contraintes du sport obligatoire que la chambre « si romantique » qu’il occupait dans une maison moyenâgeuse de la Kugelgasse. Il se console d’abord en fréquentant, à 200 kilomètres de Marbourg, l’Université privée de Bethel fondée à Bielefeld par le pasteur F. von Bodelschwingh, une sorte d’abbé Pierre de la fin du XIXe siècle (bien sûr, il a une parente, Rea Kullenkampf, qui vit à côté…). Il se change complètement les idées en profitant donc des vacances de l’été 1937 pour aller à Paris où se tient l’Exposition universelle.

 

Sur les routes de Bretagne avec Raymond Cauchetier

Grâce à une petite annonce, mon père a trouvé un jeune Français pour faire, en cinq semaines, un tour de Bretagne en vélo. Quand on sait qu’il prendra sa retraite dans la région, on est tenté d’y voir une opération de reconnaissance ! Ce qui est certain, c’est qu’il participe pleinement alors de la joyeuse ambiance où la génération née dans le drame de la première guerre tente d’inventer une fraternité transfrontalière. Malgré son jeune âge – il est né en 1920 – Raymond Cauchetier a déjà fait un tour de Belgique l’année précédente. Élève au lycée Jean-Baptiste Say, il va devenir ingénieur à l’école Bréguet et participer à la Résistance. Raymond Cauchetier par P. ColneIls se reverront bien des années plus tard à Paris où Raymond Cauchetier est devenu l’un des
photographes de plateau les plus réputés du cinéma français ; on peut d’ailleurs l’apercevoir dans le film d’Agnès Varda, Cléo de cinq à sept, où il joue le rôle de « Raoul, le projectionniste ». Son livre Photos de cinéma paru en 2007 est une merveille, surtout pour quelqu’un qui, comme moi, connaît par cœur le cinéma de Truffaut et l’a fait étudier à ses élèves, quand bien même le programme officiel ne prévoyait rien de tel. Malheureusement, Raymond Cauchetier n’a commencé à faire des photographies qu’à l’âge de trente-cinq ans et il ne reste aucune trace du périple breton si ce ne sont les souvenirs de Raymond Cauchetier lui-même qui a bien voulu les rédiger pour moi en 2015 dans le style inimitable des mémoires dont il m’envoie les succulents fragments de loin en loin.

« En 1937, l’idée m’est venue de faire un tour de Bretagne à bicyclette. Mes copains cyclistes habituels avaient d’autres projets, et, peu enthousiaste à l’idée de faire seul ce voyage, j’ai passé une annonce dans une revue des Auberges de Jeunesse pour demander à un cyclotouriste  confirmé de m’accompagner sur les routes bretonnes pendant deux ou trois semaines. La réponse la plus chaleureuse m’est venue d’un jeune étudiant allemand, qui, paradoxalement, s’appelait François de Beaulieu. Il appartenait à une noble famille protestante d’origine bretonne, qui avait été obligée de quitter le France au moment des guerres de religion. Son cœur était resté français, et il parlait parfaitement la langue de ses ancêtres. À un détail près, qui devait avoir cependant  de fâcheuses conséquences. Dans le vocabulaire français, en effet,  un  cyclotouriste est un sportif, fanatique de bicyclette qui passe ses dimanches à courir les routes, sans aucun esprit de compétition, et participe régulièrement à des rallyes dépassant parfois 200 km. Pour François de Beaulieu, alors peu familiarisé avec les subtilités du vocabulaire sportif, un cyclotouriste était  simplement quelqu’un qui savait rouler à bicyclette.

Raymond Cauchetier en tête d'une course de côteJe n’ai fait physiquement sa connaissance que le jour du départ. Il était jeune, sympathique, impatient de partir  et plein d’enthousiasme. Mais la simple ascension de la côte de St Cloud a immédiatement douché ses belles dispositions. Il est arrivé au sommet, épuisé, le souffle court,  le cœur entre les dents,  déjà prêt à abandonner.

Nous avons donc continué notre route lentement, à un train  de sénateur, pour lui laisser le temps de récupérer. Notre trajet en a souffert, et nous n’avons accompli que la moitié de l’étape prévue. Le soir, au restaurant, il n’avait guère le cœur à la conversation et attendait surtout le moment d’aller se coucher. Nous avons peu communiqué. Les jours suivants n’ont guère marqué de progrès. J’avais plusieurs jours de retard sur mon itinéraire, et c’est sans regret que j’ai appris que mon compagnon souhaitait arrêter son équipée. Nous étions à l’orée de la Bretagne, je ne me rappelle plus où exactement, et il devait rencontrer des amis. C’est donc bien plus tard que j’ai découvert sa personnalité exceptionnelle, Nous nous sommes revus à plusieurs reprises, et ceci est un autre histoire.

J’ai donc continué seul ma randonnée, jusqu’à l’île d’Oléron, où j’ai séjourné une dizaine de jours. C’est à l’Auberge de Jeunesse de St Trojan, où je passais mes journées sur des barques, occupé à déguster goulûment des huîtres, que j’ai fait la connaissance d’un jeune étudiant, allemand lui aussi, Werner Rosenberg, juif émigré de Düsseldorf, qui a joué un  grand  rôle dans ma vie. Il ne savait pas encore que tous ses parents allaient disparaitre à Auschwitz. et improvisait brillamment à l’harmonium sur des thèmes de Bach, Mozart ou Beethoven. Apitoyé par l’impardonnable manque de culture où je me vautrais, il m’a conseillé de lire un certain nombre de livres incontournables, dont j’ignorais l’existence, notamment l’Abrégé de l’Histoire du Monde, d’H.G.Wells,  qui n’a pas écrit que des ouvrages d’anticipation, et surtout la monumentale Histoire de la Civilisation, de Will Durant, sur lesquels je me suis précipité à mon retour à Paris, et qui m’ont bouleversé. En quelques semaines, j’ai comblé une partie du vide culturel où m’avait plongé l’absence d’études secondaires. »

« À la fin de 1938 eurent lieu à Paris les championnats du Monde cyclistes universitaires. Les participants étrangers étaient peu nombreux, et, à quelques exceptions près, leur niveau sportif n’était pas très élevé. J’avais été sélectionné pour les épreuves disputées au vélodrome de Vincennes, et on m’avait prêté un vélo de piste, sur lequel je ne me sentais pas très à l’aise. J’avais participé à quelques épreuves de vitesse, et si je ne craignais personne au cours des séries, les quarts de finales me voyaient pratiquement à bout de souffle, et jamais je n’ai pu atteindre les finales. Je renonçai donc aux épreuves de vitesse universitaires, pour me consacrer à la course individuelle de 5 km, négligée par les purs sprinters, parce que trop dangereuse, en raison de l’inexpérience de certains concurrents peu habitués à la piste. Et, chose tout à fait surprenante, je gagnai cette épreuve, malgré une chute quasi générale à l’avant dernier tour. Le président, René Raillet, me félicita. « Vous êtes Champion du Monde universitaire d’individuelle,  Cauchetier.  Bravo ! « . Il s’excusa de ne pouvoir me remettre une  coupe, faute de crédits. « Mais vous pourrez en acheter une dans les boutiques du Palais-Royal ! ». Je n’ai jamais acheté cette coupe. Elle était trop chère. »

C’est avec bonheur que je prolonge, à la suite de mon père, une conversation engagée en 1937, il y aura donc bientôt 80 ans. Raymond Cauchetier est une personnalité exceptionnelle dont l’oeuvre photographique ne se limite même pas à la Nouvelle Vague dont il est le témoin inspiré. Il a photographié le Cambodge avec passion et son témoignage sur les temples d’Angkor est sans équivalent. Il a sillonné l’Europe pour saisir tous les chapiteaux romans et accumulé une documentation fabuleuse. Les éditeurs seraient bien inspirés de s’y intéresser. Il est rare de voir des personnes de son âge allier à ce point l’humour à la lucidité, la qualité de la mémoire à l’attention aux autres.

Ce n’est pas par hasard si les deux cyclistes s’arrêtent dans les toutes premières auberges de jeunesse qui prennent depuis 1930 leur essor sous l’impulsion de Marc Sangnier (1873-1950) en s’inspirant du mouvement fondé en Allemagne en 1911 dans un esprit pacifiste. Mon père gardait un très bon souvenir de l’auberge de l’île de Batz, découverte après la visite des vieilles églises de Morlaix. Raymond Cauchetier poursuivra la route jusqu’à Oléron tandis que mon père regagnera Paris en passant, près d’Étampes, par l’auberge de L’Épi d’Or à Boissy-la-Rivière. C’est la toute première créée en France et il aura la chance d’y rencontrer Marc Sangnier en personne. Sur la route, mon père a aussi fait un crochet pour visiter, selon sa bonne habitude, un membre présumé de sa famille chez le comte de Laigue au château de Bahurel, près de Redon. Le comte l’accueille très cordialement et lui conseille d’aller à Vendôme où résidait la branche principale des Boisfleury dont, effectivement, une grand-mère se nommait de Beaulieu (il s’avéra, plus tard, qu’elle n’avait aucun lien possible avec nous). Mon père partit donc alors pour Vendôme mais la doyenne reçut alors fort mal cet Allemand déguenillé. Seuls ses petits-enfants, désolés, qui avaient à peu près l’âge de mon père, le reconduisirent à la grille du château. En 1979, mon père retrouva l’un d’eux, Jacques de Boisfleury, à la sortie d’un des cultes qu’il assurait à Vannes et qui commença par lui demander s’il connaissait un certain Herbert de Beaulieu qu’il avait croisé en 1937 !

Etudiant pacificiste

Dès la rentrée d’avril 1937, mon père s’inscrit à la faculté de Tübingen où l’opposition religieuse à Hitler est bien implantée. Mais il découvre vite que les luttes entre les tendances remplacent les duels et dégradent l’atmosphère. Le nazisme progresse là aussi puisque certains impriment des Bibles d’où le mot juif est banni ! Il achèvera donc ses études à l’université Humboldt de Berlin où il s’inscrit à Pâques 1938.

Van HessenUne lettre à sa tante Lise et des photographies m’ont permis de recouper quelques souvenirs épars montrant que le jeune théologien reste apparemment étranger à la montée des périls. Alors que le jour même de son vingt cinquième anniversaire, Hitler a lancé un ultimatum sans ambigüité à l’Autriche et que la tension est à son comble, il profite des congés universitaires de printemps 1938 pour faire du tourisme. Début mars, il est à Breslau où il visite l’église de sainte Marie-Madeleine ; il y admire un tableau de Cranach représente le théologien Johann von Hess (1490-1547), un lointain ancêtre, compagnon de Luther. Le 13 mars, quand Hitler proclame l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne, il profite du soleil de la Sicile avec deux amis !

En s’installant à Berlin au mois d’avril 1938, mon père va reprendre contact avec la réalité. Il apprécie l’anonymat que lui procure la grande Université Humboldt et la richesse des enseignements qui lui permettent même de suivre des cours d’économie, mais il trouve surtout dans la capitale l’occasion de nouer des contacts avec ceux qui se disent, comme Dietrich Bonhoeffer, que, désormais, seuls les Chrétiens peuvent encore opposer un idéal de paix à la folie nationaliste et raciste. Le courrier qu’il reçoit de l’étranger (car il reste en relation avec certaines des organisations contactées à Londres et Paris) ainsi que les gens « louches » qui lui rendent visite lui valent d’être bientôt dénoncé à la police par les Pfeiffer qui possèdent un appartement dans son immeuble. Mais, comme les délateurs n’ont fourni de leur côté aucune preuve tangible et qu’il ne conserve rien de compromettant, l’affaire est classée sans suite. Sévère alerte néanmoins et signe tangible du climat délétère qui règne dans la société allemande. La montée de l’angoisse est particulièrement sensible dans les lettres et les journaux intimes de cette époque qui ont été conservés et publiés. Les observations d’Otto Klemperer (Mes soldats de papiers, 1939-1945) sur l’évolution du sens des mots est impressionnante (sur les journaux intimes, il faut lire l’analyse extraordinairement approfondie d’Hélène Camarade, Écritures de la résistance, le journal intime sous le IIIe Reich, 2007).

En avril 1939, mon père obtient son examen terminal et l’accord du Professeur Leonhard Fendt (1881-1957), théologien de renom, pour diriger son doctorat. Celui-ci doit porter sur l’église protestante de Berlin en 1848 et de l’influence du pasteur Strauss sur le roi de Prusse… Le sujet peut sembler étrange quand on ignore ses dimensions personnelles. Lors des troubles de 1848, le prince héritier (et futur empereur Frédéric Guillaume) avait fait tirer sur la foule à Berlin et avait déclenché une profonde colère. Il n’avait alors dû son salut qu’au passeport prêté par le pasteur attitré du roi de Prusse qui disposait de celui de son frère jumeau, pasteur lui aussi et qui l’avait accompagné à Londres (où il rencontra la fille de la reine Victoria – mais c’est une autre histoire…). Or, mon père s’était lié d’amitié à l’Université de Bethel avec Gerhardt Strauss, l’arrière petit fils de l’aumônier du roi et pouvait disposer, grâce à cela, de diverses sources inédites (les deux amis s’écrivaient toujours, près de soixante dix ans plus tard).

Quand les nazis sont venus

Mon père approfondit sa formation religieuse en suivant des conférences ou des retraites. Il passe ainsi deux semaines en congrès avec l’Association des étudiants chrétiens à Trieglaff en Poméranie, où règne l’esprit de l’église confessante. Le lieu appartient à Leopold von Thadden-Trieglaff (1891-1976), un théologien parmi les plus actifs du protestantisme allemand. C’est déjà un opposant lucide au nazisme qui a signé plusieurs appels contre la mainmise du régime sur les églises. Sa sœur Elisabeth, qui était liée à un groupe berlinois d’opposants, sera exécutée en 1944. Parmi la bonne centaine de portraits qui ornent les escaliers du château familial mon père a vite fait, compte tenu de la forte endogamie et de la prolificité de l’aristocratie allemande, de repérer un ou deux parents. Il se lie avec le jeune Franz von Thadden (1924-1979) qui deviendra un haut responsable de l’action humanitaire allemande. Il fait une excursion en vélo avec les deux fils von Thadden jusqu’à l’île de Rügen et, au passage, il s’arrête au séminaire de Finkenwalde pour rencontrer Dietrich Bonhoeffer qui en est l’un des principaux animateurs. Mais au bout de quatre heures d’attente, ce dernier téléphone pour s’excuser et annuler le rendez-vous, provoquant une déception qui s’entend encore quand mon père fait le récit de l’épisode.

L’église protestante est alors profondément divisée. Elle a une très ancienne habitude d’obéissance à l’État et le projet d’Hitler visant à la création d’un « christianisme positif » est loin de lui déplaire (en fait, les nazis improvisent leur politique à l’égard de la religion et la confusion créée les sert plus qu’elle ne les dessert). C’est pourquoi, en 1932, s’est constitué un groupe protestant national-socialiste, les « Chrétiens allemands ». Bien sûr, ils plaident pour l’exclusion des pasteurs qui ne sont pas aryens et ils organisent en septembre 1933 un « synode brun » où presque tous portent l’uniforme nazi. Soixante-dix pasteurs quittent la salle pour marquer leur réprobation.

Des « synodes libres » se constituent dans plusieurs régions d’Allemagne et une manifestation rassemble même 30 000 personnes à Dortmund en 1934. L’Église confessante (« Bekennende Kirche ») se rassemble autour de la déclaration de Barmen (mai 1934) qui rappelle des principes théologiques mais qui, implicitement, remet en cause les prétentions de l’État nazi. Sous l’impulsion de Martin Niemöller, un ancien combattant de la grande guerre, et de quelques autres pasteurs, la Ligue d’urgence des pasteurs (« Pfarrernotbund ») est créée. Une seconde déclaration, remise à Hitler le 26 mai 1936, à la veille des Jeux olympiques, est plus directe et dénonce le caractère antichrétien de la politique nazie. Sitôt les délégations sportives rentrées chez elles, la répression se met en marche et l’un des inspirateurs du texte, le juriste d’origine juive Frederic Weissler, déjà révoqué par la justice nazie, va être interné à Sachsenhausen où il sera assassiné le 19 février 1937.

La Ligue d’urgence n’est cependant pas une association de résistance, mais de défense de la doctrine et elle regroupera jusqu’à six mille membres (le tiers de l’effectif national). De multiples protestations s’élèvent de ses rangs et elle bénéficie de nombreux soutiens, y compris au sein de l’armée, comme le rappelle Barbara Koehn (La résistance allemande contre Hitler, 2003) en signalant que des officiers du 9e régiment d’infanterie de Potsdam montaient la garde devant le temple dont le pasteur avait rejoint l’Église confessante. Mais rien n’empêchera les lois raciales et l’arrestation et la déportation des principaux meneurs. En tout, environ sept cents pasteurs ont été arrêtés, d’autres ont été privés de leur traitement et chassés de leur paroisse. Mais il n’y en eut pas plus d’une cinquantaine qui aient été condamnés à de longues peines de prison. Les très rares qui ne furent pas neutralisés constituèrent des filières clandestines d’aide aux familles persécutées. Le clergé protestant resta très majoritairement conservateur, patriote et paternaliste, respectueux de l’autorité, quelle qu’elle soit, et attaché à la neutralité politique de l’église. Beaucoup de protestants étaient, ne l’oublions pas, aussi antisémites qu’antibolcheviques. Mais le nationalisme reste la valeur suprême sur laquelle Hitler peut fonder la fidélité du plus grand nombre. Á cet égard, le cas du pasteur Martin Niemöller est significatif.

Martin NiemollerMis à la retraite forcée dès le mois de novembre 1936, Martin Niemöller n’en continue pas moins de s’exprimer et Ulrich von Hassel, l’ancien ambassadeur d’Allemagne en Italie, note en mars 1937 qu’il a entendu un sermon où le pasteur appelait à combattre le mal qui se propageait en Allemagne « sur un ton d’absolue conviction, comme un prophète ». Il est arrêté le 30 juin 1937 (comme huit cents autres pasteurs de la Ligue d’urgence), jugé, libéré, arrêté à nouveau et envoyé en camp de concentration avec le statut de prisonnier personnel d’Hitler (à ce titre, il bénéficie de conditions moins dures que la majorité des prisonniers et peut recevoir des visites de son épouse). Il est à Dachau quand le camp est libéré en 1945 (mais Fey von Hassel, la fille du diplomate qui a été exécuté, et qui est délivrée avec Niemöller, s’étonne du sermon « superficiel » qu’il prononce alors et du fait qu’il « semble plus soucieux de mettre en avant ses souffrances personnelles que de chanter les louanges de Dieu »). On lui attribue généralement le célèbre poème qui résume parfaitement les motivations de nombre de résistants au régime nazi : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes /Je n’ai rien dit / Je n’étais pas communiste. / Quand ils sont venus chercher les sociaux-démocrates / Je n’ai rien dit / Je n’étais pas social-démocrate. / Quand ils sont venus chercher les syndicalistes / Je n’ai rien dit / Je n’étais pas syndicaliste. / Quand ils sont venus chercher les juifs / Je n’ai rien dit / Je n’étais pas juif. / Puis ils sont venus me chercher / Et il ne restait plus personne pour protester. » Ce qui n’empêche pas Martin Niemöller, nationaliste convaincu, d’écrire à Hitler en 1939 de le libérer pour qu’il puisse aller se battre dans la Wehrmacht !

Du côté des catholiques, la situation n’est guère plus brillante. Là aussi, Hitler a piégé l’église officielle avec un concordat qu’il ne respecte que quand cela l’arrange et qui, de fait, interdit toute prise de position politique. Comme chez les protestants, ce sont des individualités fortes qui sauvent l’honneur, tels l’évêque de Berlin Konrad Graf Preysing, l’évêque de Münster Clemens August Graf von Galen, ou encore les abbés Franz Reinisch et Max Josef Metzger (1887-1944). Mon père a connu ce dernier (qui donnait des conférences à Berlin), ce qui n’est guère étonnant quand on sait qu’il professait autant de fortes convictions religieuses qu’un pacifisme et un œcuménisme militants. C’était un traditionnaliste très lié aux sœurs mariales mais qui avait aussi une pensée politique qui le poussa à rédiger un projet d’organisation pour l’Allemagne préfigurant la République fédérale que nous connaissons. Mais il eut la mauvaise idée de le confier à Dagmar Imgart, une agent de la Gestapo infiltrée dans les milieux catholiques. Arrêté le 29 juin 1943, il est jugé par le Tribunal du peuple le 14 octobre et condamné à mort. Il sera exécuté huit mois plus tard. On peut toutefois remarquer, avec Eric A. Johnson (La Terreur nazie, 2001) qu’en ce qui concerne la seule Bavière, fief de l’église catholique où les prêtres bénéficiaient d’un fort appui de leurs paroissiens, les commissions de dénazification ne trouvèrent pas plus de vingt-cinq cas douteux sur les 55 000 prêtres recensés alors qu’un tiers de ceux-ci avaient fait l’objet de poursuites de la part de la police nazie. Un chiffre en dit plus que beaucoup d’autres : sur les 447 religieux qui passèrent le seuil du camp de Dachau, 92 % étaient des catholiques. La très forte et ancienne intégration de l’église protestante à l’État explique son silence mais ne l’excuse pas.

Aujourd’hui, de nombreux ouvrages traitent de la résistance au nazisme à l’intérieur même de l’Allemagne. Tous soulignent la complexité de cette nébuleuse où chacun peut trouver ses héros, voire se les inventer comme le fait remarquer Jacques Semelin dans la conclusion de Sans armes face à Hitler (1989). Même si certains prennent des risques terribles, tous les opposants à Hitler ne deviennent pas ipso facto des héros (aucun d’ailleurs, remarquait mon père, n’est allé jusqu’à prévoir de se faire sauter avec Hitler pour garantir le résultat). Faut-il rappeler que le premier complot qui visa le Führer était fomenté par des hommes rêvant de restaurer l’État monarchique tel que Bismarck l’avait conçu ? Henning von Tresckow ne devient vraiment un héros à mes yeux qu’à partir du moment où il abandonne ses calculs politiques (qui l’ont d’ailleurs amené à beaucoup pactiser avec le diable) et où il déclare « L’attentat doit avoir lieu coûte que coûte. Même s’il ne réussit pas, il faut quand même agir (…). L’essentiel est que la résistance allemande ose l’action décisive devant le monde et devant l’histoire. Tout le reste n’a plus aucune importance ».

Son succès aux examens officiels a permis à mon père d’être agréé par l’Église protestante unifiée de Berlin-Brandebourg qui rassemble Luthériens et Réformés. Au printemps 1939, il apprend non sans plaisir qu’il pourra être vicaire dans une paroisse de Berlin à compter du 1er septembre 1939. Mais il ne pourra aller au bout de ses projets car Adolf Hitler en a d’autres pour le monde et donc, accessoirement, pour lui. Le 1er juin 1939, le presque
pasteur Franz Chales de Beaulieu est incorporé dans la Wehrmacht avec tous les hommes de sa génération (il faut se souvenir que, de 1919 à 1935, le service militaire n’était pas obligatoire en Allemagne). On rassure donc les recrues, dont beaucoup sont déjà pères de famille et disposent d’un métier, en leur disant que ce n’est que pour une instruction de trois mois. Ceux qui ne seront pas tués, ne retourneront en général à la vie civile que six ans plus tard. Le 1er septembre 1939, alors que commence l’invasion de la Pologne, mon père intègre un régiment d’artillerie lourde en lieu et place de sa paroisse.

1939 Franz Herbert Chales de Beaulieu soldat

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Mon père, Hitler et moi. Chapitre 5.

 

De Berlin à Paris

 

Franz von Beaulieu au quartier général de Berlin en 1942La vie militaire commence mal pour le fils du capitaine Chales de Beaulieu. D’une part, comme il a été recensé alors qu’il était inscrit à l’Université de Tübingen, il est incorporé à Bad-Cannstadt, près de Stuttgart et donc, fort loin de Brême (en Allemagne, l’armée est encore organisée sur des bases régionales). D’autre part, il doit subir une instruction très dure et ses faibles dispositions pour réussir un parfait salut militaire lui valent d’être consigné pendant un mois et de servir de souffre-douleur à un caporal plein de mépris pour cet intellectuel un peu empoté. De toute façon, l’instruction est plus que sévère pour tout le monde et les injures pleuvent autant que les punitions. Il va, par contre, beaucoup mieux réussir sa formation aux systèmes de communication télégraphique et au chiffrage. Très rapidement le morse n’a plus de secrets pour lui. En bonne logique militaire, il est muté le 1er septembre 1939 dans un régiment d’artillerie lourde à Juterborg au sud de Hanovre. Ce n’est guère enthousiasmant et cela peut l’amener assez vite à de dangereuses opérations sur le front ; déjà, au cours de l’instruction un de ses camarades a perdu une jambe broyée par un canon tombé de son support.

 

 

Comme il le fera toute sa vie, mon père ne laisse pas passer l’occasion, notice généalogique à la main, de visiter des membres de sa famille qui vivent dans la région. Il a commencé, dès ses 14 ans, à se passionner pour la recherche des racines familiales et des multiples cousinages induits, une façon comme une autre de mettre ses pas dans ceux de son père qui a publié en 1913, avec le concours d’un prêtre catholique de Marienau, un opuscule sur les Chales de Beaulieu qui lui permet d’identifier 64 ancêtres directs. Du côté maternel, mon père peut en dénombrer 127. Il contacte donc le commandant Sell, un descendant d’August Schmidt, le protégé de Frédéric II, avec qui il va visiter des mines d’ambre ; comme le commandant a des relations à l’État-major, mon père va bientôt échapper à la dure vie des artilleurs et être transféré à Berlin. Il salue aussi sa grand-tante, alors âgée de 70 ans, Margarete Ingersleben, qui est mariée à un vieux général. Mais il ne se pardonnera pas d’avoir oublié qu’il avait aussi un lien de parenté avec le général Fellgibel, chef de l’approvisionnement de l’armée et qu’il aurait pu être durablement mis à l’abri, encore mieux qu’à l’État-major, s’il avait fait jouer cette relation (et il ajoutait même qu’il aurait aimé écrire un livre intitulé « La généalogie sauve la vie ! »). Rien d’héroïque dans son attitude du moment, juste la volonté de se mettre à l’abri d’une folie qui lui est étrangère.

Il n’en va pas moins être bientôt mis dans l’un des abris les plus sûrs qui soient puisque le quartier général de Berlin est effectivement intéressé par un bon radiotélégraphiste qui, de plus, est sténodactylo et parle anglais et français. Le 4 janvier 1940, mon père intègre donc l’État-major général des armées, à Zossen, près de Berlin.

 

 

Double vie

Franz Chales de Beaulieu va travailler pour la section Armées étrangères Ouest, un des trois piliers concurrents de l’espionnage allemand, qui analyse la situation dans les pays étrangers de la zone ouest. Pour se retrouver dans le labyrinthe des services de renseignements allemands et les luttes internes qui sévissaient, il convient de faire un retour en arrière. Dès 1919, la Reichswehr (armée de terre) avait créé un service chargé du renseignement extérieur et intérieur et du contre-espionnage : « l’Abwehr » (littéralement, « défense »). En 1934, la SS crée son propre service de renseignement, le Sicherheist­dienst (SD), sous les ordres de l’Oberfürher Reinhard Heydrich. L’objectif du SD est la direction de tous les services de renseignements civils et militaires du Reich mais Hitler confirme par décret que l’Abwehr est seule responsable du renseignement militaire et du contre-espionnage dans l’armée. Á partir d’octobre 1934, c’est le capitaine de vaisseau Canaris qui en prend le contrôle. En 1935, la Reichswehr devient la Wehrmacht avec son haut-commandement des armées (OKW) ayant sous sa coupe les trois commandements de l’armée de terre, de mer et de l’air. L’Abwehr dépend alors directement de l’OKW. Pour compenser la perte de ce service, l’armée de terre créée son propre service de renseignements qui devient le second rival de l’Abwehr, cette fois-ci à l’intérieur même de l’armée. Ainsi, c’est un officier de ce service, et non de l’Abwehr, le général Ulrich Liss, chef de la section « Armées étrangères Ouest », qui est envoyé le 19 juin 1940 pour prendre en charge les archives du grand quartier général français qui ont été trouvées par hasard en gare de La Charité-sur-Loire. C’est dans le service du général Liss (qui le dirigea de septembre 1939 à mars 1943), que le soldat Beaulieu est donc intégré (on trouve un tableau complet – au point qu’il évoque même le cas du sous-officier Chales de Beaulieu – du fonctionnement de l’État-major et de ses quartiers généraux dans le livre de Hans-Albert Hoffmann Die deutsche Heeresführung im II. Weltkrieg, paru en 2003).

Á dater de ce jour, le soldat Chales de Beaulieu va mener une double vie. En semaine, affable, efficace, rapide, il gagne la confiance de ses supérieurs. Ainsi, il travaille sur la célèbre machine de codage Enigma dont les Allemands sont si fiers (c’est une invention de leurs industriels), mais dont ils ignorent que les Alliés savent, dans certains cas, décrypter les messages. Par contre, ce que les Alliés ignorent (et les livres sur le sujet restent encore muets) c’est que les opérations de Rommel en Lybie sont grandement facilitées par l’interception des messages d’un colonel, correspondant d’un journal new-yorkais, accompagnant les troupes britanniques. Son code, du niveau de ceux qu’inventent les élèves de sixième, selon mon père qui est alors aux premières loges, ne pose aucun problème et ses textes permettent de collectionner d’exceptionnelles informations sur les forces et les positions ennemies. Le Renard du désert a surtout de bonnes oreilles !

Lors d’un déplacement au cours du second semestre 1942 avec une partie de l’État-major au quartier général du front Est, à Winniza, mon père passe à Wierzchownia, et voit le petit château où Balzac est venu deux fois chez Madame Hanska. Mais il aura, un an plus tard, l’occasion de faire une toute autre sorte de tourisme sur le front Est, faute d’avoir su parfaitement cloisonner sa double vie.

F. de Beaulieu en 1942

Dès qu’il sort de la caserne, un week-end sur deux, mais aussi en semaine, sous divers prétextes médicaux ou universitaires (il passe encore des « examens de guerre » en mars 1941), Franz retrouve à Berlin une poignée d’idéalistes qui, comme lui, ne se résignent pas à baisser les bras, principalement des Quakers. Cette branche du protestantisme se caractérise par le rejet de tout dogmatisme, de toute forme de hiérarchisation religieuse ou de cérémonial et un profond pacifisme. Ils accordent moins d’importance aux paroles qu’aux actes. Ils sont une cinquantaine à Berlin et un peu plus de deux cents en Allemagne à cette époque si l’on en croit le témoignage de Anna Sabine Halle (Thoughts are free, a Quaker Youth Group in Nazi Germany, 1985). Le groupe de Berlin dispose d’un bureau discret où s’organisent les actions : envoi de colis à des prisonniers, diffusion de textes sous de fausses couvertures, soutien aux persécutés. Une grande prudence leur permet, malgré des arrestations, de maintenir leur activité pendant pratiquement toute la guerre.

Mon père connaît bien les Quakers car, non seulement il a déjà un peu travaillé pour eux lors de son séjour londonien, mais, dans sa prime enfance, il a bénéficié, comme d’autres petits Allemands, de leur cantine scolaire dans les terribles années d’après-guerre (selon les régions, 15 à 40 % des enfants souffraient de malnutrition). Ils aident de leur mieux des Juifs et d’autres persécutés ; ils organisent des réunions (une par semaine) et des sorties le dimanche qui permettent aux jeunes gens ayant des problèmes en raison de leurs opinions ou de leur classification raciale de sortir de l’isolement et de s’entraider. Pour beaucoup, le simple fait de pouvoir chanter ensemble les paroles à double sens de chansons folkloriques apporte un réconfort psychologique non négligeable. Parmi ceux qui ont rallié le groupe, mon père a justement fait la connaissance d’Eva John, une jeune fille d’une grande beauté, née en 1922. Elle a publié en 1994 des mémoires dans la revue We shall forget : memories of the holocaust sous le titre « Mischling first degree ». Sa mère, Martha Bluth (qui a émigré en Angleterre deux semaines avant la déclaration de guerre), est juive et a été l’assistante d’Erich Pommer, le producteur, entre autres, de Fritz Lang. Son père Franz, un aryen, commerçant aisé, sera tué dans un bombardement. Son grand-père maternel va mourir au camp de Theresienstadt (Terezin) et deux de ses tantes vont disparaître à Auschwitz.

Eva John et sa famille en 1924

Eva John Gordon vers 1942Eva John est donc ce que la terminologie nazie appelle une mischlinge. Mais ses cheveux blonds, ses yeux bleus et ses compétences en chimie lui permettent de travailler dans une usine. Son cas est révélateur du fait qu’en avril 1943, il y a encore environ 18 000 Juifs à Berlin, dont le tiers vit dans la clandestinité : la définition donnée par les nazis est d’une grande complexité dès lors qu’elle prend en compte le cas des mariages mixtes, de l’ascendance partielle, de la pratique religieuse… La répression ne peut s’abattre uniformément car elle pourrait mettre en jeu des solidarités familiales à une vaste échelle.

Eva John Gordon vers 1942Eva John

Eva habite un bel appartement Prinzregentstrasse à Wilmersdorf, un quartier où vivent aussi Himmler et sa famille, comme mon père a pu s’en rendre compte de ses propres yeux un jour qu’il allait visiter des amis à proximité et qu’il a sonné par erreur à la porte du chef de la Gestapo et de la SS… Mon père va bientôt se fiancer avec Eva. Plus de soixante ans après (en janvier 2003, peu avant son décès) elle lui fera remarquer qu’à 18 ans, cela n’avait été pour elle qu’une « pure fantaisie ». Mais, pour lui qui avait 28 ans, c’était sans doute plus et il faudra toute la violence de l’époque pour qu’il s’en détache. D’ailleurs, ce lien explique qu’il n’a plus guère de contacts avec une paroisse protestante mais uniquement avec les Quakers, même si, ni lui, ni elle, n’adhèrent à cette religion.

 

Ruth_LilienthalEva John déclarera plus tard que les Quakers étaient « les personnes les plus respectables et agréables à fréquenter » qu’elle ait jamais rencontrées. Et c’est peu dire quand on sait que leur groupe contribua pendant plusieurs années à cacher une jeune fille juive, née en 1921, Ruth Lilienthal. Ruth n’avait pas répondu à l’obligation qui lui avait été faite de se présenter au centre de regroupement situé dans la grande synagogue d’où partaient les convois pour les « camps de travail ». Elle avait d’abord vécu au 5 Schillerstrasse chez un couple proche des anthroposophes de Rudolph Steiner, Nena et Rudolph Pachali. Mais la personnalité controversée de ce dernier posera de graves problèmes. Il fréquentera après la guerre les milieux astrologiques et ésotériques sous le pseudonyme de Rudolf Aramus et continuera d’écrire de longues lettres à mon père cinquante ans après l’avoir rencontré.
Dans le groupe des Quakers auquel participaient les sœurs Halle (petites-nièces du pionnier de l’aviation Otto Lilienthal – sans lien de parenté pour autant avec Ruth) et les époux Zeise, chacun s’efforce de trouver les indispensables tickets de rationnement ou compléments de nourriture.Dans son usine, Eva a même réussit à convaincre un de ses collègue, un « nazi idéaliste » de fournir des tickets pour Ruth, il avait été ému par le sort fatal des membres juifs de la famille d’Eva qui étaient restés en Allemagne disant qu’Hitler ignorait sûrement tout cela. Dans ses mémoire, Eva dira que petit à petit il était devenu son ami et revenu à la « décence humaine » comme beaucoup de gens qui l’avaient aidée par simple « décence ordinaire » (les termes mêmes employés par George Orwell et qui m’ont toujours semblé parfaitement exprimer ce qui, mieux que tout acte héroïque, peut encore donner de l’espoir dans l’humanité).
De plus, mon père, fort du respect que ses galons de caporal gagnés sur le front de sa machine à écrire, est même allé au commissariat central de la Hanoverstrasse, accompagné d’Eva John, pour déclarer d’une même voix qu’ils étaient inquiets car Ruth Lilienthal avait disparu de son domicile de Wilmesdorf après leur avoir dit qu’elle voulait se jeter dans le Lanwehrkanal. Mon père est bien placé pour le savoir puisqu’il loue une chambre où il conserve toutes ses affaires personnelles à Madame Hohenwarther, la mère, aryenne et divorcée, de la jeune fille. Le but est de mettre fin à toute recherche concernant Ruth Lilienthal, dont l’effrayante pâleur frappe mon père à chaque visite.

Ruth LilienthalRuth sera par la suite hébergée chez Ludwig et Erika Zeise qui durent prendre d’énormes risques pour soigner la diphtérie qui la frappa le lendemain de son arrivée. Elle fut enfin confiée au pasteur Wilhelm Mensching (1887-1964). Ce pasteur pacifiste et antinazi (il fut secrétaire en Allemagne du Mouvement pour la réconciliation auquel mon père avait adhéré en 1933 à Londres) la cacha dans son presbytère de Bückeburg d’octobre 1943 à mars 1944 et il a reçu à titre posthume, comme les Zeise, le titre de Juste parmi les nations au Mémorial de Yad Vashem en 2001. Ruth Lilienthal est morte en 2007 (la même année que mon père), aux États-Unis où elle avait épousé un soldat américain. Je crois que mon père a été blessé qu’elle oublie de le citer parmi les personnes qui lui avaient sauvé la vie. Il est possible que cela soit dû au fait que mon père connaissait certains détails sur cette période que Ruth Lilienthal souhaitait effacer. Je les garderai aussi pour moi.

Grâce à son travail de radiotélégraphiste à l’État-major, mon père peut disposer d’informations, y compris venant de Londres, qui lui permettent de faire la part de la propagande concernant la situation militaire et de recouper ce qui transpire des documents qui passent entre ses mains. On peut constater que bien souvent, quelles que soient les précautions prises par la hiérarchie, le traitement de l’information implique des « sous-fifres » qui n’ont rien de plus pressé que de faire partager ce qu’ils savent et qui contribuent à la diffusion de nouvelles à même de contrer la propagande. Un exemple parmi beaucoup d’autres ressort du Journal d’une jeune fille russe à Berlin : malgré ses origines, mais grâce à ses relations, Missie Vassiltchikov assure du secrétariat et de la sténodactylo multilingue (c’est de toute évidence une qualification recherchée…) au département anglais de la radio allemande puis au ministère des Affaires étrangères. Le 4 avril 1940, elle peut noter : « Chaque jour nous parviennent les bulletins d’écoute, transcription mot à mot de toutes les informations de la BBC et d’autres radios étrangères. Dans la catégorie streng geheim (strictement confidentiel), la couleur du papier dépend du degré de confidentialité, le rose étant le plus secret de tous. C’est une lecture intéressante. Personne en Allemagne n’est censé connaître ce qui se passe dans le reste du monde, mis à part ce qui paraît dans les quotidiens, c’est-à-dire pas grand-chose. » C’est d’ailleurs au travers des émissions de la BBC que des millions d’Allemands sont informés des massacres de Juifs et de ce qui se passe dans les camps de concentration depuis l’été 1941. La vérité se répand d’autant plus que beaucoup d’Allemands, même modestes disposent de témoignages tant l’ampleur des actions liées à la solution finale produit des témoins, du cheminot au soldat et du fournisseur de Zyklon B à l’ingénieur travaillant dans les usines associées aux camps. Ulrich von Hassel, ancien ambassadeur en Italie qui conspire contre Hitler, peut ainsi noter dans son journal en mai 1943 : « D’innombrables Juifs, en tout cas des centaines de milliers, sont gazés dans des installations spéciales. » Des pasteurs reçoivent les confidences de soldats effrayés par les massacres auxquels ils participent. En novembre et décembre 1942, la BBC augmente considérablement la fréquence des émissions parlant de ce sujet.

F. de Beaulieu vers 1942

Plus encore que ces informations ou celles concernant la situation militaire, ce sont les messages des autorités religieuses qui ont de l’importance pour mon père car il espère qu’elles toucheront les consciences endormies. Mais, hormis la courageuse prédication du 3 août 1941 dans laquelle Monseigneur von Galen (1878-1946), l’évêque de Munster, évoque le sort des Juifs et s’oppose fermement à l’euthanasie des handicapés, les autorités religieuses allemandes sont silencieuses ou, dans leur grande majorité, compromises avec le nazisme. C’est pourquoi il est particulièrement heureux quand il découvre, dans les derniers jours de décembre, un document classé « top secret », le discours de Noël 1942 du Pape Pie XII diffusé par Radio-Vatican. Mon père va donc, pour en assurer la diffusion à l’extérieur, en recopier scrupuleusement les derniers paragraphes : « Il faut que sur les ruines d’un ordre public qui a donné les preuves tragiques de son incapacité à procurer le bien du peuple, tous les cœurs droits s’unissent dans la promesse solennelle de ne se donner aucun repos jusqu’à ce que dans tous les peuples et toutes les nations de la terre ceux qui sont décidés à se dévouer au service de la personne humaine et de la communauté anoblie en Dieu. L’humanité doit cette promesse aux innombrables morts enterrés sur les champs de bataille; le sacrifice de leur vie dans l’accomplissement de leur devoir fut offert pour un nouvel ordre social meilleur. L’humanité doit cette promesse à la multitude infinie des mères, des veuves, des orphelins… L’humanité dit cette promesse aux innombrables exilés, arrachés à leur patrie et dispersés en terre étrangère et qui pourraient faire leur la plainte du prophète: « Notre héritage a passé à des étrangers, nos maisons à des inconnus » (Jérémie V,2). L’humanité doit cette promesse aux centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, pour le seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique [« race », pour certains traducteurs], ont été voués à la mort ou à la disparition progressive (…). »

L’attitude du Pape sera longtemps au cœur d’une polémique ravivée par la pièce Le Vicaire, écrite par un auteur allemand, Rolf Hochhut. J’avais juste dix-sept ans, mais j’ai profité d’un séjour à Paris, en 1964, pour me rendre au théâtre de l’Athénée où elle faisait scandale, des intégristes tentant d’interrompre les représentations. Le calme était cependant revenu quand j’y suis allé et j’ai le souvenir du jeu puissant de Daniel Ivernel. Étrangement, j’ignorais alors que l’attitude du Pape avait été au cœur de la vie de mon père en 1943 mais je lisais les rubriques culturelles de l’Express auquel ma mère était abonnée. Le film de Costa-Gavras, Amen, qui reprit le sujet en 2002 ne connut pas les mêmes débordements mais il provoqua la publication de quelques articles où mon père apparaissait implicitement comme un témoin à décharge.

En effet, au-delà des contorsions diplomatiques certaines qui l’ont disqualifié aux yeux de beaucoup, les quelques mots insérés par le Pape dans son message de Noël de 1942 ont bien été interprétés comme une condamnation des persécutions nazies, non seulement par la presse aux États-Unis, par les résistants français qui en prirent connaissance et par mon père, mais aussi, et surtout, par les Nazis eux-mêmes qui en interdirent immédiatement la diffusion. Déjà, la Gestapo s’en était prise à ceux qui avaient diffusé l’encyclique de Pie XI « Mit brennender Sorge » (« Avec un souci brûlant ») qui protestait, en mars 1937, contre les atteintes au Concordat.

Comme beaucoup d’opposants à Hitler, mon père ne peut plus mettre d’espoir que dans des actes individuels. Toutes les organisations, et en particulier les églises, n’ont-elles pas été détruites ou neutralisées ? Il nourrit une vraie admiration pour le menuisier Johann Georg Elser qui est parvenu, seul, à poser une bombe destinée à Hitler dans une brasserie munichoise le 8 novembre 1939 et qui n’a échoué que de très peu dans son projet. Même si la propagande nazie essaie de faire croire à un complot anglais et que certains opposants imaginent un coup retors des services secrets nazis, mon père pressent dans ce geste une conscience agissante. Rappelons que Georg Elser fut enfermé à Sachsenhausen comme « prisonnier particulier d’Hitler » en vue d’un procès destiné à manipuler l’opinion après la victoire contre l’Angleterre. Transféré à Dachau, il fut exécuté d’une balle dans la nuque deux semaines avant la libération du camp. L’Allemagne n’a que tardivement perpétué le souvenir de Georg Elser, exemple s’il en fut, de ce que pouvait être « l’insurrection de la conscience » (Aufstand des Gewissens). Il est vrai que sa longue déposition auprès de la police n’a été rendue publique qu’en 1969 (Un attentat contre Hitler, Solin/Actes Sud, 1998). On y découvre un homme des plus communs commettant l’acte le moins commun qui soit. Un exemple difficile à regarder en face pour tous ceux qui n’ont rien fait. Dans le même genre, on pourrait aussi évoquer le cas de Kurt Gerstein (1905-1945), spécialiste du Ziklon B, officier SS, et auteur, dès qu’il prend conscience de ce qui se joue, de plusieurs rapports sur les méthodes d’extermination transmis à l’étranger. Différent, mais tout aussi exemplaire, le cas du père de Joachim Fest (1926-2006) retient aussi l’attention. Comme le raconte l’historien du IIIe Reich dans ses souvenirs de jeunesse (Pas moi !, 2007), celui-ci n’a pas de révélations à faire et ne participe à aucun complot mais, en citoyen de base, il refuse avec constance tout signe extérieur d’adhésion au nazisme, quitte à être radié de son poste d’enseignant et faire vivre sa famille dans les privations.

Mon père est persuadé que le message du Pape lui offre un important moyen d’éveiller les consciences, il le recopie et en emporte un exemplaire à l’extérieur à chacune de ses permissions du mois de janvier 1943. Ses amis pourront le recopier et le faire circuler à leur tour. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, qu’il a aussi compris que la Wehrmacht n’est plus dans une situation favorable et il a été à peine surpris quand, le 2 février 1943, il a appris la capitulation de Stalingrad. Il sait que la bataille a fait 200 000 morts et que la guerre a pris un tournant. Déjà, il savait par le fils du général Paulus (avec qui il a sympathisé lors d’une visite chez son parent, le commandant Sell, et dont, peut-être, la sœur a été une de ses « amoureuses ») que la situation était désespérée et que seul un fragile pont aérien permettait d’évacuer une partie des blessés. Mieux encore, mon père n’ignore pas qu’au sein même de l’armée des officiers supérieurs complotent contre le régime. Aussi imprudent que cela paraisse, c’est ce que lui avait laissé entendre un lieutenant-colonel qui était présent au quartier général de Zossen en janvier 1940. Helmuth Groscurth avait quelques bonnes raisons d’accorder sa Helmuth Groscurth en 1943confiance au caporal de Beaulieu : c’est son père, le pasteur de la principale église de la ville et aumônier militaire à Brême, qui avait confirmé Elisabeth Oelrichs en 1905, puis, en 1911, qui l’avait mariée. Le pasteur Groscurth a aussi assuré l’instruction religieuse du petit Franz et de sa sœur Gisela qu’il a confirmés en 1927. Son fils se souvenait parfaitement avoir dîné en 1914, alors qu’il était encore lycéen, avec le capitaine Chales de Beaulieu et en avoir gardé une forte impression, au point qu’il dira à mon père avoir toujours souhaité « devenir un homme comme le capitaine Chales de Beaulieu » ; de plus, il avait épousé une cousine au second degré d’Elisabeth Chales de Beaulieu. Né en 1898, il a participé à la Première guerre mondiale, a été blessé et fait prisonnier. Militaire de carrière, il a eu des sympathies avec les groupes nationalistes dans les années 1920 mais il est plus que critique à l’égard du régime nazi. Il a d’abord été l’adjoint du colonel Erwin von Witzleben, futur conjuré, puis, à partir de 1935, il a servi dans les services secrets, où il a fait la connaissance du général Hans Oster, antinazi et néanmoins responsable du bureau des Renseignement de l’armée à partir de 1938, et de l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, tout aussi hostile à Hitler.

Contrairement à beaucoup de ralliés de la dernière heure qui participeront au complot du 20 juillet 1944 pour hâter une fin qu’ils savent alors inéluctable, le lieutenant colonel Groscurth a été, dès octobre 1939, l’un des principaux agents de liaison des opposants à Hitler au sein de l’armée et l’un des très rares qui le fait pour des motifs moraux. On connaît une partie de l’action de Groscurth grâce à son journal (Tagebücher eines Abwehroffiziers, 1970), caché par sa femme Charlotte dans l’abri anti-aérien de sa maison de Brême, puis, à partir de septembre 1943, par son frère Reinhard, dans un jardin de la même ville.

Les officiers comploteurs et leurs amis n’avaient pas osé s’opposer à la campagne de Pologne qui visait à corriger les injustices les plus criantes du Traité de Versailles et avait un large soutien populaire, y compris dans la troupe. Par contre, ils souhaitaient empêcher la guerre qui se préparait contre la France et qui prévoyait l’invasion de pays neutres. Beaucoup de généraux de l’État-major considéraient surtout que le déclanchement d’une attaque à l’automne était une absurdité tant de mauvaises conditions météorologiques pouvaient contrecarrer l’action capitale des blindés et de l’aviation. Même le général nazi le plus convaincu, Walter Reichenau, avait supplié Hitler d’abandonner son projet. Beaucoup d’autres complotaient avec plus ou moins de conviction. Le chef d’État-major, Franz Halder, avait été le premier à envisager de renverser Hitler afin d’éviter la guerre, mais les accords de Munich avaient mis un terme provisoire à la crise. Devant l’entêtement du Führer il avait même été jusqu’à rencontrer plusieurs fois celui-ci avec un revolver dans la poche, mais il avait fini, les larmes aux yeux, par avouer à Helmuth Groscurth, qu’il n’avait pas pu agir. Comme beaucoup d’autres militaires, il se sentait lié par son serment de fidélité mais, devant le risque d’une attaque suicidaire de la France, il déclara le 2 novembre à Groscurth qu’il soutiendrait un coup d’État si le plan d’attaque n’était pas annulé dans les trois jours. Le 5 novembre, Hitler entra dans une colère noire quand Walther von Brauchitsch, le commandant en chef de l’armée, l’invita à renoncer. Livide, Brauchitsch rapporta à Halder qu’Hitler voulait étouffer le « mauvais esprit » qui règnait au quartier général de Zossen. Pris de panique, Halder détruisit tous les documents compromettant et rompit avec les opposants. Ce sont le mauvais temps et divers aléas qui conduisirent finalement Hitler à différer l’attaque de la France au mois de mai 1940.

Mais depuis le mois d’octobre, Groscurth et ses amis avaient eu les coudées franches pour rassembler des preuves du comportement barbare des SS et de leurs alliés en Pologne car tout ce qui pouvait desservir la réputation du Führer était bon à prendre. Ils avaient aussi cherché à étendre leur réseau. Ainsi, Groscurth avait eu de fréquents contacts avec le colonel Hans Oster et le général Carl-Heinrich von Stülpnagel. Ce dernier deviendra le gouverneur militaire de Paris après l’étonnante démission de son cousin Otto von Stülpnagel du même poste en 1942. Directement impliqué dans l’attentat du 20 juillet 1944, Carl-Heinrich sera exécuté, quant à Otto, il se suicidera, avant d’être jugé, à la prison du Cherche-Midi, le 5 février 1948. C’est mon père qui sera chargé de conduire sa veuve sur sa tombe au cimetière d’Ivry (il a d’ailleurs été enterré à part des autres soldats allemands).

Pourtant, les succès militaires d’Hitler ainsi que la servilité et la lâcheté d’une grande partie de l’État-major réduisirent considérablement les possibilités d’action. Groscurth notait le 10 décembre 1939 : « on s’accroche à son poste et on a une femme élégante ». Cependant il ne se décourageait pas et, juste avant Noël, il rendit visite aux officiers supérieurs du front Ouest qu’il parvint à troubler suffisamment pour que Brauchitsch et Himmler prennent les affaires en main et jouent l’apaisement en reconnaissant « des incidents qui ne se [reproduiront] plus à l’avenir ». Brauchitsch allait surtout priver les opposants de leur meilleur agent de liaison en destituant Groscurth de ses fonctions dans les services secrets et en l’affectant à la tête d’un bataillon dès février 1940. Le général Blaskowitz (1883-1948), dont les dossiers sur les massacres en Pologne où il commandait la VIIIe armée, avaient tant servi la contestation, tenta en avril une ultime mais vaine intervention auprès du Maréchal Keitel à qui il répéta son accablant constat « l’attitude des troupes envers les SS et la police oscille entre le dégoût et la haine. Chaque soldat a la nausée face à ces crimes commis contre les Polonais par des citoyens du Reich et des représentants du gouvernement ». Mais il se heurta encore à un mur et fut bientôt muté en France.

Faute d’avoir su prendre ses responsabilités face aux crimes commis en Pologne et à l’attitude belliciste d’Hitler, l’armée allemande ne saura pas résister à la montée en puissance de l’horreur. Ce n’est, finalement qu’en 1943 que l’évolution catastrophique de la guerre et la coordination de divers groupes d’opposition conduiront à la préparation de deux attentats. Le 14 mars 1943 Henning von Treskow et son adjoint placent une bombe dans l’avion d’Hitler mais le détonateur ne fonctionne pas et rien n’est découvert. Le général est même nommé chef d’État major de la seconde armée quelques temps plus tard. Il faudra une bonne année pour construire une nouvelle conjuration rassemblant plusieurs cercles d’opposants et confier au colonel Claus Schenk Graf von Stauffenberg la mission de déposer une bombe lors d’une réunion avec le Führer. Grièvement blessé sur le front d’Afrique, von Stauffenberg avait été transféré à Berlin et occupait, depuis septembre 1943, un poste de chef d’état-major. Son supérieur, le général Friedrich Olbricht, qui avait été un des tous premiers opposants et le général von Tresckow, qui se trouve alors sur le front de l’Est, l’incitent à prendre la tête du mouvement. On sait ce qu’il advint de presque tous les conjurés après le 20 juillet : ceux qui ne furent pas fusillés immédiatement furent décapités ou pendus quand ils ne s’étaient pas eux-mêmes donné la mort.
C’est dans les grandes armoires métalliques rangées dans les caves du block I du quartier général de Zossen que la Gestapo a découvert un ensemble de documents cachés là par les conjurés. Il y avait en particulier la liste des membres du futur gouvernement et de tous ceux sur qui ils pouvaient compter. Mon père ne peut y penser sans un immense regret. Il est descendu de multiples fois dans cette cave pour archiver des dossiers et, s’il avait encore été présent à l’État Major, il aurait suffit d’un message pour qu’il puisse détruire tous les documents compromettants puisque la Gestapo ne les a trouvés que le 22 septembre, soit deux mois après l’attentat. Á cette date, il se trouve que Dietrich Bonhoeffer est encore prisonnier à Berlin-Teigel dans des conditions relativement acceptables. Sa présence sur les listes secrètes va le conduire, à Buchenwald puis à la potence de Flossenbürg. La répression n’oublia presqu’aucun comparse et ce ne fut pas sans conséquences : L’Allemagne libérée ne put guère s’appuyer sur des opposants de l’intérieur pour engager sa reconstruction et le Chancelier Adenauer pourra dire : « Quand on n’a pas d’eau propre, on prend l’eau sale ».

Helmuth Groscurth aurait donc sûrement été l’un des éléments actifs du complot s’il n’avait été affecté, le 20 novembre 1941, à la 295e division d’infanterie qui opérait en Ukraine, à Bjelaja Zerkow, dans la région de Kiev. Il y vécut un drame qui souligne à quel point la marge est étroite entre l’acceptation de l’horreur et le suicide pur et simple mais qu’il est possible d’occuper, au moins provisoirement, cette marge. Le 2 août 1941, Helmuth Groscurth est interpellé par ses aumôniers sur l’existence d’un groupe de quatre-vingt-dix enfants juifs enfermés sans nourriture avec quelques adultes dans un baraquement. Trente minutes plus tard, il est sur les lieux et fait un rapport. Il apprend que les enfants – dont les parents ont déjà été fusillés – doivent être éliminés et qu’un lieutenant SS est responsable de l’opération. La décision d’exterminer les Juifs d’Europe orientale qui a été prise en mars 1941, n’a en fait concerné que les hommes jusqu’au mois d’août et le lieutenant colonel Groscurth se trouve donc face aux premières mesures systématiques visant les femmes et les enfants. Il exige la suspension de l’opération et obtient, dans un premier temps, l’accord du maréchal von Reichenau (1884-1942) qui commande la VIe armée pour un report ainsi que du pain et de l’eau. Le lendemain, une réunion rassemble des officiers supérieurs et un membre du contre-espionnage. Mais Groscurth est seul à vouloir épargner les enfants et il n’a d’autre ressource que de rendre un rapport dénonçant « des mesures contre des femmes et des enfants qui ne se distinguaient en rien des atrocités commises par l’ennemi ». Il souligne aussi que ces actions perturbent le moral de ses soldats. Pour toute réponse, le maréchal von Reichenau, un antisémite notoire qui sera directement mêlé en au massacre de Babi Jar un mois plus tard, confirme les ordres d’exécution et inflige un blâme à la division pour avoir « interrompu » l’action, tout en soulignant le caractère inadmissible d’un rapport osant comparer les actions de l’Allemagne à celles de ses ennemis.

Groscurth utilisera toutes ses permissions pour multiplier les rencontres et encourager un coup d’État mais, nommé membre de l’État-major du général Paulus à Stalingrad, il sera capturé par les Russes le 2 février 1943 lors de la reddition allemande. Il mourra de la typhoïde dans un camp de prisonniers dès le 7 avril 1943. Sa veuve ne l’apprendra qu’en 1946.

Le samedi 11 février 1943, mon père, qui ignore tout du tragique destin d’Helmuth Goscurth, quitte la caserne de Zossen avec le sourire : pour lui, la chute de Stalingrad est une bonne nouvelle signifiant qu’Hitler a virtuellement perdu la guerre. D’ailleurs, ne commence-t-on pas ce même jour le recrutement forcé des jeunes de 15 ans pour le service de la défense anti-aérienne ? Il emporte un exemplaire supplémentaire du message de Pie XII, divers documents sur les persécutions des juifs et des chiffres sur le nombre des morts et des prisonniers à Stalingrad ; enfin et surtout, il va fêter ses trente ans le lendemain dans un restaurant avec sa fiancée Eva et ses amis de Berlin.

 

Atteinte au moral de l’armée

La chance n’est pas avec le sous-officier si bien noté par ses supérieurs. Pour la première fois depuis trois ans, il est fouillé à la sortie des bureaux souterrains du quartier général. On l’arrête. Il passera donc son anniversaire à la prison de Wünsdorf-Zossen.

Dans deux mois, il sera jugé par une cour martiale et encore peut-il s’estimer heureux, car une cour civile l’aurait promptement expédié devant un peloton d’exécution, au mieux dans un camp de concentration. Depuis le 24 avril 1934, le Code pénal s’est enrichi d’un paragraphe visant à punir la « complicité avec l’ennemi », puis, le 20 décembre 1934, d’une loi qui punit de prison les propos et toute « manifestation » hostiles envers l’État et le parti national-socialiste. Á partir du 1er septembre 1939, la guerre va encore aggraver les sanctions et leur champ d’application : l’écoute des radios étrangères est punie de prison et la divulgation de ce qui a pu être entendu est punie de mort, tout comme l’atteinte au moral des forces armées. Cette atteinte peut consister en de simples propos défaitistes, voire une plaisanterie sur Hitler (on estime que 15 000 civils ont été exécutés entre 1940 et 1945). Mon père n’ignore rien de cela puisqu’en compagnie de deux amis (le fils du commandant Sell et le fils du général Paulus), il est allé, en novembre ou décembre 1942, assister à une audience du Tribunal du peuple. Il a vu de malheureux prévenus d’origine tchèque condamnés à mort par Roland Freissler pour avoir écouté la BBC. Rappelons que Roland Freissler était le juge du Tribunal du peuple qui, a lui seul, prononça autant de condamnations à mort, en trois ans d’activité, que toutes les autres chambres de ce tribunal d’exception de 1934 à 1945.

Le tribunal du peuple

Ma grand-mère est bien sûr effondrée. Les privations de la guerre lui étaient légères tant qu’elle savait son fils en sécurité. Désormais il lui faut remuer ciel et terre pour lui trouver le meilleur avocat possible, ce qui n’est pas simple car, par les temps qui courent, nul n’a envie de se faire remarquer aux côtés d’un opposant. De fait, tous ceux qu’elle contacte refusent. Ma grand-mère bénéficie de l’aide de Käte Rawiel, une antinazie pleine d’énergie (et, il faut l’avouer, amoureuse de son fils), responsable des assistantes sociales de Berlin, qui va visiter systématiquement tous les avocats de la ville. Elle finit heureusement par obtenir l’aide de Leonard Schwartz, un bon spécialiste, qui assurera d’ailleurs la défense d’Ulrich von Hassell, l’ancien ambassadeur, compromis dans l’attentat du 20 juillet 1944. Mais le spécialiste n’est pas désintéressé. Ma grand-mère aura beaucoup de mal à trouver les 2 000 Marks de provision qu’il demande, puis une somme égale pour le solde. Elle vend sans doute un certain nombre de ses bijoux pour y parvenir. C’est une dépense considérable, on peut les comparer à la retraite de 78 Marks de Wilhem Lehmann, ouvrier retraité, condamné à mort au même moment (le 8 mars 1943) pour quelques graffitis du type « Hitler, assassin, on aura ta peau et ce sera la fin de la guerre » (tous ces détails apparaissent dans l’ouvrage de Günther Weisenborn, Une Allemagne contre Hitler).

En parallèle, ma grand-mère s’est tournée vers des cousins de son père, le général Georg Bertram (1882-1953) qui est alors commandant de l’Oberfeldkommandatur 589 à Lüttich, (il a été impliqué dans des exécutions d’otages et est resté en prison jusqu’en 1951) et le général d’Infanterie Paul Otto (1881-1961) qui commandait alors le district militaire de Kassel (il a été mis à la retraite en octobre 1943), pour qu’ils intercèdent en faveur de son fils. Otto refuse mais Bertram accepte. Est-ce parce qu’il a déjà rencontré mon père et qu’il a perdu deux fils sur le front ?

Dans sa prison de Wünsdorf où il attend son procès, mon père ne reçoit que peu de visites. Sa mère n’a bénéficié que d’une seule autorisation, quant à son église, elle reste muette et seul le surintendant Ahme, en charge des pasteurs du secteur berlinois, est venu le voir sans apporter pour autant un soutien concret. Peu de temps après, l’église protestante restera tout aussi indifférente au sort, combien plus tragique, d’Helmut Hesse, allant jusqu’à rayer ce jeune théologien (il est né en 1916) des listes d’habilitation à la fonction de pasteur ; elle se gardera bien d’intervenir quand la Gestapo l’arrêtera le 8 juin 1943 après qu’il ait une nouvelle fois pris la parole dans une assemblée de jeunes pour dénoncer les persécutions contre les Juifs et l’attitude passive des Chrétiens. Privé des médicaments dont il avait besoin, il mourra à Dachau le 24 novembre 1943.

Mon père ignore que deux évènements considérables marquent l’histoire de l’opposition à Hitler en ce mois de février 1943. D’une part, à partir du 23, deux cents épouses aryennes de juifs arrêtés sur leur lieu de travail manifestent devant l’immeuble de la Gestapo de Berlin et elles le feront jusqu’au retour de leurs maris (leur combat est raconté dans le livre de Nathan Stoltzfus, La Résistance des cœurs. La révolte des femmes allemandes mariées à des juifs, 2002). Cette action extraordinaire amena Goebbels à libérer 1 700 détenus. D’autre part, c’est le 18 février que Hans et Sophie Scholl sont arrêtés alors qu’ils diffusaient des tracts à Munich. Le petit groupe de la Rose blanche auquel ils appartiennent est soudé autour de convictions religieuses et philosophiques. Ils ont rédigé six textes qu’ils ont diffusés à plusieurs milliers d’exemplaires dans les grandes villes du sud de l’Allemagne afin de provoquer une prise de conscience.

Maître Schwartz rencontre deux fois le prévenu à la prison de Wünsdorf et prépare une défense qui doit éviter le pire. Il mettra en avant la situation familiale du jeune homme dont le père est mort pour la patrie et que sa mère a élevé dans le piétisme ; il soulignera le fait que les documents détenus étaient destinés à de futures « mémoires de guerre » ; il conclura en relevant que parmi les notes saisies sur le prévenu, il est fait mention des 200 000 morts et des 100 000 prisonniers de Stalingrad et qu’il faut donc les remplacer et donner au soldat Beaulieu une occasion de « laver son honneur » en l’envoyant au front dans un bataillon disciplinaire plutôt que l’exécuter.

Le procès a lieu le 16 avril 1943. Certains des supérieurs de mon père accepteront de venir souligner les qualités qu’il a déployées à leur service depuis trois ans. Parmi eux, l’adjoint de l’amiral Canaris, le colonel Alexis von Roenne (né le 12 février 1902), un chrétien convaincu et totalement hostile à la politique raciale ; il fait partie des complots contre Hitler et sera exécuté le 12 octobre 1944 bien qu’il n’ait pas pris part à l’attentat du 20 juillet (dans ses vieux jours, mon père a eu l’occasion de lire la dernière lettre de Roenne et il a commencé alors à correspondre avec sa fille). Mon père n’a malheureusement jamais pu retrouver le dossier du procès où figurent les témoignages à charge et à décharge.

L’armée est alors déchirée entre son respect de l’ordre établi et un doute d’autant plus profond sur l’avenir du « Reich de mille ans » qu’elle n’ignore rien des revers militaires qui se multiplient. Une blague révélatrice a fait le tour de certains mess quand Rudolph Hess est parti pour l’Angleterre en mai 1941 : « Le Reich de mille ans vient d’être ramené à cent ans. – Pourquoi ? – Parce qu’il vient de perdre un zéro ». Une autre commence à circuler : « Que fera Hitler après la fin de la guerre ? – Le tour de l’Allemagne. – Oui, mais alors, à quoi passera-t-il l’après-midi ? ». Mon père se rappelle surtout d’avoir entendu dire que si Hitler avait porté le véritable nom de son père, il n’aurait jamais été élu car il était impossible de dire sérieusement « Heil Schikelgruber ! » (un nom que l’on peut traduire par « creuseur de trous »).

Ses juges sont Rudolph von Schönfeld et Elmar Brandstetter. Ils feront tous deux, une brillante carrière après 1945 ; le second, malgré son engagement pour une militarisation totale de la Volksgemeinschaft (la communauté du peuple) voulue par Hitler (il affirmera « la communauté militaire est aujourd’hui la constitution du peuple ») sera toujours juge de la cour de discipline militaire et remettra régulièrement à jour son Manuel de droit militaire publié pour la première fois en 1939. Il ne manifestera pas la moindre culpabilité quand il répondra en 1961 (il a alors 53 ans) à une lettre de mon père. Il soulignera au contraire la clémence du jugement, précisant que « dans tous les pays, en temps de guerre, les tribunaux doivent travailler avec la plus grande sévérité ». N’avait-il pas déjà déclaré lors du procès de 1943 « Freissler vous aurait condamné immédiatement » ? Il ajoute, pour preuve de ses bons sentiments humanistes, qu’il était même intervenu, à la demande de l’évêque de Vannes, en faveur d’un ouvrier d’origine africaine, travaillant à la base sous-marine de Lorient, et condamné à mort sur la foi d’un faux témoignage. Mon père a bien sûr mené l’enquête, retrouvant même le fils du condamné qui lui confirmait que son père avait bien été gracié quelques minutes avant d’être exécuté mais il ne découvrit aucune trace d’une intervention de l’évêque ou d’Elmar Brandstetter.

La cour martiale dispose de nombreuses pièces à charge car la sécurité militaire a saisi tout ce qu’elle a pu trouver, tant dans la chambre d’étudiant à Berlin (d’où, heureusement, Eva John avait évacué tout ce qui présentait un réel danger) que dans la maison familiale de Brême où elle est venue à deux reprises au grand étonnement de tout le voisinage et au grand désespoir de ma grand-mère. Mon père détenait des prêches de l’évêque de Münster dénonçant l’euthanasie des handicapés mentaux ainsi que des lettres de Gertrud Brandt, une juive berlinoise, décrivant ses conditions de déportation à Ostrow Lubelski. Un historien américain, Mark Roseman pense que ces lettres étaient diffusées au sein d’un groupe peu connu de la résistance, le Bund. Gemeinschaft für sozialistisches Leben ; c’est l’une des membres du groupe, Lisa Jacob, qui correspondit avec Gertrud Brandt jusqu’à l’assassinat de cette dernière en 1942. Mon père détenait aussi des lettres d’un peintre nommé von Volckamer adressées à son épouse avant sa mort au front le 10 février 1943. Ces lettres donnaient de terribles détails horribles sur l’exécution d’un groupe important de Juifs par un Sonderkommando. Il avait aussi un témoignage sur l’extermination des Juifs en Ukraine et en Lituanie et des poèmes clandestins de l’écrivain Reinhold Schneider (1903-1958). C’était déjà beaucoup mais la plus grave des accusations reposait sur une phrase tirée d’une lettre à sa mère : « Si le serment de fidélité à Hitler que j’ai dû prononcer a le sens d’être prêt à tuer d’autres gens, j’ai fait un parjure. »

Le jugement tombe après un bref délibéré. On lui reconnaît des circonstances atténuantes : il a été « élevé mollement et gâté, ayant perdu son père très jeune, il vivait loin de la réalité ». Les juges ont bien entendu l’argumentaire de Maître Schwartz !

J’ai trouvé dans la bibliothèque de mon père un livre paru en 2002 (L. Capdevila et D. Voldman, Nos morts, les sociétés occidentales face aux tués de la guerre) dans lequel il a souligné les lignes suivantes : « Une enquête sur les jeunes français ayant basculé dans la collaboration militaire avec l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale a mis en évidence leur appartenance à la génération des sans-père, après que leur généalogie masculine eût été dévastée par la Grande Guerre (…). Le médecin psychiatre, qui avait examiné le fils perdu lors de la procédure d’épuration, rapportait ses propos : « il nous dit que le fait d’avoir vécu pendant plusieurs années dans une atmosphère familiale uniquement féminine l’avait mal préparé à la lutte pour la vie. » Ainsi donc, ce qui aurait éloigné les uns des Nazis en aurait rapproché les autres ? Á chacun son alibi, les vrais motifs sont, à n’en pas douter, un peu plus complexes, même si les pères, présents ou absents, n’y sont pas pour rien. Les tueurs nous ressemblent affreusement. Si ses convictions religieuses, autant héritées de son milieu que réactivées par un Bonhoeffer, ont pu contribuer à donner à mon père un bagage idéologique, ses juges n’avaient pas complètement tort quand ils pointaient l’absence de père à la source de sa rébellion : Les psychologues américains chargés de sélectionner des cadres aussi peu nazis que possible pour la nouvelle Allemagne n’avaient-ils pas été frappés par le fait que la relation au père constituait le clivage principal ; un respect absolu de leur père imprégnait les récits de vie des nazis les plus endurcis. Sans être le moins du monde un anarchiste, mon père a sans doute bénéficié d’une forme de liberté intérieure, certes liée à la culture protestante, mais renforcée par une éducation mettant plus l’accent sur le lien affectif que sur le lien hiérarchique. La grande différence entre les « sans-père », n’est-elle pas à chercher du côté des mères ?

Le jugement est, bien sûr, plus prolixe sur les motifs de la condamnation : « Il a multiplié les copies de lettres dont le contenu était propre à créer l’inquiétude dans la population et il a diffusé ces copies parmi ses amis. Il s’est en outre approprié le message de Noël du Pape en date du 24.12.42, qui, en vertu des Nouvelles N° 713 avait été reproduit avec ordre de le détruire ainsi que d’autres pièces. On a considéré que le fait est par lui-même dangereux, mais surtout on considère que le soldat susnommé avait désobéi en choisissant parmi les pièces confiées à lui par ses chefs pour les détruire ; les chefs ayant certainement des raisons graves pour décider que ce message devait rester secret, et en le gardant sur lui ». Á quoi s’ajoutaient encore quelques circonstances aggravantes : « L’attitude critique du condamné pour tous les phénomènes de la guerre et sa propagande en ce sens auprès de ses camarades, ce qui constitue un grand danger. Á noter particulièrement que personnellement il est attiré spirituellement vers des milieux enjuivés ». Bref, il y a « corruption du moral de l’armée » et « désobéissance ». En conséquence de quoi, il est dégradé, condamné à une peine de sept mois de prison puis à intégrer un bataillon disciplinaire.

"Beaulieu dégradé" inscrit sur la photo de 1943 par mon père.

Trois jours plus tard, six membres de la Rose blanche furent condamnés à mort. La même année, des prêtres catholiques de Stettin, dont Carl Lamprecht, Friedrich Lorenz, Herbert Simoleit et Alfons Maria Wachsmann, furent exécutés pour « démoralisation des troupes » parce qu’ils avaient écouté des émissions radiodiffusées étrangères, c’est à dire pour des motifs quasi identiques que ceux qui avaient amenés mon père devant ses juges. On mesure la réelle clémence du tribunal militaire du quartier général de Zossen à son égard et, sans doute, la part prise en coulisses par les militaires qui le protègent. De 1940 à 1944, 1807 prisonniers ont été exécutés pour motifs politiques, suite à des jugements rendus par le Tribunal du peuple. Dans de nombreux cas, il s’agissait de personnes dénoncées pour avoir tenu des propos défaitistes, traité Hitler de fou ou tracé des graffitis contestataires. L’étonnant roman de Hans Fallada (1893-1947), Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein, terminé en 1947 et publié en 1965) rend parfaitement compte de cette résistance microscopique et de l’action de l’implacable machine répressive nazie. Le couple « sans qualités » qui dépose des cartes postales pacifistes dans des lieux fréquentés sait bien « que ce fût peu ou beaucoup, personne ne pouvait faire plus que risquer sa vie. Chacun selon ses forces et ses aptitudes : le principal était de résister ». Le couple d’ouvriers, Elise et Otto Hampel, qui a inspiré Hans Fallada a été exécuté le 8 avril 1943 dans la prison de Plötzensee à Berlin. Ils avaient écrit environ 200 cartes et tracts qu’ils avaient dispersés dans Berlin pendant deux ans.

 

Sur tous les fronts

Mon père est enfermé à la prison de Torgau-Zinna (en Saxe) d’où il est régulièrement extrait pour faire de longues marches d’entraînement ou du terrassement dans divers chantiers à raison de dix à treize heures par jour. On leur distribue pour la journée un petit pain noir, surnommé le « Remmlinger », du nom du directeur de la prison, ancien supérieur du caporal Hitler lors de la première guerre mondiale. Comme la majorité de ses camarades, mon père  est en particulier amené à travailler sur le site de l’entreprise Villeroy et Boch dont les carrelages ornent toujours nombre de maisons et qui n’a jamais reconnu avoir utilisé une main d’œuvre contrainte. La prison en temps de guerre n’est pas admise par l’armée et ce n’est qu’un sas vers diverses formes de travail forcé ou de préparation à un envoi vers le front. Il y a environ 3 000 prisonniers à Torgau-Zinna, une des huit prisons de la Wehrmacht, sur laquelle de nombreux témoignages et études ont été publiés (l’un d’eux consacre deux pages à mon père : Torgau im Hinterland des Zweiten Weltkrieges. Militärjustiz, Wehrmachtsgefängnisse, Reichskriegsgericht de Michael Eberlein). C’est un ensemble moderne qui n’a que le défaut d’être rapidement confronté à des problèmes de surpopulation, prévenus et condamnés se retrouvant parfois à dix dans une cellule prévue pour deux. Mon père n’a que deux ou trois compagnons dans la sienne mais il peut entendre les salves des exécutions et méditer comme les autres sur la forte maxime que le directeur y a fait inscrire : « Aucune situation n’est assez désespérée pour qu’on ne puisse pas s’en sortir avec de la bonne volonté ».

Comme beaucoup de ceux qui pensent qu’on ne les croira pas ou qui préfèrent ne pas se remémorer les pires épisodes de leur vie, mon père n’a longtemps livré que des détails sans grande importance, voire des histoires trouvées ailleurs mais que j’ai appris à détecter sans difficulté. En fait, je pourrais recopier mot pour mot ce que Lydia Flem écrit au sujet de son père qui, lui, avait vécu bien pire : « Il donnait à ses récits une touche d’humour et d’aventure qui me les rendait plus palpitants qu’effrayants. Il taisait la peur, la faim, l’humiliation ». Il m’a fallu beaucoup de persévérance pour lui arracher les éléments qui suivent, sans que jamais, pour autant les émotions puissent être dites. Je ne pourrai donc que m’en tenir aux faits, bien conscient cependant que leur seule mise en récit en fait tout autre chose que ce que mon père a dit. Comme le dit si bien Daniel Daniel Mendelsohn Les DisparusMendelsohn dans Les Disparus, d’un côté il y a « la personne à qui il était arrivé des choses terribles et qui pouvait être assise à moins d’un mètre » et, d’un autre côté, il y a celui ou celle qui écoute et qui « en raison de la distance, du passage du temps et de la défaillance des mémoires, aurait à combler, inévitablement, les lacunes afin de transformer les faits bruts en histoire. » Ce n’est cependant pas que « l’éternel conflit entre ce qui s’est passé et le récit de ce qui s’est passé », mais le conflit entre les récits de celui qui a vu comment cela s’est passé et la construction littéraire par laquelle on tente de recoudre ensemble tous ces fragments. On peut, comme Daniel Mendelsohn, conclure au « triomphe de la distance, du narrateur » et s’enchanter d’avoir pu conserver du sens dans l’histoire que l’on raconte ou rester dans le sentiment que l’essentiel est devenu, pour toujours, inaccessible. Je n’ai jamais cessé de passer d’une conviction à l’autre.

Transfert et jugement 1943Transfert et jugement023 Le 28 juin 1943, ayant accompli sa peine principale, le soldat Chales de Beaulieu est expédié en wagon à bestiaux plombé en direction de la mer Noire. Les blindés russes y tiennent en échec l’armée allemande qui tente de s’emparer d’une zone pétrolière stratégique. Le bataillon de punition est composé à Novorossisk en compagnies de deux cents hommes.

Guerre032Creuser des fossés antichars dans le sol de l’Ukraine, n’est pas un travail enthousiasmant, non seulement parce que la profondeur obligatoire est de deux mètres, mais parce qu’il est toujours pénible de transpirer sous la menace d’un fusil. Il n’est guère plus agréable de prendre des galets dans le lit des rivières afin de renforcer des routes (quand bien même passeraient sur ces routes les chars d’un lointain cousin, le Général major Walter Chales de Beaulieu, auteur d’une action d’éclat lors de la bataille de Koursk au mois d’août 1943). Mais c’est le terrible sort de tous les membres de son bataillon disciplinaire, qu’ils soient condamnés de droit commun et porteurs d’un triangle vert ou, comme mon père, affublés du triangle rouge désignant les condamnés politiques. C’est aussi le cas de quatre Témoins de Jehova comme l’indique leur triangle violet, dont les pères ont été exécutés (comme 250 autres membres de cette église – 1 200 étant morts dans les camps) mais qui ont bénéficié d’une grâce, compte tenu des besoins de main-d’œuvre sur le front. Environ 10 000 Témoins de Jehova sur 30 000 ont fait de la prison en Allemagne. Mon père et ses compagnons ont si triste mine que les vieilles femmes qu’ils croisent leur donnent des sacs de graines de tournesol. Quand les fossés antichars, qui filent droit devant eux, passent dans les jardins des villages, ils récupèrent les courges et tout ce qui peut se manger. Par bonheur, on est en été et, à tout prendre, les moustiques valent mieux que les flocons de neige.

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Un jour, quelque part en Ukraine, une jeune fille qui parle un peu allemand répond aux questions de mon père. Il voudrait savoir ce que sont les monticules de terre qu’il voit ici et là. N’y aurait-on pas mis des réserves de nourriture, pense-t-il avec son estomac. La réponse tombe : ce sont des cadavres de Juifs que l’on a mis là.

 

 

 

 

 

 

 
Guerre034C’est en 1974 que mon père a retrouvé la trace de Stephan Troendle (1903-1997). Il avait alors 71 ans et vivait à Lörrach, dans Bade-Wûrtemberg, la partie la plus au sud-ouest de l’Allemagne. Cet homme avait été lieutenant de 1èreclasse dans le bataillon de punition où mon père avait été versé après sa condamnation son passage par la prison. Stephan TroendleStephan Troëndle avait plusieurs bonnes raisons de ne pas avoir oublié mon père. Comme le monde est très petit, il se trouvait que le mari de sa sœur, le lieutenant Höner, était mort dans un hôpital en 1914 alors qu’il était sous les ordres du capitaine de Beaulieu (mon grand-père). Il s’en était tout de suite souvenu quand il avait vu le nom de mon père dans la liste du bataillon de punition du FSA 10. De plus, il avait été très étonné de la présence dans le bataillon d’un homme condamné pour des actes d’opposition très concrets, à la fois parce que c’était la première fois que cela arrivait et d’autre part parce qu’il croyait que la diffusion de texte interdits était normalement punie beaucoup plus sévèrement. Il ne s’expliquait pas la clémence du tribunal.

Guerre041Guerre031C’est Stephan Troendle qui a pris en juillet 1944 les photographies du front d’Ukraine reproduites plus haut. Elles témoignent d’un regard très particulier puisqu’il tente de saisir aussi bien le quotidien du groupe que celui des civils qu’il est amené à croiser. Stephan Troendle aidera mon père à être réhabilité. Non seulement il rédige une attestation mais il prend contact avec d’ancien gradés qui, un temps au moins, ont encadré le bataillon de punition. Mais il note que l’un d’eux essaie surtout de ne pas réagir car il a peur d’être poursuivi à cause « d’histoires avec des Juifs ». Pendant plus de 20 ans Stephan Troendle échangera encore des courriers avec mon père, suivant pas à pas les étapes de ses démarches pour obtenir justice. Il rédigera une nouvelle attestation en 1996, ce qui fera dire à mon père que personne ne voudrait croire que quelqu’un » qui a 93 ans est prêt à aider quelqu’un qui en a 83 ! »

 

Guerre023Au gré des mouvements de troupes, mon père traverse le détroit de Kertsch (qui relie la mer d’Azov à la mer Noire) en bateau, puis toute l’Ukraine, à pied, en camion ou en train sans jamais trop bien savoir où il se trouve.

Les pertes de l’armée allemande sont de plus en plus fortes. Dans son livre L’Armée d’Hitler, Omer Bartov donne l’exemple de la 18e Panzerdivision qui, au printemps 1943 ne comptait déjà plus que 124 officiers et 3782 hommes, soit la moitié de ses effectifs d’origine et, pour une bonne part des soldats âgés et mal entraînés. Renforcée par 2 571 soldats et 89 officiers au mois de mai, elle fut engagée dans la bataille de Koursk à partir du 5 juillet. Le 23 juillet, il ne restait que 890 hommes et moins de 30 officiers ; malgré de nouveaux renforts, la 18e Panzerdivision était dissoute le 10 octobre 1943, ayant perdu 17 000 hommes, soit la totalité de son effectif au début des opérations contre l’Union soviétique ! L’armée ne peut donc plus être très regardante sur les états de service de ceux qu’elle intègre et le 7 octobre 1943, comme il a accompli sans se faire remarquer ses sept mois de camp de punition, mon père a été incorporé comme « grenadier » dans une division qui monte au front. Dans les jours qui suivent, son unité subit elle aussi de telles pertes du fait des bombardements russes que les survivants sont regroupés à Lodz sans même avoir combattu. Á partir du 12 octobre, il est intégré à la 339e division d’infanterie, dans un régiment de grenadiers de première ligne. Ce serait, vu les circonstances, une condamnation à mort à peine différée s’il n’était radiotélégraphiste. Une compétence précieuse pour l’armée qui va lui éviter de se retrouver en première ligne, même si cela ne le dispense ni des pilonnages d’artillerie, ni des bombardements aériens. L’ordre de mutation reprend des éléments du jugement et rappelle qu’il s’agit d’un « soldat-intellectuel, trop mollement élevé et gâté », mais il ajoute que « son caractère est honnête, loyal et obligeant ».

Guerre028Mon père est bientôt touché par la dysenterie qui se répand et fait presque autant de victimes que les combats. Cette maladie bactérienne attaque les intestins et peut guérir spontanément mais, quand elle touche des personnes déjà affaiblies et ayant des difficultés à se réhydrater, elle devient mortelle. Mon père suit les conseils d’un vieux soldat qui lui dit que seul un jeûne total d’une semaine peut le guérir même si l’état de dénutrition chronique dans lequel il est maintenu depuis des mois rend l’épreuve bien difficile. Contrairement à beaucoup de ceux qui se tordent de douleur pendant des jours, il survit. Il soulignera d’ailleurs toujours que certains officiers « élevés dans du coton » étaient en fait les premières victimes des terribles conditions sanitaires prévalant sur le front. Ce qui est certain, c’est que le front russe est sans pitié pour les officiers, ainsi, à la fin de l’année 1943, un sous-lieutenant dans la division Grossdeutschland a une durée de commandement effective d’à peine plus d’une semaine.

Guerre035Photos prises en Ukraine datées de 1944 et confiées à mon père par un camarade. On voit F. de Beaulieu sur certaines d'entre elles.En été 1944, mon père est au cœur de la tourmente. Les civils fuient devant les Russes et des hommes de son bataillon sont chargés de conduire des chariots tirés par des chevaux où s’entassent vieillards, femmes et enfants. Mon père, qui touche des rênes pour la première fois de sa vie, doit diriger un attelage. Á partir du 22 juin, l’opération Bagration va aboutir à la destruction du groupe d’armées Centre et contribuer à précipiter les préparatifs de l’attentat du 20 juillet contre Hitler. Quand la bombe explose, l’Armée Rouge franchit en Pologne l’ancienne frontière germano-soviétique de 1941, cinq jours plus tard, elle est sur la Vistule. En août, l’offensive russe en Ukraine est irrésistible et une grande partie du XIIIe corps d’armée est encerclée à proximité de Brody. Le camion des radiotélégraphistes s’échappe de justesse en roulant à travers des champs fraîchement moissonnés. Horriblement secoué par les chaos, assourdi par le hurlement du moteur et la canonnade incessante, mon père a le temps de voir quelques chars allemands se sacrifier pour ralentir l’avance de la multitude des tanks russes qui se déploient dans la plaine.

Rares sont les Allemands qui ont vu d’aussi près l’Armée rouge et en sont revenus. Un gradé lui signifie donc qu’il doit « laver son honneur en versant son sang au front ». Le 21 août 1944, le radiotélégraphiste Beaulieu est intégré dans la division 113 qui va contribuer, avec les débris d’autres unités, à constituer à la fin du mois de septembre la 6e Panzer Armee sous les ordres de Sep Dietrich. Le 27 août 1944, mon père écrit à son amie Käte Raviel une longue lettre qui sera conservée par cette dernière avec les quatre-vingt-neuf autres expédiées entre le 7 novembre 1940 et le 26 décembre 1944 (mon père écrira d’ailleurs à Käte jusqu’au décès de celle-ci en 1999). Comme souvent, il la remercie pour un paquet où il a même trouvé une montre. Il semble indiquer, au passage, qu’il est cantonné près de Breslau. Il note alors : « Je t’aurais écrit plus tôt mais, avec ma compagnie, nous avons été versés dans la SS. Tu vois quelle destinée pour moi qui vais vraiment tout connaître ! Je suis content d’avoir pu rester avec de bons camarades. »

Mon père m’avait parlé de cette incorporation « malgré lui » plusieurs années avant sa mort et ce n’était pas un secret à ses yeux. Il évoque d’ailleurs ce fait dans plusieurs lettres à des correspondants et il avait précieusement gardé sa photographie d’identité de soldat en uniforme marqué du sigle de la SS sur le col. Pour lui, c’est une étape dans les malheurs qui se sont abattus sur lui et un bel argument contre ceux qui défendent l’idée d’un corps d’élite. Beau corps d’élite que cette  branche militaire de la SS où l’on incorpore un repris de justice militaire fréquentant « des milieux enjuivés » !

Mon père est sans illusions d’ailleurs sur la SS puisque le 22 mars 1944, il a écrit à son amie Käte qu’il s’est trouvé de garde avec des SS « qui sont censés changer la situation ici » et qu’il a discuté avec eux. « Ils sont tous très jeunes et mesurent tous 1,78 mètre. Ils m’ont beaucoup parlé du camp de Matzau près de Dantzig où l’on arrive après avoir été puni. La SS a des manières très spécifiques de traiter l’ennemi et ils sont condamnés s’ils ne le font pas. »

Bientôt, au grand soulagement du soldat Chales de Beaulieu, persuadé, comme tous les Musiciens de la ville de Brême, qu’il trouvera « partout mieux que la mort », les convois se dirigent vers l’ouest car le nouvel objectif d’Hitler est d’enfoncer par surprise les lignes américaines en reprenant la route des Ardennes qui a si bien réussi à l’Allemagne en 1939. L’offensive des Ardennes est lancée le 16 décembre 1944 sous les ordres du général Model. Quatre armées prennent position face au 8e corps d’armée américain. Au nord, la VIe Panzer Armee (cinq divisions blindées et cinq d’infanterie) doit briser le front américain près de Saint-Vith afin de franchir la Meuse à Liège et de s’emparer d’Anvers. Plus au sud se trouvait la Ve armée, qui devait s’emparer de Bastogne et s’ouvrir la route de Bruxelles. Venaient ensuite, la VIIe et la XVe armée.

Mon père est chargé avec sept autres soldats (dont deux chauffeurs) d’une unité mobile constituée de deux puissants émetteurs et de leurs générateurs diesel. Ils dorment, mangent et travaillent dans les camions, assurant 24 heures sur 24 les télécommunications pour l’ensemble des unités engagées, quel que soient leur rattachement. En principe, ils sont toujours à l’arrière du front et ils échappent aux combats les plus durs mais pas aux pilonnages d’artillerie. Près de la frontière belge ils sont pris sous un violent bombardement aérien et doivent se réfugier dans la forêt. Un obus pulvérise l’un des émetteurs et son personnel. Mon père ne retrouve que des morceaux des corps de ses équipiers dispersés au sol et dans les arbres. Est-ce sa cinquième ou sa sixième vie qu’il vient de jeter sur le tapis vert ?

Mais le 22 décembre, le tapis est blanc. La neige tombe et il est affreusement difficile de se protéger du froid. Les liaisons radio sont de plus en plus mauvaises avec les troupes combattantes qui manquent terriblement de carburant. Passée la surprise, les Américains ont répliqué durement.

« Notre héros » comme dit Stendhal serait bien en peine de raconter la bataille des Ardennes : « il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout. » (La Chartreuse de Parme, chapitre III).

Dès les premiers jours de janvier, l’échec de l’opération est patent et 24 000 hommes sont morts. Le repli sur Bonn est ordonné pour les rescapés. Comme les Soviétiques ont repris l’offensive depuis le 12 janvier, les troupes sont recomposées et dotées de nouveaux matériels puis acheminées en train vers l’est, à partir du 20 janvier. Le convoi qui transporte mon père subit une attaque aérienne mais passe quand même. Le premier objectif est la Hongrie pour tenter de casser l’encerclement de Budapest. L’opération Frühlingswachen (« Éveil du printemps ») commence le 6 mars, elle se heurte aux Russes à la frontière de la Moravie et de la Hongrie, mais les marais et les tourbières contribuent tout aussi fortement à bloquer les déplacements des chars allemands. Il est donc décidé de prendre la direction du lac Balaton dans l’espoir de contrôler les gisements de pétrole et, là aussi, de casser l’offensive russe.

Lors d’une de ces pauses étranges que ménagent parfois les dieux, les soldats de l’arrière, dont mon père, sont invités à donner un coup de main aux paysans qui travaillent encore dans les vignes. Ces quelques jours de vacances s’achèvent rapidement. La percée allemande n’est pas allée au-delà d’une vingtaine de kilomètres et les troupes reculent bientôt face à la supériorité en nombre et en matériel des Soviétiques. En dépit des ordres venus de Berlin, les unités se replient rapidement vers l’Autriche pour éviter d’être pulvérisées. Pendant quelque temps, il semble possible de défendre Wiener-Neustadt au sud de la capitale. Mais ville après ville, village après village, la 6e Panzer Armee doit décrocher.

 

Malgré-lui

Le 9 avril 1945 mon père est à quelques kilomètres de Vienne. Il sait que la fin de la guerre est proche. Ce qu’il ignore c’est que, le 14 décembre 1943, un bombardement anglais a pulvérisé sa maison de Brême et tous les souvenirs qu’elle contenait, sauf l’argenterie enterrée dans le jardin, trois portraits d’ancêtres prêtés et le contenu du sac à main que ma grand-mère avait emporté dans l’abri anti-aérien le plus proche. Un libraire de Rennes, Yves Bertho, a raconté, dans son roman Ingrid publié en 1976, le cauchemar de la vie quotidienne sous les bombes à Brême, où il était prisonnier. Ma grand-mère a été évacuée à Bad Lauterberg à 250 kilomètres au sud-est de Brême où elle a été chaleureusement accueillie par Madame Haslinger. Celle-ci est bien connue pour ne jamais saluer ses concitoyens de l’obligatoire « Heil Hitler ! » et ma grand-mère peut sans crainte lui confier ses angoisses à propos de son fils.

Elisabeth de Beau lieu, née Oelrichs,, peu de temps avant sa mort en avril 1943Le 9 avril 1945 au matin, ma grand-mère fait la queue devant une boulangerie pour se rendre utile à la famille qui l’héberge. Chaque jour, elle doit supporter l’attente interminable avec trop de femmes seules et d’enfants malingres. Elle conserve dans un petit sac suspendu à son cou ses bijoux les plus précieux, derniers trésors d’un temps révolu et, peut-être, indispensable viatique pour son fils et elle dans le chaos qui s’annonce. C’est une raison pour patienter encore et être indifférente au bruit des bombardiers qui survolent la ville. Élisabeth Chales de Beaulieu est morte, comme 42 autres femmes et enfants, dans le bombardement de Bad Lauterberg du 9 avril 1945. Madame Haslinger a été prévenue que l’enterrement doit avoir lieu à 15 heures. Quand elle arrive avec le drap pour l’ensevelir, la tombe est déjà refermée et le fossoyeur disparaît mystérieusement huit jours plus tard. Il est probable que les bijoux qu’il s’est approprié le mettent durablement à l’abri du besoin.

Quand mon père ira, bien des années après, sur la tombe de sa mère, Gerda Haslinger, la fille unique de Madame Merseburg, lui demandera d’être le parrain de son fils, Gerald Merseburg, en souvenir de l’affection qu’elle et sa mère éprouvaient pour Elisabeth.

 

Ce même 9 avril 1945, le pasteur Bonhoeffer qui a encouragé mon père dans sa vocation, est pendu dans l’enceinte du camp de concentration de Flossenbürg, dans l’est de la Bavière.

Le 13 avril, Vienne est totalement libérée par les Alliés. Mon père voit, de loin, les faubourgs qui brûlent. Il y a encore des combats sporadiques pour couvrir les troupes qui se replient vers la rivière Enns. Mais c’est de moins en moins une retraite organisée et de plus en plus un sauve-qui-peut de toutes les unités vers l’ouest. La réputation des Russes n’est plus à faire et l’ultime objectif est d’être capturé par les Américains. Comme le chat du conte de Grimm, mon père ne peut que se dire qu’il trouvera partout « mieux que la mort ».

C’est aussi pour échapper aux Russes que, vers la même date, les grands-tantes de mon père, Elisa (née en 1862) et Melitta (née en 1875) Chales de Beaulieu ont pris la fuite vers l’ouest. Elles vivaient encore en Prusse orientale, dans le domaine de Scherockopass où elles étaient nées. Mais Elisa, trop âgée, mourut d’épuisement sur le bord de la route. Par contre, non loin de là, dans le domaine de Schildeck qui appartenait à Lisa Hardt (une cousine de mon grand-père), son mari, le général Günther von Niebelschütz (né en 1882), a cru bon de rester sur ses terres (800 hectares…). Il a suffit, le 26 janvier, qu’un de ses fermiers l’appelle « Herr general » pour qu’un officier russe l’abatte immédiatement, certain de débarrasser la planète d’un hobereau prussien de la pire espèce. Guère plus chanceux, un autre vieil oncle, Martin Chales de Beaulieu (dont nous avons parlé dans le chapitre consacré à la Grande Guerre), n’a pas voulu s’éloigner de la tombe de son épouse et il est mort des privations endurées dans sa maison de Silésie en 1945.

Mon père et ses quatre camarades, dont Rudolph Herberger qu’il a retrouvé des années plus tard à Baden-Baden, ont été informés par leur capitaine qui leur a dit que c’est la rivière Enns (un affluent du Danube) qui va marquer la frontière entre les armées conquérantes. Le 7 mai au matin, ils précipitent les deux camions de l’unité radiotélégraphique dans un ravin et partent à pied vers l’Enns. Avec d’autres fuyards, il suivent le cours de la rivière dans une zone forestière. Á cette époque de l’année, l’Enns est grosse de la fonte des neiges et la berge est parsemée de cadavres de soldats noyés après avoir tenté de traverser à la nage. Certains fugitifs qui portent, bien malgré eux, l’uniforme d’un régiment SS où ils ont été versés de force, l’échangent contre l’équipement des morts appartenant à la Wehrmacht. Vers 17 heures, l’équipe des radiotélégraphistes trouve un improbable pont de fortune, réalisé à base de fûts métalliques et de planches.

Mon père a lu, avec un plaisir d’autant plus grand qu’il pouvait y mesurer sa chance, les mémoires d’un cardiologue, artilleur à l’époque (Arno Linke, Ab morgen bist du Leibarzt, 1999), qui a vécu la même « ruée vers l’Enns ». Á ceci près que, tandis que mon père passait sans encombre sur un pont avec des centaines de fuyards, le malheureux Arno Linke et ses quarante cinq compagnons avaient dû abattre cinq membres de la police militaire qui tentaient de les arrêter et traverser la rivière à la nage, au prix de quatre noyades. Auparavant, ils avaient désarmé leur officier, le lieutenant Paulus, c’est-à-dire, très probablement, celui-là même avec qui mon père avait suivi une audience du Tribunal du peuple.

Au même moment, à quelques kilomètres à peine, les chars américains entrent dans le camp de Mauthausen, créé en 1938, non loin du village du même nom qui occupe le confluent de l’Enns et du Danube. Celui-ci, abandonné par les SS a, en fait, été libéré deux jours plus tôt par les détenus qui se sont organisés et ont même pris le village.

Mon père, qui a été rapidement capturé par les troupes américaines, a intégré le camp spécial où 6 000 prisonniers de guerre ont été bientôt regroupés. On lui a pris sa plaque d’identité et son livret militaire qu’il ne reverra jamais. Comme ses camarades, il a creusé un trou dans le sol pour dormir sous une toile. Les Américains ont prévenu qu’en cas de tentative de fuite, non seulement ils tireraient, mais que les déportés qui avaient été libérés à proximité tueraient le moindre soldat allemand rencontré. Dans les semaines qui suivirent, le camp fut organisé et l’identité de chacun soigneusement vérifiée, en particulier pour isoler les SS dont le groupe sanguin était tatoué sous le bras. Les plus jeunes soldats – il y a des Hollandais qui ont quatorze ans – sont libérés en premier.

Á travers les grillages, mon père peut voir au loin le clocher de la cathédrale de Linz où Anton Brückner a tenu l’orgue de 1855 à 1868. Mais sa culture musicale lui est moins utile que sa pratique de l’anglais. Celle-ci lui facilite la vie dans le camp et il est autorisé à rechercher les protestants qui souhaitent se rassembler pour prier. Il entre ainsi en contact avec un groupe de quatre-vingt-quatre « Malgré-nous » – ces Français d’Alsace-Lorraine incorporés de force dans la Wehrmacht à partir de l’été 1942. Considérés comme des traitres par les Français, ils n’étaient guère mieux vus par les Allemands qui n’en mettaient au plus que 5% par unité et jamais en France, dans l’aviation, la marine ou tout ce qui avait trait au renseignement. Quand mon père apprend qu’il y a un arrangement pour les renvoyer dans leur pays d’origine, il demande aux Américains de les accompagner, histoire de ne pas rester moisir dans le camp.

Trois mois après leur capture, au mois d’août, mon père et ses nouveaux amis alsaciens (dont il a toujours gardé la liste) sont mis dans un train qui va de Linz à Paris via Strasbourg. Mais tout est désorganisé et les prisonniers sont si peu surveillés que mon père n’a guère de mal à sauter du train avec un « Malgré-nous », René Wüst, originaire de Schiltigheim, lorsqu’ils passent, au ralenti, à proximité de ce village, trois kilomètres avant Strasbourg. La mère du garçon est une militante communiste (ce qui est plutôt rare en Alsace à l’époque) et elle prend en pitié le soldat allemand, épuisé et maigre comme un clou. Il ne prendra finalement un train pour Paris que trois semaines plus tard. Il ne pourra jamais évoquer cette entrée aussi forcée que « clandestine » sur le territoire français et il forgera donc des versions plus acceptables par les autorités auprès de qui il devra expliquer sa présence à Paris. Il racontera ainsi qu’il a été pris, à cause de son nom, pour un collaborateur français caché sous l’uniforme allemand et expédié à Paris pour vérification d’identité. Cette histoire lui pesait encore soixante ans plus tard au point qu’il hésitait à me laisser la raconter. Comme si la quasi-totalité de ceux de ceux qui n’ont pas eu droit à la vérité n’étaient pas morts, indifférents ou en mesure de comprendre qu’il aurait bien eu tort de rendre sa situation encore plus difficile en racontant son « évasion ».

Le mot « difficile » est même faible si l’on examine de plus près le cas de Franz Chales de Beaulieu. Il a trente-trois ans et pas un sous en poche. Il est Allemand dans un pays qui vient de se libérer de quatre ans d’occupation. Il va bientôt apprendre qu’il n’a plus de maison à Brême, que le manuscrit de son doctorat inachevé est détruit, que sa mère est morte et que sa fiancée, Eva John, qui l’a cru mort, est mariée à un militaire américain. Mais il n’a pas à rougir de son ex-fiancée qui, à défaut de lui rester fidèle, n’a en rien renié leur idéal. Á cet égard, sa vie (qui s’est arrêtée le 8 janvier 2006) vaut d’être contée.

En avril 1945, lorsque les Soviétiques approchent de Berlin, ce qui reste de la Wehrmacht a décidé d’armer les civils pour organiser la résistance ; ceux qui refusent sont immédiatement pendus. Eva, qui n’a que 23 ans, est dotée d’un bazooka, mais, apprenant que les Américains sont dans les faubourgs ouest, elle met son bazooka sur son dos, enfourche un vélo et gagne les lignes alliées ! Comme son ex-fiancé le fait au même moment dans le camp de Linz, elle va rapidement mettre à profit sa maîtrise des langues étrangères pour devenir l’interprète indispensable. Elle apporte aussi son aide à l’hôpital de campagne où elle rencontre Harold Thomas, un médecin de 51 ans, avec qui elle va vivre dans le New Hampshire et se marier en 1947. Elle reprend des études et affiche des opinions suffisamment à gauche pour qu’en pleine hystérie maccarthyste deux agents de la CIA viennent frapper à sa porte pour lui demander de signer un serment de fidélité. Elle refuse en déclarant : « La dernière fois que quelqu’un a frappé comme ça à ma porte, c’était la Gestapo ». Mais elle n’hésitait pas à ajouter que : « l’Amérique a le mérite d’être un pays où je peux protester et même être arrêtée, mais pas à cause de ma tête. » Eva Gordon 2006Elle étudie la psychologie à Boston et se sépare alors de son mari pour épouser, en 1956, Bruce Gordon. Elle sera conseillère en psychologie à Lexington (Massachusetts) jusqu’à sa retraite en 1985. Tout ceci serait fort banal si elle n’avait développé avec son mari une intense activité politique dans un esprit mondialiste et pacifiste. Elle manifestera contre la guerre du Vietnam (elle sera arrêtée en 1971 et mise en prison avec John Kerry, vétéran du Vietnam et futur candidat à la présidence), créera avec son mari une coalition pour l’égalité raciale et même un parti « The World Citizen’s Party » qui lutte dans l’esprit des Citoyens du monde pour un gouvernement mondial et qui a connu un développement important. Ce fut une femme exceptionnelle et j’aurai toujours le regret de ne pas avoir pu échanger avec elle.

En 1945, à la fin de la guerre, elle répond à une lettre de sa mère avec des mots qui constituent la plus forte conclusion que je puisse imaginer pour ce chapitre : « Tu écris « oublions ces années horribles » mais crois-tu vraiment que nous puissions les oublier ? Elles ont été si riches et si instructives. On ne savait jamais si la dernière seconde serait notre dernière seconde, c’est pourquoi nous avons vécu si intensément ».

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Mon père, Hitler et moi. Chapitre 6 (Fin).

 

Heureux comme un Allemand en France

De Paris à Paris

Combien y-a-t-il d’Allemands en liberté à Paris au mois de septembre 1945 ? Ce qui est certain, c’est qu’on ne fait pas plus libre que Franz Chales de Beaulieu : il n’a rien. A-t-il même une patrie, compte tenu de ce que l’Allemagne lui a pris et de son ferme pacifisme ?

Il a au moins une amie, Raymonde Poupion, une jeune parisienne rencontrée chez sa cousine Selby-Hall lors de son séjour à Londres en 1933. Elle réside dans un lieu idyllique puisque son père est gardien-chef du Jardin des plantes. La famille Poupion héberge le réfugié sans refuge pendant un mois et l’invitera encore souvent à dîner (les parents n’auraient rien, il est vrai, contre un mariage…). Mon père, qui gardera un contact épistolaire avec Raymonde jusqu’au décès de celle-ci, se souvenait encore des visites nocturnes dans les galeries plus ou moins abandonnées du Muséum d’histoire naturelle et des immenses squelettes de dinosaures entassés dans le pavillon de Paléontologie. J’ai été, depuis mon enfance et sans rien savoir de cette histoire, un amateur assidu et fasciné de toutes les galeries du Muséum ; j’ai été malheureux pendant les longues années de fermeture et j’ai été plus malheureux encore, peut-être, des rénovations, aussi merveilleuses soient-elles, qui bousculaient la magie des lieux et me privaient définitivement d’un puissant moyen pour retrouver mon regard d’enfant. Béni cependant soit le muséographe qui a conservé une petite salle « à l’ancienne ».

Pour ses premières démarches, mon père se tourne vers son église et contacte le pasteur Marc Boegner qu’il a rencontré lors de son séjour à Paris en 1934. Bientôt, il apprend le décès de sa mère et la destruction de sa maison. Un retour rapide en Allemagne ne s’impose donc pas et il importe surtout de régulariser une situation administrative confuse tout en stabilisant sa situation matérielle. Là encore, les contacts qu’avait noués l’étudiant en commerce international vont s’avérer précieux et vont même, tout compte fait, donner une orientation imprévue à sa vie.

Nom, prénom

La vie n’a rien d’agréable à Paris en cet hiver 1945, surtout quand on n’a pas d’argent, encore plus quand on est allemand, même protégé par un patronyme merveilleusement français. Tout est rationné, distribué avec parcimonie et réglementé ; sans papier en règle, pas de carte d’alimentation et sans carte d’alimentation, il ne reste que l’Armée du Salut et son « Palais du peuple » de la rue Cantagrel pour dormir et manger. Depuis qu’il l’a fréquenté à Londres en 1934, mon père connaît bien ce mouvement et le brigadier Bardiant l’intègre rapidement. Il porte l’uniforme réglementaire et vend du poisson récupéré sur un stand ! J’ai hérité de sa grande casquette bleu marine, goûtant un malin plaisir à la garder dans ma voiture pour m’en affubler lorsque je prends des autostoppeurs. Je leur offre non seulement le salut qui mettait un terme à leur attente, mais en leur tenant la portière, le luxe inattendu d’une voiture de maître soudain mise à leur disposition.

Bien sûr, mon père se fait rapidement quelques bons amis rue Cantagrel Le premier lui empruntera son précieux vélo pour une après-midi qui dure encore ; le second, qu’il dépanne en l’accueillant pour une nuit dans la petite cellule dont il dispose à côté des dortoirs surchargés disparaît à l’aube avec son portefeuille… J’ai renoncé à faire la liste des « bons amis » de mon père, d’autant plus que je devrais, pour souligner mon respect des vraies traditions familiales, la prolonger avec les noms de tous ceux et de toutes celles qui ont su me débarrasser de ce dont, sans doute, je n’avais pas vraiment besoin.

Fidèle à ses amitiés berlinoises, mon père fréquente aussi le Secours Quaker, installé à partir de 1945 rue Notre-Dame-des-Champs ; il y fait un peu de secrétariat et y rencontre Daniel Parker, un ingénieur pacifiste et non-violent. Celui-ci s’engagera plus tard dans le combat antinucléaire, bousculant dès 1970 les associations de protection de la nature qui ignoraient cette thématique. Je lirai ses textes et le croiserai dans des manifestations en ignorant ses liens avec mon père.

Parfois, mon père va au « restaurant » du Secours national. C’est là qu’une bénévole remarque sa mine déconfite et l’interroge. Émue par le récit qu’il lui fait, elle lui offre son aide pour régulariser sa situation car, s’il a pu prouver son identité grâce à la fiche de police établie lors de son séjour de 1934, il n’est pas vraiment en règle. Il se trouve que la dame est très intime avec un célèbre catcheur de l’époque, Martinson (on trouve encore des photos où il est en compagnie de Charles Rigoulot, « l’homme le plus fort du monde »). Elle peut faire jouer les relations de celui-ci avec un responsable de la Préfecture de police. Il y a un combat dans quelques jours, si Martinson gagne, il pourra, dans l’euphorie du moment, demander un service… Inutile de dire que, le soir du combat, il n’y avait pas de supporter de Martinson plus convaincu que mon père. Combat truqué ou pas (on sait, aujourd’hui, qu’ils l’étaient tous), Martinson gagna et mon père eut ses papiers ! Est-ce pour cela que, vers 1960, quand l’unique chaine de la télévision française retransmettait des matchs de catch commentés par Roger Couderc, le pasteur de Beaulieu trouvait toujours du temps pour les regarder, ce qui constituait un excellent alibi pour ses garçons qui pouvaient ainsi passer outre les interdits maternels ? Ah, l’Ange blanc, le Bourreau de Béthune… Une mythologie en carton-pâte que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître mais dont les chorégraphies scénarisées ont inspiré bien des bagarres enfantines.

Spontanément, l’administration française établit sont identité en transformant le Chales de son nom de famille en un prénom, Charles. Ce n’est, aux yeux de mon père, que la réparation d’une erreur historique. Il pense que le lointain ancêtre marié à Dantzig au début du XVIIIe siècle a vu son prénom français « Charles » (Carolus sur son acte de décès en latin) pris pour une partie de son nom de famille et orthographié « Chales » par l’administration prussienne. Retour à la case départ : il se fait attribuer un nouveau prénom, plus facile à prononcer pour les Parisiens qu’Herbert, Franz ou l’impossible Adolf dont il a été doté à son baptême. Pour changer de vie, changez de nom ! Ce n’est pas moi qui le critiquerai tant je trouve déjà la particule assez lourde à porter, que ce soit pour le poids des préjugés qu’elle m’a valus ou pour la violence de l’informatique alliée à l’ignorance galopante qui m’impose désormais de passer par la lettre D pour trouver mon nom ! Mon père aura donc été Herbert pour son père et sa parenté, Franz pour sa mère, Charles pour toute la famille de ma mère et François pour cette dernière pendant soixante ans.

Les cimetières de la paix

La situation de mon père va donc nettement s’améliorer. Non seulement il peut manger régulièrement, mais il va obtenir, dès décembre 1945, un poste à la Mission suédoise de Paris qui a provisoirement pris le relais, 25 rue Blanche, de la paroisse allemande. Depuis son passage en 1934, il est inscrit dans le répertoire de la paroisse et il sait même que celui-ci est caché dans un autel avec une Bible précieuse. Il a aussi obtenu une minuscule chambre à la paroisse luthérienne, rue de l’abbé de l’Abbé Groult où il fait des remplacements. Le lit sert de table, de chaise et de bureau ; le peu qui reste de la pièce est encombré de piles de livres et de vêtements ; pour l’eau courante, il y a les toilettes turques… Ce sont en fait trois institutions de l’église protestante qui occupent le bâtiment de la rue Blanche : la CIMADE, l’organisme d’entraide pour les réfugiés de l’église protestante française, la Mission suédoise pour Israël et « l’Aumônerie auprès des Étrangers protestants en France ». La « rue Blanche » était ainsi devenue un centre protestant international, ce qui ne peut que faire le bonheur de mon père, toujours curieux de nouvelles rencontres.

Sous les ordres du pasteur Arne Forsberg, il catéchise les étrangers qui veulent se convertir, célèbre des cultes dans divers temples (dont certains l’après-midi pour les réfugiées employées de maison qui ne sont libérées qu’après le repas du dimanche midi) et aide au tri des colis de ce qui ne s’appelle pas encore l’aide humanitaire. Il doit même accueillir les catholiques allemands qui, après la mort de l’abbé Stock le 24 février 1948, n’auront pas de prêtre pendant plusieurs années. Mais surtout, le vicaire de la Mission suédoise a été entraîné à répondre à de plus en plus de demandes des familles de soldats allemands morts en France. La Croix-Rouge considère qu’elle a bien assez à faire avec les vivants et les autorités allemandes n’ont pas encore repris pied en France. Il commence donc à écrire, téléphoner, questionner, répondre. Il devient insensiblement la référence incontournable vers qui on dirige les demandes. Comme l’écrira le pasteur Forsberg, il « a une grande puissance de travail et est toujours prêt à rendre service aux êtres souffrants. Son caractère est généreux et enthousiaste. Il s’adapte facilement à tous les travaux ».

En 1949, l’administration allemande qui se reconstruit et l’Association populaire allemande pour la recherche et l’entretien des tombes militaires (VDK), qui assure depuis 1919 une véritable mission de service public, décident de créer un service spécial et de confier à mon père les opérations en France. Le premier véritable contact est pris lors d’un voyage à Brême qui lui permet de revoir les membres de sa famille qui ont survécu et ses amis. Dans un courrier daté du mois d’août, il annonce qu’il « apporte un nouveau travail à Paris » (il n’imagine pas encore que ce sera un travail à temps complet), il ajoute : « j’étais très mélancolique de revoir les ruines de notre maison, l’école et tous les souvenirs chers à l’enfant qui a vécu une jeunesse si heureuse ». Il gardera longtemps le souvenir de la pomme de douche suspendue à un mur, dernier vestige de la salle de bains du second étage où il s’était baigné une dernière fois en 1939. Bientôt, le terrain de la Parkstrasse sera vendu et mon père placera en janvier 1949 la somme qui lui reviendra dans un fonds de pension créé par la Caisse des dépôts et consignations. Mais la valeur du point devait être votée par le parlement qui oublia bien vite de mettre ce détail à son ordre du jour ; l’association des ayants-droits a disparu avant d’obtenir une revalorisation permettant de rattraper l’inflation mais mon père écrivait encore tous les ans une bonne dizaine de lettres à la presse et aux hommes politiques en vue pour dénoncer cette spoliation dont il était en passe de devenir l’unique victime vivante. Aussi passionnante que soit sa vie qu’il ne manque pas de raconter dans chaque courrier, il y a fort à parier que ses lecteurs reculent devant l’inflation textuelle avant de mesurer le rôle de l’inflation monétaire dans la dévalorisation des pensions.

Installé d’abord 28 rue Marcel Royer à Gennevilliers, puis, à partir de 1951, au 5 bis rue du Louvre dans le centre de Paris, et même doté de deux secrétaires au plus fort de la période, mon père organise les cimetières militaires allemands, recherchant, regroupant, identifiant, alertant, interrogeant. Trente ans plus tard, j’ai retrouvé derrière des cartons quelques plaques d’identification en métal (car les noms s’effacent sur les croix) et des représentations de squelette permettant de caractériser le contenu des tombes découvertes et les particularités des cadavres.  Dans la majorité des cas, les soldats tués au cours des combats de la Libération avaient été enterrés à la hâte et, quand il s’agissait des cibles des résistants, c’est parfois dans des lieux aussi peu adéquats que des poulaillers qu’il fallait aller chercher les corps prudemment cachés. Le curé d’un village qu’il interrogeait au sujet d’un soldat porté disparu lui dit : « Vous ne le retrouverez jamais. Il partait en permission et voulait rapporter un peu de nourriture pour sa famille. Il est passé au presbytère, mais comme je n’avais rien, il est allé demander dans des fermes où il a dû se faire tuer ». Dans tous les cas, il était nécessaire de vérifier, recouper, trier, agir avec doigté et compassion. Il lui arrivait d’accompagner des cars entiers de veuves et de mères voulant se recueillir sur une tombe et d’assister à des scènes déchirantes. Au début, quand les regroupements n’avaient pas encore été réalisés, il effectuait un circuit permettant de déposer le matin chaque mère ou chaque veuve dans un cimetière avec son repas et de repasser l’après-midi. Parfois, il retrouvait la malheureuse femme entourée de villageois la consolant en évoquant le souvenir du sympathique soldat qu’ils avaient si bien connu ! Il est aussi arrivé à mon père de se faire remettre les cartons ou l’on avait entassé tout ce que des soldats portaient sur eux avant d’être mis dans une fosse commune. Il fallait alors, avec l’aide de bénévoles, examiner attentivement tout le contenu, ne serait-ce que pour éviter d’adresser à la famille les lettres de maîtresses françaises qui s’y trouvaient.

Au total, mon père a été attentif au sort de près de 200 000 soldats allemands morts en France (il y en a en tout 1 024 027 laissés par trois guerres dans une quarantaine de cimetières dédiés et une cinquantaine de carrés communaux). Étrange destin pour ce fils de soldat allemand mort en France. Étrange destin pour ce jeune pasteur chargé d’enterrer, d’une manière ou d’une autre, plus d’hommes, croyants ou pas, que tout autre religieux dans une carrière. Étrange destin pour ce pacifiste qui va faire la paix en épousant une française dont l’oncle est mort à Verdun. Étrange destin pour le vieil homme qu’il est devenu et qui a pu observer les efforts faits par les Allemands pour retrouver leurs morts dans l’ex-Union soviétique et les polémiques suscitées en Espagne par les fouilles archéologiques dans les charniers secrets de la guerre civile. Au moins a-t-il pu se dire qu’il a contribué à mettre en œuvre la vérité énoncée par Bernanos : « Il faut toujours commencer par pacifier les cimetières ».

 

 

Alsacien, faute de mieux

Toujours curieux de ce qui va dans le sens d’un rapprochement entre les hommes, mon père fréquente l’antenne parisienne du Cercle international de la jeunesse (siège du groupe Quaker français), rue Guy de La Brosse, dans le Ve arrondissement. Le responsable depuis 1929 est un homme assez exceptionnel, Roland Assathiany. C’est le fils d’une ukrainienne et d’un géorgien, révolutionnaire menchevik réfugié en France. Il a été un pilier du scoutisme unioniste (protestant), du mouvement quaker et du mouvement international des Auberges de jeunesse (c’est dire si mon père peut se sentir des affinités avec lui). Le Cercle accueille des étudiants venant d’un peu partout et leur propose activités, débats, excursions et conférences (Gandhi a figuré parmi les invités). Il a été le premier homme en France, de 1932 à 1935, à occuper un poste de conseiller de service social, anticipant sur un métier qui ne sera créé qu’après-guerre. En 1945, il a été nommé à Paris comme inspecteur à la population, chargé des questions touchant l’enfance inadaptée, les étrangers et les réfugiés. Il deviendra directeur des Affaires sanitaires et sociales en 1975. C’est Roland Assathiany qui va présenter à mon père une jolie brune de 24 ans, née en Sologne, Françoise Rigault. Elle sert le thé à ceux qui viennent au centre le samedi après-midi. Elle est aussi curieuse de tout et fréquente alors aussi bien des Quakers (dont elle aime que le culte consiste souvent en une heure de silence), que des protestants comme le pasteur Roser (1899-1981) chez qui elle dîne souvent. La boucherie de la première guerre mondiale au cours de laquelle il a été mobilisé est à l’origine du combat d’Henri Roser. En 1923, quand les divisions franco-belges occupent la Ruhr comme « gage productif » du paiement par l’Allemagne des sanctions décidées lors du Traité de Versailles, Henri Roser, devine qu’il y a là le ferment d’une autre guerre et il prend l’initiative – exceptionnelle dans le contexte nationaliste de l’époque – de renvoyer son livret militaire avec ce mot : « Jamais plus, ni en temps de guerre, ni en temps de paix, je ne porterai les armes ». L’église et l’État vont se liguer contre lui puisqu’il est exclu de la Maison des missions où il fait ses études (il ne sera ordonné pasteur qu’après la guerre) et qu’il est déchu de son grade d’officier. Il répond en constituant avec d’autres étudiants en théologie la branche française du Mouvement international pour la réconciliation dont il sera longtemps président. Il soutient ses amis Martin et Vernier qui sont traduits en justice car ils refusent d’accomplir leur service militaire et qui feront respectivement 29 et 21 mois de prison. En 1939, logique avec lui-même, il refuse d’endosser l’uniforme et il est emprisonné avec quelques autres objecteurs protestants. Libéré en juin 1940, il a passé l’essentiel de la guerre à Aubervilliers où il a participé directement à la sauvegarde de six enfants juifs, ce qui lui vaudra le titre de Juste parmi les nations. Il manifeste contre la répression à Madagascar en 1947, contre la guerre d’Indochine, contre la guerre d’Algérie et la torture, contre le réarmement de l’Europe et les essais nucléaires. Ma mère le suivra dans presque tous ses combats et en particulier lorsqu’il prendra parti pour Gary Davies et le mouvement des Citoyens du monde, en 1949 (elle en restera une fidèle adhérente pendant près de soixante ans).

François et Françoise se retrouvent pour un week-end de camping organisé par le Cercle international de la jeunesse mais, arrivés au point de rassemblement, ils s’aperçoivent qu’ils sont les seuls à ne pas s’être désistés ! Qu’importe, ils ne vont pas renoncer pour si peu. Bientôt perdus dans la campagne, ils vont pouvoir librement échanger leur enthousiasme réciproque pour le Petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry sous une pluie d’étoiles filantes. Quelque temps après, ma mère écrira à la mère de l’écrivain qui lui répondra que l’ouvrage a eu bien des effets sur ses lecteurs mais qu’elle est heureuse de voir que, « pour la première fois, il est à l’origine d’une histoire d’amour. »

Il faut préciser que, prudent, mon père s’est abrité derrière son nom français et s’est dit Alsacien pour expliquer son accent et se rendre « acceptable ». Le mensonge n’a pas été improvisé puisqu’il l’a naïvement utilisé dès son arrivée en France : l’attestation de Marc Boegner, le Président de la Fédération protestante, qui est datée du 27 décembre 1945 demande au Préfet de Police de délivrer « les papiers qui lui permettront de séjourner en France et d’y faire les démarches nécessaire à sa réintégration dans la nationalité française, perdue par son grand-père en 1871 ». Il est vrai que le régiment d’Uhlans de son grand-père était domicilié à Strasbourg ! De la même façon, il s’était inscrit aux cours de théologie du Séminaire protestant du boulevard Arago en disant qu’il avait commencé ses études à Londres ! Il ne faisait pas bon s’avouer Allemand à Paris après août 1944… Mon père avait vite appris à ses dépens qu’il n’était pas à l’abri de réactions épidermiques face à tout ce qui sentait le « boche ». Il en restait alors fort peu en liberté sur le sol français et, antinazis ou pas, les Allemands avaient intérêt à se faire tout petits. Ou, un peu mieux : Alsaciens.

Ma mère reconnaîtra en toute sincérité que, si mon père avait annoncé d’emblée sa couleur germanique, elle ne l’aurait même pas regardé ! Elle peut fréquenter les pacifistes et les mondialistes les plus convaincus, elle n’en reste pas moins imprégnée par une vision un peu manichéenne des relations franco-allemandes ! Son caractère entier et sa jeunesse autant que les années qu’elle vient de vivre ne l’incitent pas à nuancer ses convictions. L’esprit de Verdun – où le frère de son père et le premier mari de sa mère sont morts – souffle encore dans sa famille. Son père, cantonné à des tâches administratives, a même demandé à être muté au front en 1915. Lors de l’exode de mai 1940, elle a gagné Rodez en vélo avec ses parents, ses deux sœurs et son petit frère. Ce fut, comme pour beaucoup de Français, une épopée ponctuée de bombardements par les Allemands et de mitraillages par les Italiens. Mon grand-père, coincé entre deux camions eut le crâne ouvert et ma grand-mère fut obligée de courir sous les bombes entre l’hôpital de Guéret et les caves où ses enfants étaient à l’abri. Il fallut bientôt reprendre la route avec trois vélos pour cinq. Un point de chute avait été trouvé chez le fiancé de Jacqueline, la fille aînée, mais la rupture qui intervint rapidement imposa d’aller plus loin. Ma grand-mère retourna alors en avant-garde dans le Loiret pour découvrir la maison familiale de la Ferté-Saint-Aubin occupée par les « Boches ». En quelques jours, elle en fit le premier territoire repris à l’occupant et repartit chercher son petit monde.

Pour faire bonne mesure, ma mère a d’ailleurs rayé le mot Allemagne dans son atlas pour y écrire « Bochie » et elle connaît par cœur toutes les chansons cocardières que sa mère lui a enseignées (j’en sais quelque chose puisque je peux encore réciter par cœur « Les petits Alsaciens sur les routes de France, le cœur plein d’espérance se sauvaient du Prussien… »). Ma mère a aussi croisé des tragédies : Michel, son jeune frère, a enterré des résistants fusillés le 10 juin 1944 à la ferme du By à la Ferté-Saint-Aubin et elle a précieusement conservé le fragment d’une Bible brûlée sur place avec d’autres objets où ne subsistait que la phrase « tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ». Le 26 août 1944, elle était à Notre-Dame de Paris quand de Gaulle, en dépit des coups de feu qui partaient d’on ne savait où, entra dans la cathédrale et que le général Leclerc faisait relever à coups de canne ceux qui s’étaient couchés au sol. Pendant les derniers mois de la guerre, ma mère, qui était en contact avec un réseau de résistance par l’intermédiaire d’une collègue de bureau, transportait des provisions pour des Anglais cachés et vendait des photographies du général de Gaulle fabriquées par une amie travaillant à la Préfecture de police. Elle n’eut donc pas de mal à obtenir par l’intermédiaire de son amie de pension, Marie-Thérèse de Pracontal, un certificat signé du chef de la Résistance, Henri Frenay (1905-1988) qui lui permit d’être embauchée dans les services d’accueil des prisonniers, exilés et déportés où elle sera rapidement nommée sergent. Il y a deux millions de personnes qui reviennent en France à partir du 10 mai 1945. Á la gare d’Orsay, elle est chargée, entre autre, de pulvériser du DDT sur des cohortes d’hommes nus. Ce sera beaucoup plus dur quand on l’affectera à la gare de l’Est à l’accueil des femmes accompagnées d’enfants. Une épidémie de dysenterie atteint les bébés qui meurent par dizaines.

On comprend donc à quel point ma mère pouvait avoir « les Boches » en horreur et il est indiscutable que sans le gros mensonge de mon père, je ne serais pas là aujourd’hui pour l’évoquer. Comme l’écrit Patrick Modiano, « les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses ». Quand ma mère apprit la vérité, il était trop tard et elle devint, sans vraiment le vouloir, une pionnière du rapprochement franco-allemand. Si elle donna le jour à deux enfants, ma mère ne désarma cependant jamais sur le manque de grâce de langue de Goethe, le caractère froid de ses locuteurs et quelques idées reçues du même tonneau de bière éventée. La remarque la plus courante consistait, dès que mon père sortait du territoire qui lui était assigné, à rappeler qu’il était bien « de la race des envahisseurs ». Le fait est que, race ou pas, sa fâcheuse tendance à ne rien jeter le conduisait invariablement à déborder de ses « frontières ». Dans les dernières années de sa vie, plutôt que de jeter le moindre de ses précieux trésors, il gagna du terrain sur sa propre salle de bains, s’imposant de pénibles déménagements chaque fois qu’il voulait utiliser la baignoire sur laquelle il entreposait ses cartons de correspondance « classée ».

Son nationalisme n’empêcha pas ma mère de conseiller à son mari de parler anglais ou même allemand à ses deux enfants pour faciliter leurs études ; mais celui-ci, peu doué pour la pédagogie avec les tout petits, décréta que nous ne comprenions rien (il a fallu en fait attendre qu’il atteigne 85 ans pour que la plus jeune de ses petites filles, Iona, réussisse comme par magie à le convertir à la dinette et autres jeux de l’enfance).

Pour justifier son peu de capacité à s’occuper de ses fils, il s’est longtemps abrité derrière l’alibi qui avait déjà servi au tribunal militaire : il n’avait pas connu son père et ignorait donc tout de ce métier très spécial. En regardant d’un peu plus près la généalogie familiale, j’ai d’ailleurs découvert que son propre grand-père, Friedrich Franz (1834-1913) avait aussi perdu son père à l’âge d’un an. Mais il y avait bien d’autres éléments qui faisaient de lui un étrange étranger pour ses propres enfants : à l’obstacle de la langue maternelle non partagée s’ajoutait la distance matérielle qui nous séparait de son enfance, de sa jeunesse et donc de ses souvenirs ; à la barrière du temps qui s’est toujours dressée entre ceux qui avaient fait la guerre – quelle qu’elle soit – et ceux qui ne l’avaient pas vécue s’ajoutait sa retenue toute brêmoise (« on ne s’embrassait jamais, même entre proches »).

Mon père occupait un bureau que mon frère et moi surnommions « la Barbe-bleue » en raison de l’impressionnant personnage barbu et enturbanné sorti de l’atelier de Delacroix qui l’ornait ; l’accès nous en était généralement interdit. Le hasard des déménagements a très tôt conduit le portrait dans mon propre bureau mais il y a toujours accueilli mes filles sans la moindre restriction. Elles y ont toujours eu leur propre tiroir pour ranger papiers et crayons et leur espace pour s’en servir. Leur créativité, leur bonne humeur m’étaient précieuses et je plains ceux qui pouvaient croire que je devais les supporter.

C’est sans doute un mélange entre son manque d’aptitudes éducatives et un environnement globalement défavorable à ses origines qui explique que mon père n’ait guère pu ou su parler de son passé et utiliser sa langue maternelle. J’ai sans doute intériorisé un rejet de l’allemand, rejet qui s’est trouvé aggravé par mon arrivée en sixième dans un collège rural lorrain où, pour comble, tous les enfants parlaient déjà un beau dialecte germanique. J’ai donc été systématiquement bon dernier en allemand, langue unique enseignée au collège de Boulay, jusqu’à ce que, miracle de la fin de la guerre d’Algérie, un petit Pied-noir vienne me faire progresser d’une place en 1963.

 

Entre toutes les chaises

Quand mes parents se sont mariés, le 21 avril 1947, jour anniversaire des vingt-cinq ans de ma mère, les paroissiens de la rue Blanche avaient tout organisé au mieux. Parmi les invités deux jeunes hommes cachaient difficilement leurs larmes. L’un était l’ami australien de mon père rencontré à Londres en 1933, l’autre, l’artiste Maxime Adam-Tessier, avait été invité par ma mère. Tous les deux venaient de prendre conscience qu’ils étaient amoureux de la mariée !

Les invités n’étaient guère nombreux, il y avait, bien sûr, Roland Assathiany et le pasteur Roser mais les parents de ma mère n’étaient pas venus. Non seulement le gendre était allemand, mais en plus, il était protestant. C’était trop pour mon grand père maternel, Georges Rigault (1885-1956), historien officiel des Frères des écoles chrétiennes et si bon patriote qu’il avait tenu en 1919 à épouser une veuve de guerre. Fort heureusement pour ma mère, son père reviendra à des sentiments plus chrétiens, surtout quand naîtra son premier petit-fils. C’était, tous comptes faits, un excellent homme, dont la petite propriété de la Ferté-Saint-Aubin dans le Loiret, fut le rendez-vous familial jusqu’à mes cinq ans. Son père était un juge de paix issu d’une famille de vinaigriers d’Orléans. Du côté de ma grand-mère, on trouvait plutôt des vignerons du Val de Loire.

 

 

Le jeune couple habite à deux pas des Champs-Élysées… dans deux chambres de bonne au n°4 de l’avenue Marceau. Un monte-charge les amène jusqu’au cinquième étage. Comme l’été 1947 est particulièrement chaud, ils arrosent le carrelage pour se rafraîchir. Ils déménageront bientôt pour la rue Royer-Collard à Gennevilliers. Mais comme rien n’est prêt quand elle sort de la maternité de Neuilly, ma mère s’installe quelques temps chez sa marraine, une originale, très indépendante, qui n’a pas voulu mettre d’enfant au monde et ne voit qu’épisodiquement l’homme de sa vie.

La maman est en larmes le matin où s’achève son congé maternité, tant elle s’est attachée à la huitième merveille du monde. Le papa, qui ne manque pas de sensibilité et d’optimisme murmure « Reste donc à la maison, on trouvera bien des solutions ». Le Ministère de la santé y perdit une assistante de qualité (elle était licenciée en histoire) mais une secrétaire discutable (elle n’avait pas les dons de son mari pour la dactylographie). Le pasteur en charge des cimetières militaires y gagna une précieuse collaboratrice pour certaines démarches administratives délicates et une décharge définitive de toutes les tâches ménagères et éducatives. Divers mouvements anticolonialistes, le Parti socialiste unifié y acquirent une militante assez disponible qui déclarait parfois à ses enfants : « Ne vous inquiétez pas si je rentre tard, je peux être retenue au commissariat ». Les Algériens des taudis du quartier latin en firent, eux, dans les années 1950, une sorte d’assistante sociale bénévole assurant aussi des actions d’alphabétisation avec des membres de la paroisse de Saint-Séverin qu’elle fréquentait assidûment. Je me souviens de l’excellent Mohamed Adjarab qui avait du mal avec l’orthographe mais était imbattable aux dames, sauf quand il me laissait gentiment gagner.

Le nationalisme n’ayant jamais été son fort, mon père était décidé à aller au bout de ce qui semblait bien son destin et à retrouver la nationalité française que ses lointains ancêtres avaient perdue malgré eux. Mais les lois favorisant le retour des Huguenots n’étaient plus en vigueur et la méfiance vis-à-vis des Allemands telle que le parcours administratif de la naturalisation allait être interminable. Un autre match de catch risquait d’être insuffisant pour faciliter les choses. Á défaut de ceux d’un catcheur, mon père a bénéficié du soutien d’un ministre. C’était moins romanesque, mais au moins aussi efficace et sans doute mieux adapté à la nouvelle demande.

Depuis le 21 novembre 1945, Robert Prigent avait été de tous les gouvernements. Le 9 mai 1947, il avait été nommé Ministre de la Santé publique et de la Population du gouvernement Paul Ramadier. C’était un élu MRP, démocrate-chrétien convaincu et sans détours. Quand sa secrétaire lui a parlé de son amie Françoise qui voulait obtenir la naturalisation de son mari allemand, il a invité tout le monde à déjeuner pour s’assurer de la motivation du jeune homme. Celui-ci n’avait guère que deux ans de moins que lui et le contact fut bon. En quelques jours les formalités qui s’annonçaient infernales étaient réglées ; il est vrai que, résidant depuis deux ans en France, condamné pour antinazisme et déjà marié à une française, mon père avait un bon dossier. Le 1er juillet 1947, le Journal officiel de la République publiait le décret de naturalisation. Grâce à quoi, conçu par un père allemand, j’ai pu naître d’un père français. Grâce à quoi mon père a été recensé avec la classe 1949 et classé « bon pour le service armé ». La troisième guerre mondiale n’ayant pas éclaté, il n’a pas eu à se battre pour la France et son livret militaire indique qu’il a été « dispensé de ses obligations légales d’activité » le 1er avril 1958. La farce était terminée.

Mon père a payé le prix de sa naturalisation dès l’année suivante quand il a cherché à se faire nommer pasteur de la paroisse allemande de Paris. Martin Niemöller, dont nous avons déjà parlé, était alors devenu chef de l’administration des cultes allemands et n’avait en rien remis en cause son nationalisme fervent. Sa réponse fut nette : « Á mes yeux, vous avez trahi votre patrie ! » Ce qui n’était pas le cas des anciens nazis dont il sera, dès 1946, le plus vigilant soutien aux côtés de la hiérarchie catholique. Ajoutons cependant à sa décharge qu’il avait déclaré le 19 septembre 1945 à Stuttgart, devant le Conseil de l’Église évangélique : « Nous avons infligé une souffrance infinie à beaucoup de peuples et de pays (…) nous nous accusons », ce qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’était pas alors le sentiment le plus partagé au sein de l’église ; pour preuve, les sifflets qui lui répondirent quelques mois plus tard quand il osa déclarer devant des étudiants d’Erlangen : « ici on ne fait que gémir sur notre misère, notre faim, mais je n’ai jamais entendu exprimer de regret à propos des 5,6 millions de morts juifs ». Mais, en disant « nous nous accusons », Martin Niemöller ouvrait déjà la porte aux anciens nazis car, comme l’a souligné Hannah Arendt, « l’admission spontanée de cette responsabilité collective a eu pour résultat le blanchiment très efficace, quoique inattendu de ceux qui avaient fait quelque chose (…). Quand tous sont coupables, personne ne l’est. (…) La culpabilité et l’innocence n’ont de sens qu’appliquées à des individus. »

« Traitre » à sa patrie, François de Beaulieu n’était pas pour autant adopté par la France et, en particulier par les églises protestantes auprès desquelles il faisait acte de candidature : « Pas de Boche dans notre église » répondent sans complexe des responsables protestants au professeur Cuvier qui a pris son cas à cœur. D’autres, après l’avoir entendu une heure durant, lui firent savoir par courrier qu’il était « insuffisamment assimilé », alors qu’à ce moment-là il était naturalisé et père de deux enfants ! Certains deviennent athées pour moins que cela. Pas lui.

Á l’image de Félix Hartlaub, auteur d’un étrange journal (Paris 1941, 1999) et né, comme lui, à Brême en 1913 (mais est mort dans un bombardement à Berlin en 1945), mon père peut se sentir « assis entre toutes les chaises ».

Il n’est, bien sûr, pas le seul Allemand à souffrir du seul fait de sa nationalité et, quand il rencontre l’actrice Dita Parlo chez son collègue de Noisy-le-Sec le pasteur Franck Gueutal, mon père peut mesurer qu’il a de la chance dans son malheur. Franck Gueutal était chargé de s’occuper des réfugiés et des émigrés de langue allemande et c’est ainsi qu’il a rencontré Dita Parlo, une vedette internationale, découverte par le producteur Erich Pommer (celui chez qui travaillait la mère d’Eva John car le monde est très petit). Elle a été en 1934 la merveilleuse Juliette de L’Atalante de Jean Vigo, et, en 1937, l’inoubliable Elsa de La Grande Illusion de Jean Renoir. Elle a refusé de tourner pour les studios nazis mais n’en a pas moins été internée de mai à juillet 1939 au camp de Lurs. Elle est restée à Paris pendant toute la guerre malgré les menaces de la Gestapo qui ne supportait pas qu’elle ne mette pas sa notoriété au service du régime. Á la Libération, parce qu’elle était allemande, elle courut plusieurs fois le risque d’être exécutée et se retrouva avec sa mère au camp de Drancy puis au fort de Noisy-le-Sec, à Romainville.

C’est là que le pasteur Gueutal la rencontra en décembre 1944 et que commença une histoire d’amour qui ne finira qu’avec le décès de Dita en 1971. Mais il leur faudra attendre octobre 1945 pour qu’elle soit libérée, non sans être passée par le camp des Tourelles puis celui de la Chauvinerie, le pire de tous. Dès novembre, elle fut à nouveau incarcérée à Fresnes pour « intelligence avec l’ennemi ». Le juge qui la poursuivait de sa vindicte ne risquait guère d’être accusé d’intelligence avec qui que ce soit puisqu’il ne savait se justifier que par un « ces gens-là nous ont fait assez de mal » quand on lui faisait remarquer que le dossier était vide. Relaxée en avril 1946, Dita Parlo n’a bénéficié d’un non-lieu qu’au début de 1949, ce qui lui permit, enfin, de se marier.

 

Troisième partie

De Paris à la Lorraine

 

Ce jour-là, j’étais à l’avant de l’autocar occupé par une cinquantaine de passionnés de patrimoine. Tourné vers eux, je mettais des mots sur des paysages et des monuments qui n’en avaient pourtant pas besoin. Mon discours bien rodé oscillait entre érudition et petits délires. Un simple pont nous plongeant l’espace d’une seconde dans la pénombre m’a soudain imposé une évidence : j’avais pris la place de mon père.

 

Paris by night

C’était au tout début des années 1950 ; sa bonne connaissance de l’anglais et les conseils d’un ami avaient amené mon père à proposer ses services à une agence de voyage pour arrondir ses fins de mois (n’avait-il pas dit à ma mère qu’il trouverait bien « des solutions »). Il avait obtenu le diplôme indispensable en passant un examen linguistique et en sous-traitant à ma mère la rédaction d’une mémoire sur les monuments protestants de Paris. C’était une époque bénie, où, après nous avoir libérés des nazis, les Américains venaient par cars entiers admirer nos musées, nos palais et nos quartiers chauds. Á défaut d’évangéliser son prochain et parce qu’il fallait bien nourrir sa petite famille, mon père partait donc chaque week-end à l’assaut de tout ce que Paris comptait de sommets touristiques (de la tour Eiffel aux bateaux-mouches, du Louvre aux Champs-Élysées, de Notre-Dame à Pigalle). Il s’était même lancé dans l’édition de cartes postales des principaux monuments parisiens que sa femme déposait dans les réceptions des hôtels ; mais ce ne fut pas sa meilleure affaire et je peux encore envoyer des vues de l’Arc de Triomphe marquées de sa griffe.

Tous les étés, pendant vingt-six ans, il fut embauché par l’agence de voyage Transocean Travel Service pour un tour d’Europe où, faisant équipe avec un chauffeur, il devait veiller en permanence à ne pas perdre le moindre membre de sa cordée et leurs valises. Dur travail qui faisait aussi office de cure d’amaigrissement puisqu’il y laissait généralement une bonne dizaine de kilogrammes. Le tour d’Europe plaisait beaucoup à mon père qui en maîtrisait toutes les ficelles, en particulier les adresses d’horlogers suisses, de parfumeurs parisiens, de verriers vénitiens laissant une commission au guide qui les recommandait. Bien sûr, dès qu’il pouvait disposer de quelques heures de liberté, il en profitait pour visiter sa vaste parenté ou les marchés aux puces. Il en rapportait parfois des merveilles. Une fois, ce fut un poste à transistors de la taille d’un paquet de cigarettes, objet rare à l’époque et qui m’a accompagné dans mes longues nuits à l’internat du lycée de Metz. Une autre fois, et ce fut, sans aucun doute, plus pénible à porter, une énorme tête de Christ en bois massif. Une autre fois, et ce fut sans doute plus encombrant, une magnifique lance africaine avec de la peau de panthère (certainement une tentative pour retrouver le décor du bureau de son père).

C’est à Versailles qu’un jour mon père m’a exceptionnellement emmené avec sa cargaison d’Américains. Je n’avais pas exprimé de préférence pour l’option « Paris by nigth » parce que les dépliants qui trainaient dans son bureau avaient banalisé les danseuses dévêtues et qu’à huit ans, on préfère les châteaux. Au retour, il semblait indifférent à la somnolence de son public épuisé par les kilomètres parcourus sous les ors et les glaces, et il continuait à instiller dans leurs oreilles tous les trésors de la petite et de la grande histoire de la monarchie française. Arriva le pont de Saint-Cloud. C’est alors qu’il proposa un véritable concours d’apnée et fit bientôt entendre un profond « aaaaaaaaaaa » d’autant plus interminable que la courbure de la route ne permettait pas de voir le bout du tunnel. Non content de gagner son pari sous les applaudissements, il fit bientôt mine de s’apercevoir que, Paris apparaissant désormais tout proche, il lui restait une masse d’informations sur les splendeurs de la capitale à donner à son public enfin réveillé. Le débit du discours s’accéléra alors sur le mode de celui des commentateurs du tour de France, à ceci près que c’est lui qui franchissait en vainqueur la ligne d’arrivée, face à l’hôtel. Á la descente, chacun congratulait mon père, ce héros à la voix si forte, pour l’inoubliable journée passée en sa compagnie et lui glissait aussi au passage le « pourboire » sans lequel rien ne semblait pouvoir alors fonctionner en France.

J’ai appris plus tard que ses petits numéros et la générosité yankee lui permettaient de doubler son salaire. Plus tard encore, j’ai découvert, non sans déception, que le tunnel de Saint-Cloud ne mesurait que 832 mètres, ce qui le mettait à la portée de quelqu’un sachant jouer de ses poumons indemnes de toute nicotine et de la complicité du chauffeur… Mais ce que je ne découvrirai jamais, c’est l’étrange tunnel qui s’est creusé au fond de moi et par où ce car revenant de Versailles a continué à circuler pour ressortir, trente ans plus tard, sur une petite route de campagne où c’était moi qui amusait la galerie.

La révélation de ce tunnel a aiguisé ma curiosité et j’ai vite découvert que j’étais parcouru de galeries, d’égouts, de puits de mine, de souterrains de château, de terriers de renard. Un vrai gruyère ! Non, plutôt un métro car il y a des correspondances, un véritable réseau dont chaque station donne sur un carrefour de ma vie, ce qu’il m’arrivait de prendre à tort pour l’air « libre ». Il y a des pères qui se donnent un mal de chien à se « reproduire » et qui, de discours en exemple donné, font du clonage sauvage et de la chair à psy. Mine de rien, mon père aurait dû breveter sa méthode « sans phénomène de rejet ». Il est un peu dans la situation d’un Alexandre Fleming qui n’aurait pas remarqué la vertu antibactérienne d’un champignon de hasard. Mais Fleming était déjà un savant, alors que mon père n’a rien vu venir dans sa grande ignorance de la langue des pères.

Bref, non seulement j’ai joué au guide touristique mais j’ai couru les librairies d’occasion, tapé sur un clavier pendant des années, pratiqué divers métiers, fait un franc avec un sou, montré un certain esprit de résistance, retrouvé l’esprit des Wandervogel dans les années 1970, occupé tardivement des fonctions quasi sacerdotales dans l’église environnementaliste (sermons inclus), joué avec les mots comme si le français n’était pas ma langue maternelle, fait preuve d’un optimisme à toute épreuve et d’un goût immodéré pour une forme d’humour décalé voué à l’incompréhension hors du Land de Brême.

Où que je fouille d’ailleurs dans la vie de mon père, je peux trouver des parallèles avec ma propre existence. Mais j’épargnerai au lecteur leur fastidieuse et, il est vrai, discutable énumération. Tout au plus avouerai-je avoir parfois tout fait pour provoquer les redondances. Ainsi, n’ayant pas oublié que j’avais passé toute ma vie fœtale dans une chambre de bonne du n° 4 de l’avenue Marceau, j’ai vite opté pour l’acquisition des quelques mètres carrés qui m’étaient proposés sous les toits d’un immeuble de cette artère quand il s’est agi de trouver un point de chute pour les étudiants de la génération suivante. C’est d’ailleurs un peu plus haut dans la même avenue que j’allais rendre visite à ma généreuse marraine, Édith de Rouvre. Son impressionnant appartement a été vendu pour payer les dettes de son petit-fils avec qui j’ai joué enfant. Même si ma chambre fait à peu près la surface du paillasson de ma marraine, il y sera toujours le bienvenu en souvenir du bon vieux temps.

 

Central

C’est au 5 bis rue du Louvre, dans le premier arrondissement, que j’ai passé l’essentiel de mon enfance parisienne. Nous logions dans un petit appartement mis à disposition par l’administration des cimetières militaires allemands et où mon père avait son bureau.

Á deux pas de la rue de Rivoli, nous habitions donc au carrefour magique des deux axes de la capitale. Central 94-30 : en ce temps-là, les indicatifs téléphoniques donnaient du sens.  Par le Pont Neuf nous passions sur la rive gauche et montions tout droit vers le jardin du Luxembourg, véritable frontière naturelle au-delà de laquelle il n’y eu, bientôt, que la Bretagne. Á droite, au-delà du Musée du Louvre et des Tuileries, tout s’élargissait et prenait des airs cérémonieux que nous évitions. Á gauche, le défilé des magasins nous conduisait sans mal jusqu’à la Bastille. En remontant la rue du Louvre nous gagnions les grands boulevards et au-delà la jungle heureuse des puces de Saint-Ouen. Mais le quartier avait aussi ses passages secrets : il suffisait de prendre entre l’Oratoire protestant et les parfums de l’épicerie orientale de la rue Saint-Honoré et de tourner, juste après la confiserie Yannick, dans la rue Jean-Jacques Rousseau pour trouver, à gauche, le passage Verot-Dodat puis les arcades du Palais Royal, les petites boutiques de la station de métro et la galerie Vivienne où, à peine majeur, j’ai fait imprimer mon premier livre qui s’ouvrait sur la phrase d’André Breton « J’envie (c’est une façon de parler) tout homme qui a le temps de préparer quelque chose comme un livre ».

La rue du Louvre était une rue magique pour mon père car, à quelques maisons de la nôtre, il y avait la poste centrale et sa miraculeuse levée de minuit. On mesurera mieux l’importance de la chose quand j’aurai dit que je n’ai pas vu mon père passer une journée sans avoir frappé au minimum une dizaine de pages sur sa machine à écrire. Quand je dis frapper, je sais de quoi je parle puisque le crépitement continu était autant dû à la lourde mécanique du matériel qu’il utilisait qu’à l’énergie extraordinaire qu’il transmettait à ses doigts. Quand je dis « page », je ne parle pas de la missive
aérée à laquelle chacun est d’autant plus habitué que la mauvaise maîtrise de l’orthographe pousse à raccourcir les textes chaque jour un peu plus ; quand je dis « page » j’évoque un texte sans marges (ni en haut, ni en bas, ni à gauche, ni à droite) et dont l’interligne a été réglé au minimum de ce que propose le matériel. Bref, même en ayant consacré beaucoup d’énergie à publier une trentaine de livres, je resterai un modeste amateur au regard de son intense activité épistolaire. Ne m’écrivait-il pas, un mois avant son décès : « Je travaille tous les soirs jusqu’à minuit, pour pouvoir répondre aux cinquante lettres en souffrance ». Son cœur et son système nerveux commençaient à donner de sérieux signes de faiblesse mais c’était le courrier qui était « en souffrance ».

Comme il gardait presque systématiquement des doubles, je dispose d’au moins une douzaine d’autobiographies allant de quatre à trente pages. Sa capacité à sauter du coq à l’âne, à mêler le plus essentiel au moins qu’accessoire, à défier allègrement la notion de hors-sujet atteint des sommets insoupçonnables et a dû plonger plus d’un correspondant dans des abîmes de perplexité, si ce n’est d’hilarité. Il est vrai que l’alibi de son grand âge a aussi fait voler en éclats les très maigres contrôles que s’imposait l’enfant gâté qu’il était resté au fond. Je ne donnerai ici qu’un exemple, exceptionnellement bref mais représentatif de son sens du détail et de sa capacité désintéressée à s’engager pour les causes les plus modestes : « De François de Beaulieu, Ile aux Moines, le 17 mars 2005 à Timberland Chaussures, Paris. Monsieur le Directeur, Je me permets de vous écrire pour vous faire savoir que les lacets de vos chaussures pour hommes Cumberland Act, Active confort technologie FM sont une déception. Les lacets sont fabriqués en cuir et cousus sur le cuir des chaussures. Il est impossible de faire un nœud avec ces lacets en cuir. Ce nœud se délie tout seul, car le lacet en cuir est trop épais. Vous n’avez jamais porté les chaussures que vous vendez. Je vous conseille de bien vouloir ajouter à chaque paire de chaussures une paire de lacets tissés. Veuillez croire, Monsieur le Directeur, à mes sentiments distingués. »

Il reste à espérer que la densité de ses courriers ait évité à certains correspondants de découvrir des formules parfois excessives et que ceux qui les auront découvertes se soient convaincus que tout ce qui est excessif est insignifiant. Quoique d’une serviabilité à toute épreuve, il pouvait, en effet, perdre tout sens de la charité pour qui l’avait trompé et le poursuivre d’une longue vindicte dont il finissait d’ailleurs, par admettre qu’elle avait été, au mieux du temps perdu, au pire une faute morale. Il a pu aussi être autant pris dans les contradictions de petits mensonges que de gros oublis (une mémoire excellente n’a jamais garanti une mémoire infaillible) et, sur la fin de sa vie, plus tenté de se plaindre que de se réjouir, ce que lui reprochait son amie Eva John avec une belle lucidité. Je n’oublie pas non plus ce qu’a écrit Primo Levi dans Les naufragés et les rescapés : « Distinguer la bonne et la mauvaise foi se paie : cela demande une profonde sincérité avec soi-même ».

Ceci étant dit pour que nul n’ignore que mon père a eu, comme chacun, sa part d’ombre mais qu’on cherchera vainement ici ce qui serait de l’ordre du règlement de compte ou de l’inutile étalage d’une misérable collection de petits secrets. J’ai mieux à raconter.

La rue du Louvre était magique car, outre les ressources de la poste centrale, elle s’enrichissait de celles des Halles dont elle constituait l’une des frontières. Mon père pouvait y assouvir son goût de l’occasion (ha, les cageots de fruits !), de la conversation (ah, les clochards à qui il apportait de la soupe !), des chats (ah, les chats blessés et galeux qu’il rapportait à la maison !). Tous les samedis ou presque, un sac vide sous le bras, mon père prenait la rue du Louvre en direction de la Seine. Il arpentait les quais pour écumer les bouquinistes et, du côté du boulevard Saint-Michel, le rayon « occasions » de la librairie Gibert.

C’était, a priori, son seul vice. Mon père n’a jamais gaspillé son argent (en dehors des « bonnes » affaires), jamais bu (en dehors des bonnes bouteilles qui lui étaient offertes), jamais fumé, jamais payé de sa poche une chambre d’hôtel (préférant dormir sur banc et avoir de quoi s’acheter quelques livres de plus).

J’ai retrouvé un plan de l’appartement de la rue du Louvre qui m’a permis de calculer que les étagères, posées par un ami réfugié le long d’un couloir de 11 mètres de long et 3,40 mètres de hauteur, avaient reçu au moins 5 000 livres (et je ne compte pas ceux qui disputaient les rayonnages de son bureau à ses dossiers ou les étagères de la garde-robe à nos manteaux). Un rapide calcul m’a d’ailleurs montré qu’il a, bien au-delà de sa période parisienne, tenu une moyenne d’acquisition de deux livres par jour, les catalogues de librairies d’occasion compensant son éloignement des bouquinistes. Outre une large documentation justifiée par son travail de guide, l’essentiel était constitué d’une majorité d’ouvrages à caractère religieux. La romancière Laurence Cossé a donné, sans le savoir, un excellent état des lieux dans Le Coin du voile, paru aux éditions Gallimard en 1996. Magie des coïncidences, l’intrigue tourne autour de l’existence de Dieu et le héros porte un patronyme bien connu : « Bertrand Beaulieu referma la porte de son bureau, considéra les piles de bouquins, de classeurs, de papiers, de journaux où d’autres auraient vu un vulgaire désordre, mais dont il savait l’ordre minutieux… »

J’ai déjà noté que ma mère a dû lutter pendant soixante ans contre l’insidieuse invasion des livres et des dossiers de son mari. Dans le petit appartement de la rue du Louvre, elle en était réduite à devoir utiliser une planche et des tréteaux pour recevoir les invités dans la salle à manger encombrée de classeurs, d’étagères et d’un grand bureau en chêne. Ce dernier débordait largement sur le passage conduisant aux chambres et mon front porte encore l’empreinte qu’y a fait le coin de son beau plateau mouluré. Il est vrai que l’on peut difficilement empêcher un petit garçon de cinq ans de courir de temps en temps, même si cela déplaît aux voisins du dessous. Il est vrai aussi que je me venge un peu aujourd’hui en tapant tous mes livres sur le dit bureau.

Mon père a constitué sa bibliothèque autour de certains thèmes de prédilection. Sans doute parce qu’il avait suivi un vague cours de chiromancie dans sa jeunesse, il a acheté tout ce qui concernait les lignes de la main ; il était cependant bien incapable de vous dire la bonne aventure. Il espérait en fait pouvoir un jour réaliser une synthèse de ces trois cents ouvrages et vendre une méthode par correspondance. Mais il n’a même pas eu le temps de les lire et il a fini par céder l’ensemble au Musée de la main, fondé par un chirurgien à Lausanne. L’ensemble n’était pas sans intérêt et la bibliothécaire qui en assura le classement tint même à lui écrire que, couvrant une longue période, ils permettaient de suivre l’évolution du thème. Il avait aussi fait un projet du même type sur un sujet plus religieux : il espérait rédiger, à partir de ses innombrables acquisitions, un cours par correspondance sur le sens de la vie « afin d’aider les personnes déprimées ». De même, il a méthodiquement acheté tout ce qui avait trait aux cimetières, des guides du Père-Lachaise et des catacombes où le conduisait son activité touristique, aux ouvrages de réflexion sur la place faite aux disparus à quoi le renvoyaient ses fonctions officielles ; cette familiarité avec la mort l’a sans doute conduit à envisager sereinement la sienne ; ainsi, il a fait préparer sa tombe au cimetière de l’Île aux Moines, y installant même une pleureuse en bronze trouvée dans une brocante et regrettant simplement de ne pouvoir faire graver son nom et sa date de naissance par avance. Il était d’ailleurs devenu un familier de ce cimetière, y ayant adopté deux tombes. Dans l’une repose Pierre de Barbeyrac, un sympathique original qui avait vécu une bonne partie de sa longue existence oisive, du revenu que lui assurait la vente des terrains et des maisons achetés des années plus tôt par sa mère ; toutefois il ne revendait les maisons qu’après y avoir passé quelques années à y entasser livres et journaux sans jamais faire le ménage. Dans l’autre tombe se trouve Mademoiselle Foccart, une religieuse dont le fils Jacques (1913-1997) fut le célèbre conseiller politique pour l’Afrique du mouvement gaulliste.

Toutes ces passions ont amené mon père à vivre non comme s’il devait mourir demain, ainsi que font, paraît-il, les plus sages, mais plutôt comme si l’échéance était si lointaine qu’il pouvait ne pas en tenir compte dans ses projets (il utilisait néanmoins – sans y croire vraiment – la formule « mais il ne me reste plus très longtemps à vivre » pour éluder une contrainte et assouvir une lubie). En bon pasteur, mon père a, bien sûr, accumulé les bibles ; il en avait cinq cents, souvent prêtées pour des expositions, quand il a décidé, dans les années 1980, de les vendre pour aider ses enfants.

Á ce propos, je noterai que, même si le soutien matériel a du bon, les parents peuvent aussi, sans le savoir, donner des impulsions positives. Ainsi, je dois dire ma dette envers ce que certains classeraient volontiers dans les erreurs éducatives de mon père puisqu’il éteignait la lumière du couloir dont il a été question un peu plus haut et jouait à pousser des hurlements. N’est-ce pas pour cela que, des années plus tard, j’ai voulu en savoir plus sur les loups au point de publier un livre remettant en cause quelques idées reçues concernant leur place dans la société traditionnelle ? J’ai même créé un couloir sans lumière où hurlent des loups pour accueillir les visiteurs du musée consacré à ces animaux au Cloître-Saint-Thégonnec dans le Finistère.

L’appartement de la rue du Louvre était aussi un lieu magique pour les rencontres : située au cœur de Paris, elle était toujours sur la route de quelqu’un. Je ne prendrai qu’un exemple, parce que je m’en souviens personnellement. Le destin d’Ernst Friedrich (1894-1967) mériterait bien un livre. Né dans une famille ouvrière de treize enfants, ouvrier lui-même il voyage, étudie et devient comédien au théâtre royal de Potsdam. Son refus de porter l’uniforme en 1914 lui vaut d’être interné en asile psychiatrique. Libéré, il ne trouve rien de mieux que de saboter l’entreprise où il travaille et il finit la guerre en prison. Il participe à la révolution spartakiste puis à l’agitation anarcho-socialiste des années 1920.

Mais il reste surtout un antimilitariste convaincu qui, à partir de 1926, diffuse à plus de 50 000 exemplaires son ouvrage Krieg dem Kriege (Guerre à la guerre). L’auteur y remercie les ministères publics qui (…) par [son] emprisonnement répété, d’une durée plus ou moins longue, ont beaucoup contribué à la perfection de ce livre, car, dans la solitude de [sa] cellule, de nouvelles idées [lui] sont venues ». Le livre dénonce violemment le mensonge des photographies officielles en les confrontant à celles des charniers, des pendaisons et, surtout, des hommes défigurés. Enfant, je me souviens les avoir regardées en cachette, aussi fasciné que révolté par ces têtes sans mâchoire, ni nez, ces visages affreusement déformés et, aujourd’hui encore, je ne peux feuilleter ces pages sans retrouver mes premières réactions intactes. Dès 1923, Ernst Friedrich a créé à Berlin le premier « Musée international contre la guerre ». Régulièrement condamné à la prison et à des amendes pour ses opinions sous la République de Weimar, il ne put tenir longtemps face aux nazis qui s’emparèrent de ses locaux. Suivit une longue errance, une condamnation à mort, une arrestation et une évasion qui l’amenèrent à s’engager dans un maquis en Lozère.

Naturalisé français, il reprit ses activités pacifistes qui se doublèrent désormais d’une volonté de rapprocher Français et Allemand. Il rencontra alors mon père qui lui dénicha en 1951 la péniche de ses rêves. Celle-ci, rebaptisée Arche de Noé, accueillit son nouveau musée contre la guerre sur le quai de Villeneuve-La-Garenne. Bénéficiaire d’indemnités de guerre, il put créer à partir de 1954 un « centre international de jeunesse » sur une île de la Marne. Je me souviens de la visite que nous fîmes, sans doute vers 1956, à Ernst Friedrich. Mon père avait trouvé de nouveaux objets à lui offrir pour son musée et je me souviens des petites vitrines installées dans la cale de la grande péniche comme si c’était hier. Je suis persuadé que cette première approche des réalités de la guerre n’a pas été étrangère à mes premiers contacts avec des anarchistes vers mes dix-sept ans. La campagne nationale menée en 1961 autour de la grève de la faim de Louis Lecoin (1888-1971) pour la reconnaissance du statut des objecteurs de conscience a aussi joué un rôle certain dans mon évolution.

Cette réflexion me conduira à rencontrer un vieux militant anarchiste, René Lochu (1899-1989) qui était alors matelot à bord des Vedettes vertes qui sillonnaient le golfe du Morbihan. Il me faisait monter à bord et me racontait sa vie (il en a fait plus tard un livre, Libertaires, mes compagnons de Brest et d’ailleurs, 1983). Entre l’Île aux Moines et Port Navalo, il faisait revivre pour moi l’évacuation d’Odessa en 1919, Nestor Makhno (qu’il avait rencontré à Brest en 1927), les comités de soutien à Sacco et Vanzetti, les distributions de tracts pacifistes en 1939. Ses récits et les livres qu’il me prêtait m’ont ainsi donné très tôt les éléments d’une histoire parallèle qui ne s’enseignait pas à l’école. Jamais René Lochu n’a cherché à m’embrigader dans quoi que ce soit ou à m’enseigner un quelconque catéchisme.
Je n’ai trouvé la même générosité bienveillante que, quelques années plus tard à Paris, chez un autre vieil anarchiste, Diego Camacho, qui, malgré son jeune âge (il était né en 1921) avait participé aux plus beaux moments de la révolution espagnole à Barcelone (ses livres et, en particulier sa biographe de Durutti, sont à placer à côté des livres de Gerald Brenan et George Orwell quand on aime l’Espagne).

J’ajouterai que si la rue du Louvre était magique pour mon père, elle l’était aussi pour ses enfants qui, en dépit du modeste revenu familial, y vivaient comme des rois puisque leur aire de jeux était la cour du palais du Louvre (idéale pour le patin à roulettes, j’en témoigne) et, juste derrière, le square Lafayette – baptisé par mon frère « square des ciseaux » en raison de l’objet pointu brandi par le fameux général – (idéal pour sa piste cyclable circulaire, mais remplacé aujourd’hui par une pyramide en verre n’autorisant même pas les glissades des enfants du quartier). Comme beaucoup de ceux qui ont eu la chance d’être enfants à Paris dans les années 1950, j’ai la furieuse impression d’avoir vécu dans le viseur Doisneau et entre certaines pages des romans de Patrick Modiano. Mais je sais parfaitement que mon souvenir d’aujourd’hui est autant fait de la réalité d’hier que des livres qui l’ont remuée, au point que je n’ai plus que des souvenirs en noir et blanc. Comme nombre des petits parisiens de cette époque, mon frère Olivier (né en 1949) et moi, avons bénéficié d’une mère au foyer avec cabas et lessiveuse règlementaires. Nous échappâmes donc aux crèches surchargées de l’époque (mais fûmes de pauvres poussins un peu perdus à l’entrée au cours préparatoire) ; nous bénéficiâmes aussi totalement des trois mois réglementaires des vacances scolaires d’alors (mais n’évitâmes pas un surdosage certain de catéchisme et de messes).

En échec scolaire à l’école communale du quartier où mes yeux myopes tentaient d’apercevoir le tableau pardessus la tête d’une cinquantaine d’autres bambins, j’ai pu rapidement être remis en selle grâce au vélo de ma mère. En effet, elle avait déniché une école privée, le cours Blaise Pascal, qui avait le bon goût de ne faire classe que le matin. Elle pédalait donc, de la rue du Louvre où nous habitions jusqu’en haut de la rue Saint-Jacques, avec son ainé assis sur le porte-bagage arrière. Les Parisiens qui connaissent la déclivité du trajet apprécieront l’effort biquotidien. Effort payant puisqu’en quelques semaines Madame Charachidzé m’avait appris à lire et à écrire. Cette excellente femme, déjà âgée, tout de noir vêtue, avec un turban impressionnant (et mère du grand spécialiste des cultures caucasiennes) était à ce point attachée à moi qu’elle changea de classe pour me suivre l’année suivante et m’en apprit assez pour que je puisse continuer ma scolarité presque en roue libre. Cette expérience m’a convaincu qu’avant de savoir si une méthode pédagogique doit être globale, syllabique ou orthosyldavorabbique, je suis persuadé qu’il convient qu’elle ne fasse pas l’économie de l’affectif.

Outre le fait qu’on n’y travaillait que le matin, ce cours privé (dont le coût était supporté par mon grand-père, trop heureux que je ne fréquente pas la communale) avait aussi le grand mérite d’être un des très rares établissements mixtes à l’époque et je crois lui être redevable d’avoir échappé au « masculin pluriel » comme mode de pensée, le pire qui soit puisqu’il prend directement racine dans le cerveau reptilien Dès mes neuf ans, je fis le trajet vers mon école en autobus et j’en garde une grande nostalgie des plateformes, que ce soit celle du gros 85 ou du plus élégant 21. Pour me faciliter un passage en douceur au lycée, je fis mon ultime année de primaire puis ma sixième au lycée Charlemagne, ce qui m’amena à prendre le métro quatre fois par jour, de Louvre à Saint-Paul. Le lycée n’avait guère avoir changé depuis que Nerval y avait fait ses études ; il était même bordé par une muraille datant de Philippe Auguste. Participant d’une certaine manière à cette ambiance moyenâgeuse, un de mes camarades fut tué de plusieurs coups de couteau dans le sombre passage Charlemagne, qui reliait la rue Saint-Antoine au lycée et que j’empruntais quotidiennement. Ce fait ne changea rien à mes habitudes ; mais peut-être cela explique-t-il le souvenir persistant que j’ai de l’affiche du film de Louis Malle Ascenseur pour l’échafaud que je pus admirer fin janvier et début février 1958 sur les murs de la station Louvre.

 

La croix et la bannière

Le 31 décembre 1955, l’American Lloyd, l’agence de tourisme qui l’avait employé le week-end et pendant les congés, puis qui l’avait embauché en juin 1955 comme secrétaire-interprète, licenciait mon père avec un mois de préavis. Je me souviens parfaitement de ce jour où – fait unique – je l’ai vu pleurer, ce qui donna un goût terriblement amer à la boîte de Meccano, que ma marraine venait de m’offrir (j’allais chaque année chercher une boîte un peu plus grande sous un sapin géant, dans son appartement de l’avenue Marceau). Il faut préciser que le 7 novembre, l’administration des cimetières militaires allemands avait définitivement remercié mon père pour de si bons et loyaux services qu’ils avaient contribué à le mettre au chômage technique. On lui avait remis, au nom du président allemand Heuss, la Verdienstkreuz, ou Croix du mérite, une décoration qu’il fut sans doute un des premiers Français à recevoir. Fort heureusement, les indemnités de licenciement ne furent pas qu’honorifiques et on lui laissa, pour solde de tout compte, le petit appartement de la rue du Louvre.

On le sait, même jeté par la fenêtre, un chat retombe toujours sur ses pattes. Il tenta d’abord, de redevenir pasteur mais l’église luthérienne ne lui fut guère « accueillante » pour des raisons « nationales » et malgré la « sincérité de ses convictions » comme l’écrivait le pasteur Henri Roser. Le seul poste qu’on lui ait proposé avait été celui d’aumônier dans un asile de vieillards en Belgique, peut-être parce que là, surdité aidant, personne sans doute n’aurait été gêné par « son accent un peu terrible »…

On devine cependant que mon père ne resta pas longtemps au chômage. Son énergie et la magie du plein emploi de l’époque y suffirent (et ne lui avait-on pas dit que tous ceux qui avaient fait leur apprentissage chez Melchers avaient toujours du travail ?). Dans un premier temps, il fit ce qu’il convient de nommer aujourd’hui des « petits boulots ». Il en est un que ni mon frère ni moi n’avons pu oublier car il lui conférait un prestige inattendu. Il avait été embauché pour la postsynchronisation du film de Jacques Becker Les aventures d’Arsène Lupin. Nous avons parfaitement reconnu sa voix prononçant deux brèves formules en allemand quand nous sommes allés voir le film, sorti en 1957.

J’ai renoncé à faire la liste des cent métiers que mon père exerça à Paris. Ne fut-il pas, par exemple, expéditeur du Chaix, le volumineux horaire annuel des trains ? Un transporteur déposait les énormes colis sortis de l’imprimerie sur le trottoir du 5 bis de la rue du Louvre. Il fallait alors, sans perdre de temps, les monter au troisième étage de l’immeuble, hélas dépourvu d’ascenseur. La salle à manger et le bureau étaient rapidement envahis par les piles branlantes et l’odeur d’encre. Commençait alors un long travail à la chaîne d’emballage de chaque exemplaire dans du papier kraft et le collage des étiquettes d’adresses. Le plus pénible arrivait à la fin car il fallait ligoter chaque paquet avec une grosse ficelle en sisal qui brûlait les doigts au serrage. Mon père faisait ensuite une multitude de voyages pour déposer à la poste centrale les précieux horaires. Ma mère tentait de nous épargner ces travaux forcés, ce que mon père comprenait mal, considérant que chacun devait apporter sa contribution. Je ne pense pas que cette corvée lui procurait de gros bénéfices mais elle témoigne au moins de l’énergie, de l’abnégation et de l’ingéniosité qu’il a su mettre dans l’amélioration du budget familial.

Je dois ajouter que, depuis 1946, mon père disposait d’un joker magique, son ami Paul Keller. Propriétaire d’une grosse entreprise de café à Zürich, celui-ci s’était donné pour mission d’aider tous ceux qui étaient dans le besoin et l’Europe d’après-guerre n’en manquait pas. Présenté par un ami commun, Hans Zantop, qui avait fait ses études de théologie avec mon père, il s’était pris de sympathie pour notre petite famille au point de devenir le parrain de mon frère. Dans le style micro-crédit ou maxi-prêt, il a souvent aidé mon père à sortir des mauvaises passes où il s’est trouvé.

J’ai retrouvé il y a peu un bulletin de paie de 1957 attestant le règlement d’articles par le Pariser Kurier, un journal de langue allemande paraissant à Paris. Ainsi donc, même mon activité de pigiste dans des revues et des journaux pourrait être un héritage inconscient de plus ! Et ma dernière fille, qui s’est lancée dans des études de journalisme, tiendrait donc, en fait de cette tradition… Á défaut d’avoir eu beaucoup d’articles publiés, mon père a été un usager fidèle du « Courrier des lecteurs » des multiples journaux qu’il lisait. Mais ses missives n’ont été que rarement retenues et je ne peux que rendre hommage ici à Jacques Julliard du Nouvel Observateur qui lui a fait une sympathique réponse prouvant qu’il avait lu son courrier jusqu’au bout.

Mon père avait aussi trouvé, dès mars 1955, une autre activité complémentaire mais celle-ci impliquait surtout ma mère. Il s’agissait de tenir un dépôt pour un des ancêtres de France Loisirs, la Sélection des amis du livre. Dans une grande vitrine de la salle à manger, ils conservaient les ouvrages que les abonnés venaient acheter lors des permanences qui se tenaient deux fois par semaine. Il s’agissait de tirages hors commerce, bien reliés, très représentatifs des goûts dominants de l’époque : Cronin, Troyat, Maurois, Guth et quelques grands classiques. Je vois encore la couverture toilée orange des Trois mousquetaires. La marge bénéficiaire était modeste mais il n’y a pas de petit profit. C’est aussi ce que devait se dire mon petit frère qui a tardivement avoué avoir puisé des pièces légères et grises de un, deux et cinq centimes qui traînaient au fond de la caisse et qui lui autorisaient des folies à la confiserie Yannick, rue Saint-Honoré. Habiter dans une librairie ne fut sans doute pas non plus sans effet sur moi puisque mon tout premier véritable travail fut d’en tenir une, rue Dauphine, dans les mois qui suivirent mai 1968 ; son propriétaire, qui avait mieux à faire, m’en avait confié la clef et me laissait en toute confiance 10 % du chiffre d’affaire. Lequel n’était pas si mauvais car j’ouvrais la boutique jusqu’à fort tard le soir et que mon concurrent direct, Jean-Jacques Pauvert, qui avait alors pignon sur rue un peu plus bas, laissait son commerce si souvent fermé, qu’on le surnommait « Jean-Jacques Pas Ouvert ». Lui aussi avait sans doute mieux à faire – son catalogue d’éditeur a prouvé que c’était vrai.

Finalement, fort de ses diplômes de commerce international délivrés vingt ans plus tôt, et peut-être du bon souvenir qu’il y a laissé lors de son stage de 1934, il a été embauché, principalement afin de réaliser des traductions, pour le compte de la Société des nouveautés textiles, sise 47 rue du Paradis. Mais le pasteur n’y trouva ni son compte, ni son paradis. Pourtant, ce travail de bureau pouvait lui faire entrevoir enfin une vie conforme au destin qui lui avait été tracé dans sa jeunesse. Les contraintes des horaires fixes, la routine, le peu d’intérêt du travail lui pesaient terriblement. Après un an à peine de ce régime, il entrevit enfin une issue conforme au vrai destin qu’il s’était tracé dans sa jeunesse : il serait pasteur.

Il avait en effet appris que l’Église réformée d’Alsace Lorraine cherchait des pasteurs bilingues (il y en avait au total environ 350). Le jeu des guerres franco-allemandes avait de plus maintenu le Concordat napoléonien dans les départements de l’Est et il allait bénéficier d’un statut de fonctionnaire. Á cela s’ajoutait un logement, le charbon gratuit des Houillères du bassin lorrain et la considération accordée au pasteur comme au rabbin et au curé dans la petite sous-préfecture de Boulay en Moselle où on l’attendait. Le destin, d’ailleurs, voulait sans doute qu’il y aille puisque l’un des citoyens d’honneur de la ville de Brême, Charles de Villers, était né à Boulay en 1775. Émigré à la Révolution, cet écrivain était intervenu en faveur de la ville hanséatique, en lien avec le sénateur Gröning, lors des conquêtes napoléoniennes. Mais il est surtout connu pour avoir introduit Kant en France.

La messe, ou plutôt le culte protestant était dit. Une équivalence de la licence de théologie lui fut délivrée par la faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg le 21 novembre 1958. Il avait déjà été ordonné pasteur le 15 février 1948 par l’église luthérienne de France, une cérémonie qui aurait dû se dérouler, rappelons-le, à la fin de l’année 1939, à Berlin.

 

Complètement à l’est

Nous déménageâmes donc au cours de l’été 1958. Le dernier criminel de guerre nazi encore incarcéré dans une prison allemande depuis la fin de la guerre était libéré au même moment. Ma mère laissait à contrecœur ses habitudes parisiennes et, surtout, ses engagements au sein de la paroisse Saint-Séverin où elle avait beaucoup d’amis. Elle allait jouer avec patience son rôle de « Madame Pasteur », hormis pendant les trois mois de congés scolaires où elle disparaissait en Bretagne.

On aura compris qu’il m’a fallu grandir dans une certaine forme de schizophrénie. D’un côté, rien n’était fait pour arroser mes racines allemandes. Certes, on m’a bien expédié quinze jours chez un ancien pasteur devenu prêtre catholique (avec femme et enfants) dans le vain espoir d’améliorer mes résultats en allemand et nous allions deux fois par an dans la ville d’Allemagne la plus proche pour nous vêtir dans la plus heureuse des ambiances puisque, en raison du taux de change, mon père avait alors le sentiment de ne faire que des bonnes affaires. Cependant, jamais aucun voyage familial à Brême ou à Berlin, aucun contact particulier avec tante, cousin, cousine ou plus lointains parents n’a été organisé. Les fortes capacités d’adaptation de mon père conjuguées aux fortes capacités de résistance de ma mère, n’ont pas contribué à introduire la moindre touche germanique dans la vie quotidienne, ne serait-ce que dans la cuisine. Ma mère incarnait parfaitement l’organisation normative si caractéristique de la culture française : menus structurés et chronicisés pour des repas communs pris à heures si fixes que les voisins pouvaient régler leurs montres sur son appel. De son côté, mon père maintenait discrètement la tendance allemande à l’autonomie individuelle en stockant dans ses armoires diverses provisions et confiseries et revenait, dès que son épouse s’absentait, à des pratiques hétérodoxes (il pouvait, à minuit, manger directement un cassoulet froid dans sa boîte).

Ma mère, fidèle à son nationalisme originel (qui ne l’empêcha pas de militer pour l’indépendance de l’Algérie en dépit – et peut-être à cause – d’un frère officier dans le djebel), n’a pas découragé mes goûts de petit garçon belliqueux pour l’histoire de France et les petits soldats. Tout pacifiste qu’il fût, mon père n’a jamais manifesté la moindre opposition à ces choix, bien au contraire puisqu’il m’alimentait régulièrement en livres d’occasion sur mes sujets de prédilection (dont, en tête, la série des aventures du capitaine Biggles de W.E. Jones, aviateur et espion pour la bonne cause). De même, tant que nous avons vécu à Paris, il a laissé ma mère nous donner une éducation catholique fort complète. Qu’on en juge : catéchisme, communion, louveteaux, messe… C’est seulement quand nous sommes arrivés en Lorraine que nous avons dû au moins donner les apparences d’un protestantisme bon teint, avec culte, confirmation, « école du dimanche » et catéchisme délivré au collège par mon père lui-même aux termes du Concordat… Á quoi ma mère ajoutait, plus calviniste que le pasteur, la lecture quotidienne de la Bible dans une édition illustrée du XVIIIe siècle ! Á défaut, donc, de sombrer dans le dédoublement de la personnalité et de devenir deux Beaulieu, j’ai profité des bouleversements de l’adolescence pour trouver la sortie dans un paisible relativisme. Passionné par les cultures traditionnelles (dès mes quinze ans, j’ai commencé à collecter les traditions populaires en Bretagne) comme par la nature (arrivé en Lorraine, je suis parti sur la piste des renards), le monde paysan (j’ai passé beaucoup de temps dans la ferme d’un camarade de collège) et l’archéologie (j’arpentais les champs avec une patience bénédictine), j’ai pu me construire une culture personnelle et prendre une distance quasi scientifique face aux variantes du besoin de croire qui mobilise tant les humains. Mais tout cela ne s’est fait qu’avec des livres. Pour moi, tout est toujours passé par les livres, leur évidence absolue. Ils furent ma seule patrie. Dans un livre récent aux secrètes résonnances allemandes et africaines (Stephan Wackwitz, Un pays invisible, roman familial, 2007), il est justement question des livres qui viennent vers vous alors que vous en avez le plus pressant besoin. Les livres m’ont rarement fait attendre et l’un a toujours su me mener à l’autre. Il y a eu ceux qui, de Gérard de Nerval à André Breton, m’ont appris autant à écrire qu’à penser le temps et la révolte ; il y a eu ceux qui, de La vie quotidienne des paysans bretons à Tristes tropiques, m’ont appris à regarder mes semblables autres (et conduit à écrire un jour Le Ciel des Bretons) ; il y a eu ceux qui, de La vie des animaux de Brehm (dont mon père m’avait offert l’édition de 1869 pour mes douze ans) à la revue naturaliste Penn ar Bed, m’ont aiguisé le regard sur ce que l’on ne nommait pas encore la biodiversité (et conduit à écrire un jour Nature en Bretagne et Mer Vivante en Bretagne).

De son côté, mon père a su une fois de plus montrer en Lorraine ses belles capacités d’accommodation. N’oublions pas que les chats sont partout chez eux. De même qu’il avait su s’adapter au monde du commerce international, à la faculté de théologie, à la vie d’État-major, aux bataillons de punition, aux Français, aux touristes américains, il s’adapta aux mineurs des houillères, aux agriculteurs, aux petits commerçants qui formaient le fonds des quatre paroisses qu’il avait en charge (de même, je me suis adapté au monde des bergers espagnols et des brocanteurs de la porte de Montreuil, des professeurs de lettres et des naturalistes). Il s’adapta si bien à l’ambiance locale que le conformisme ambiant déteignit sur lui et que je n’eus d’autre ressource que d’apporter de tout petits livres pour combattre l’ennui que distillaient ses sermons dominicaux. Il préparait ses cultes dans la hâte, proclamant régulièrement : « J’ai toute la nuit ! ». Il puisait dans la masse sans cesse plus grande de ses livres, désormais acquis par correspondance en écoutant des opéras (bien sûr, j’écris ces lignes dans la nuit en écoutant Don Giovanni). Il entrait, n’en doutons pas, dans la catégorie des 40,2 % pasteurs d’Alsace-Lorraine qui lisaient plus de trois livres par mois (j’ai pris goût aux études statistiques lorsque je me suis retrouvé chargé de cours en sociologie à l’Université de Brest). Par contre, il votait plutôt au centre droit (comme la majorité de ses paroissiens et 24 % de ses collègues), alors qu’en 1978, 48 % de ses collègues se disaient de gauche et 9,3 % proches des écologistes (tandis que seulement 17 % des curés alsaciens votaient à gauche à la même époque). Tout antinazi qu’il ait été, il n’en restait pas moins représentatif des tendances conservatrices dominantes dans le protestantisme allemand d’avant-guerre et il ne partageait guère les positions majoritaires de ses collègues français, restant plus touché, à l’inverse de son fils, par les prêches théologiques d’un Théodore Monod (1902-2000) que par ses engagements écologiques. Mais, lui comme moi, gardions un souvenir tout aussi fort de nos rencontres respectives avec cet homme sans pareil.

Notons que l’on trouvait 46,4 % des pasteurs jouant d’un instrument (la moyenne nationale était alors à 11,3 %) et 43,6 % des pasteurs faisant du sport (22 % faisant les deux). C’est dire que, sous cet angle, mon père était largement minoritaire. Est-ce pour rentrer dans la norme qu’il se lança, à soixante-dix ans, sur une planche à voile ?

Mon père s’adapta à tout, sauf, il faut l’avouer, aux contraintes de la conduite sur les routes souvent verglacées de la Moselle, mais le fait qu’il n’ait pas eu d’accident démontre, qu’à défaut d’avoir bénéficié d’une protection divine particulièrement forte, la 2CV Citroën, modèle qui n’en était pas à un exploit près, s’était adaptée à lui.

Ses paroissiens aimaient bien sa disponibilité et l’attention qu’il était toujours prêt à prodiguer aux uns et aux autres. Même les morts bénéficiaient de tous ses soins et on l’a vu chercher ses propres chaussettes pour en faire profiter un défunt, habillé à la hâte à l’hôpital et attendant, pieds nus dans son cercueil ouvert, la cérémonie du lendemain au temple. Il en allait de même pour les mourants si j’en crois ce qui lui est arrivé un soir où, appelé à l’hôpital pour donner les derniers sacrements à un paroissien, il s’aperçut qu’il n’avait plus de vin à la maison et que tous les magasins étaient déjà fermés. Il faut savoir que chez les protestants, chacun est invité à partager l’hostie et le vin avec le pasteur, sans considérer, comme c’est le cas des catholiques, qu’il s’agit du corps et du sang du Christ. En désespoir de cause, mon père se rabattit sur une bouteille de Vabé, un apéritif alors fort répandu. Á l’hôpital, il prononça les prières habituelles et fit boire le moribond à son calice. Alors qu’il s’apprêtait, comme de coutume, à prendre le reste, son paroissien lui demanda de le laisser finir ! Revigoré par ce remède imprévu, le paroissien ne rendit son âme à Dieu que plusieurs jours plus tard, apportant la preuve indubitable de la véracité de la publicité alors célèbre « Qui boit Vabé, va bien ».

Malgré le conformisme obligé de notre vie, toute contestation n’en était pas bannie comme en témoignent deux épisodes révélateurs. Nous avions d’excellents professeurs dans le petit collège où nous étions inscrits mais celui qui nous enseignait le français en quatrième n’avait pas encore décroché en décembre de l’étude de L’Avare commencée près de deux mois plutôt. Je pris donc l’initiative d’une pétition que mes parents ne découragèrent pas. Signé par toute la classe – à l’exclusion des filles épouvantées par la rébellion – le courrier rencontra un accueil positif et même les félicitations de l’enseignant concerné, au grand dépit des peureuses. Trois ans plus tard, j’eu l’occasion de récidiver en pire. Le résultat du conseil de classe de fin d’année de juin 1965 était consternant pour ma classe de première M’ : constituée majoritairement d’élèves issus des collèges ruraux et n’ayant qu’une seule langue vivante, elle était l’objet d’un nombre tout à fait anormal de renvois et de redoublements. Une simple comparaison avec les résultats des séries « nobles » montrait qu’à moyenne égale, les décisions n’étaient pas du tout les mêmes, et qu’une véritable « justice de classe » avait présidé aux décisions. J’étais alors interne au lycée Robert Schuman de Metz et j’étais revenu à la maison avec le texte d’un tract rédigé par mes soins pour dénoncer ce scandale. Mon père ne fit aucune difficulté pour me le taper sur un stencil et pour utiliser la machine de la paroisse afin de réaliser un tirage de 500 exemplaires qui soulevèrent un beau vent de révolte quand il furent distribués le lundi matin. Un seul enseignant, choqué par les faits indiscutables, fit une démarche auprès du proviseur. Nous n’eûmes pas gain de cause. Mon père avait-il bien conscience du risque d’exclusion que je courrais ? Ce qui est certain, c’est que mon refus de l’injustice n’avait pas été découragé par mes parents, au contraire.

Le soutien apporté par mon père à mon refus de l’injustice m’a au moins aidé à mieux supporter les multiples malentendus liés tant à son nom qu’à sa profession. Il en fut de bénins : enrôlé d’office dans la chorale du collège, j’en fus très rapidement exclu, ne disposant pas de la voix et de l’oreille habituellement propres aux fils de pasteurs. Il en fut de plus pénibles : j’ai dû parfois attendre longtemps avant que certains « paysans rouges » des monts d’Arrée admettent que la particule aristocratique n’était pas l’alpha et l’oméga de mes opinions politiques. Mais les idées reçues les plus constantes ont concerné la profession de mon père.

Nous n’habitions pas une maison mais un presbytère. Une cour, un vaste garage et un abri pour le charbon, une buanderie, un jardin avec ce qu’il faut de bordures en buis et d’arbres fruitiers entouraient la bâtisse (pendant l’été, mon père récoltait les prunes en étendant nos couvertures sous les arbres !). Entre une cave pour conserver les fruits en hiver et un grenier où s’abritaient les martinets en été, deux étages qui s’organisaient autour des poêles à charbon. Leur doux ronflement rassurait. Il y avait quatre chambres et une salle de bains à l’étage. Le salon, le bureau du pasteur et l’indispensable salle de réunion occupaient le rez-de-chaussée avec la cuisine qui donnait sur le jardin. Ce dernier détail n’est pas sans importance car, à l’époque, mon frère et moi devions tenir compte des colères imprévisibles de notre père et des gifles qui les accompagnaient. Nous mettions donc le couvert de telle sorte que, coincé derrière la table, il ne pouvait pas se dégager et nous atteindre avant que nous ayons sauté par la fenêtre. Il n’y avait aucun risque à revenir dix minutes plus tard, l’orage passant aussi vite qu’il arrivait.

Quand on parle du presbytère en Allemagne – et le presbytère lorrain ne fait pas exception – « quantité d’images viennent à l’esprit » écrit Oliver Janz (« Le presbytère protestant », dans Mémoires allemandes, 2007) : « un lieu hospitalier, une famille nombreuse, une maîtresse de maison dévouée, ses chastes filles, un ministre du culte dans le style Biedermeier, avec robe de chambre et longue pipe. Et puis la musique de Noël, dont la célébration est une grande affaire. Mais il y a aussi les pères sévères, en robe noire, semblables en chaire à Dieu le Père, et plus grands que nature. Il y a l’ascèse et l’hostilité au plaisir, bien protestantes, il y a de hautes exigences morales et une pression terrible obligeant à être efficace, cachant dépressions et angoisses d’échec ». Pour ce qui est de l’hospitalité, de la maîtresse de maison dévouée et de la musique de Noël, le tableau est assez juste. Quant au reste, il n’est guère à l’image de ce que j’ai connu. Trop occupé pour avoir le temps d’être sévère, trop amateur de livres et de confiseries pour construire la moindre hostilité au plaisir, trop peu ordonné pour être vraiment efficace, mon père n’en sauvait pas moins les apparences. L’accumulation de ses livres, renforçait, à elle seule, l’idée non moins importante, que le presbytère était un foyer de culture. Je reconnais plus volontiers mon père dans la description du pasteur que donne aussi Oliver Janz : « Le pasteur était prédicateur et instituteur, directeur de conscience et conseiller de vie, fonctionnaire municipal et travailleur social, mais souvent aussi érudit et homme de plume ». Le même auteur analyse aussi fort justement l’instrumentalisation du presbytère et du pasteur par diverses idéologies, les nationalistes y voyant même, statistiques à l’appui, l’expression d’une « précieuse hérédité ». Il remarque aussi que nombre de fils de pasteur se sont employés à souligner dans leurs mémoires qu’avoir été élevé dans un presbytère est une « preuve d’appartenance à une aristocratie de la culture ». Quant à moi, faute d’y être né et d’avoir eu un père pasteur à 100 %, je crois avoir été largement exempté de la lourde hérédité presbytérale, qu’elle soit religieuse ou culturelle. Mais, dans ma mémoire, le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat et ma chambre, rose à défaut d’être jaune, garde encore tous les mystères de mon enfance.

Nommé par la suite à Creutzwald puis à Algrange, près de Thionville, mon père découvrit avec patience tous les charmes de la Lorraine minière et sidérurgique. Mais il n’y fut pas assez sensible pour en profiter au-delà de l’âge légal de la retraite, fixé, dans son cas, à soixante-cinq ans.

 

 

De la Bretagne à la Bretagne

 

 

L’iode est présent dans le corps humain en très faible quantité (15 à 20 mg chez l’adulte). Son seul rôle est de permettre la synthèse des hormones thyroïdiennes qui interviennent dans le métabolisme cellulaire, dans la maturation du cerveau et dans la croissance. Le déficit en iode détecté chez mon petit frère au début de l’année 1952 peut aussi être interprété comme le symptôme d’une très longue carence devenant brutalement pathologique chez le dernier né de la lignée. Il est temps de revenir aux sources. Elles sont bretonnes.

 

La paix des plages ?

Á la fin du mois de juillet, mes parents vont se renseigner à la gare Montparnasse : quelle est la gare du littoral breton la plus proche ? Le voyage n’est pas remboursé par la sécurité sociale et, réduction « congés payés » ou pas, le petit salaire de mon père, même augmenté de ses revenus annexes, interdit tout excès. « Vannes, dans le Morbihan », répond l’employé. Va pour Vannes ! Quelques jours plus tard, dans le compartiment du train où, rappelons-le pour les jeunes générations, on partage un long et souvent riche face à face avec d’autres humains, mes parents, qui ne savent pas vraiment où ils vont aller, se font recommander l’Île aux Moines, un endroit vraiment idéal pour les enfants et où ils pourront camper gratuitement sans problème. Est-ce sur les chemins de l’exode en vélo et les routes des ultimes batailles du IIIe Reich que ma mère et mon père ont forgé ce qui m’apparaît aujourd’hui comme une belle insouciance ?

Toujours est-il qu’à l’époque, le camping sauvage se porte bien et que le bois situé un peu au sud de la grande plage de l’île accueille dans un joyeux désordre les Parisiens en vacances. Mais il faut vite se rendre à l’évidence : si l’endroit est superbe et la vue sur mer imprenable, le vent d’ouest y est chez lui et il interdit, en particulier d’y faire la cuisine, même sur le réchaud à alcool le plus performant.

Le vent d’ouest poussera donc mes parents vers la côte est. Ils trouveront là un fermier compatissant, Monsieur Melec, qui les autorisera à s’installer dans un champ en contrebas de l’église et à bénéficier ainsi d’un accès direct à la plage ! Je conserve précieusement la photo où l’on voit la canadienne deux places où nous dormions tous les quatre. Derrière le vieux mur, il y a la pompe où nous prenions l’eau ; sur la tente, il y a les serviettes de bain et les couches en coton qui prennent le soleil ; au premier plan, il y a un petit garçon blond avec son filet à crevettes. Un peu en arrière, il y a mon père. Il est de dos, assis devant une sorte de table bricolée avec des cageots et des planches : il travaille ! Á l’arrière-plan, un grand bâtiment est ouvert à tous vents ; les Îlois l’appellent l’Arche de Noé car, après avoir été une école où l’on formait l’élite des futurs capitaines, il a abrité tout ce que l’île comptait de miséreux ; il dissimule derrière lui, une maison plus petite, mais encore plus ruinée si c’est possible, dont la façade donne directement sur la plage.

Le beau temps est au rendez-vous cet été-là. Pourtant, on ne se bouscule pas sur la petite plage. On va se promener entre les chaumières et les champs de blé. Mon père porte Olivier sur son dos et je galope devant. C’est, à n’en pas douter, le paradis.

L’hiver suivant, mon grand-père maternel décide de « régler ses affaires », comme on dit à l’époque, avant d’entrer dans une maison de retraite. La vieille maison familiale où ma mère est née, à la Ferté-Saint-Aubin, dans le Loiret, a besoin de trop de travaux pour qu’il puisse y faire face et, hormis mon père qui est enchanté des moments qu’il y a passé, nul n’est prêt à accepter un partage des charges. Chaque enfant recevra donc une somme d’argent résultant de la vente. Ma mère saisit l’occasion pour faire un saut à l’Île-aux-Moines et, à défaut d’obtenir l’accord du propriétaire pour acheter la petite maison en ruines qui donne sur la plage, elle se rabat sur une chaumière dans le hameau de Kernaud, au sud de l’île. Á cette époque, il n’est pas besoin d’être bien riche pour devenir propriétaire. Nous y passeront l’été, accueillant oncles, tantes et cousines, à la lueur des lampes à pétrole et au rythme des corvées d’eau (la pompe est presque à un kilomètre).

L’hiver suivant, coup de théâtre : le propriétaire de la petite ruine au bord de la plage a changé d’avis. Pas ma mère qui revend aussitôt la chaumière et peut, pour le prix, faire faire les travaux qui permettront d’y venir dès le mois de juillet suivant. Dès lors, il n’y aura plus d’été sans Île aux Moines. Ce sera la petite patrie, le port d’attache, l’horizon atteint au terme de chaque année scolaire.

Quand l’adolescence me coupe des petits Îlois avec qui j’ai partagé mes jeux d’enfant, j’ai du mal à intégrer la jeunesse qui se fédère dans la pratique de la voile et des soirées dansantes. Trop marginal. Je vais donc me lancer dans le collectage ethnographique et passer mes étés avec les nonagénaires de l’île qui me distillent leur savoir avec générosité et juste ce qu’il faut de parcimonie pour que je revienne les voir. C’est sans doute là (et non au contact du travail de mon père) que j’ai pris goût pour les dates sur les pierres tombales. Le chevauchement des générations me fascine dans la mesure où il donne des bottes de sept lieues temporelles : j’ai ainsi connu des personnes dont les grands-mères qui les avaient élevées leur avaient parlé d’évènements datant de la Révolution française comme si elles les avaient vécus puisqu’elles les tenaient elles-mêmes de leurs grands-mères, nées sous l’Ancien Régime.

Quarante ans et un DEA d’ethnologie plus tard, c’est mon père, qui est le doyen de l’île et que je viens interroger ! Et il me raconte que son oncle, Johann Henrich, avait pour camarade de classe le futur poète et citoyen d’honneur de Brême, Rudolf Alexander Schröder (1878-1962), ce qui lui avait permis de rencontrer Hugo von Hofmannsthal et, surtout, Rainer Maria Rilke lorsque celui-ci était venu rejoindre la petite communauté d’artistes de Worpswede, près de Brême. Il me raconte aussi que sa grand-mère maternelle Henriette von Gröning (1851-1933) lui parlait comme de familiers des grands poètes du XIXe siècle dont il devait apprendre les textes à l’école. En effet, elle avait passé plusieurs années à Stuttgart chez une parente car sa mère, Rebecca Iken (1822-1864), était décédée lorsqu’elle avait onze ans et huit frères et sœurs (quatre des sœurs ne s’étaient pas mariées et vécurent longtemps ensemble dans la maison familiale de Lohlhöckerstrasse). Or, cette parente était la belle-sœur du poète Gustav Schwab (1792-1850) et elle avait rencontré beaucoup de membres du « cercle poétique de Serach » et de l’école Souabe, dont Uhland, Lenau et Kerner. De plus, Henriette avait eu pour enseignant, Eduard Mörike (1804-1875), l’un des plus prolifiques de ces poètes. Elle racontait avoir vu ce dernier se mouchant dans les rideaux, ce qui tendrait à montrer que l’on apprend plus, sans doute, de la fréquentation des œuvres que des auteurs et que le temps qui passe ne bonifie pas les anecdotes. J’ai aussi dû réciter les grands classiques de la poésie allemande au collège et comme j’ai découvert que le texte « Er ist’s » de Mörike était toujours recommandé dans les programmes linguistiques officiels de l’éducation nationale, je peux espérer raconter à mes petits-enfants, vers 2040, que mon arrière-grand-mère a bien connu l’auteur vers 1865 et qu’il se mouchait dans les rideaux ! On me félicitera pour ma mémoire et on essaiera sans doute de passer à un sujet plus actuel et moins répugnant.

On me pardonnera donc, j’espère, les petites pierres tombales dont je parsème ces pages en indiquant chaque fois que possible les dates de naissance et de mort de beaucoup de presque tous ceux, bons ou mauvais, qui y font une apparition, aussi brève soit-elle. Mais, je ne me satisfais pas pour autant de l’existence virtuelle qu’offrent les multiples sites généalogiques du Web ; je veux tenter, ne serait-ce qu’en quelques mots, de conserver le souvenir de ceux qui comptent pour moi. J’aimerais que le lecteur soit sensible aux romans qui s‘ébauchent au détour d’une phrase ou dans une parenthèse. Chaque anecdote est précieuse puisque, étymologiquement parlant, elle n’a jamais été publiée. J’ai écrit des livres avec la seule excuse de tenter, hormis quelques commandes circonstancielles, de faire exister ce qui n’existait pas ou ce qui allait disparaître. Je n’ai jamais été aussi fidèle à cette idée que dans celui-ci. Ce qui ne veut pas dire qu’ici tout ou presque soit inédit et c’est pourquoi j’ai cité au moins une fois les titres et les auteurs des ouvrages qui m’ont aidé à avancer et qui doivent permettre d’aller plus loin dans une direction qui n’était pas la mienne.

Avec le temps, mes parents ont aussi acheté « l’Arche de Noé », un grand bâtiment d’école construit en 1836 et séparé par une cour et un jardin de la petite maison. Tout juste démoli pour cause de vétusté, il devait son nom à la grande variété des personnages que le bureau de bienfaisance y a longtemps abrités. Il sera relevé, année après année, au rythme des bénéfices réalisés par mon père dans ses tours d’Europe. Une fois son groupe d’Américains remis dans l’avion, il lui restait en général vingt-quatre heures avant de retrouver son métier du moment. Il arrivait donc à l’aube, ayant pris le train de nuit et le premier bateau, attendant sagement devant la maison que nous ouvrions les volets. Il admirait ce qui avait été amélioré depuis son dernier passage, laissait de quoi payer la suite (non seulement il n’a jamais emprunté un centime à une banque mais il payait d’avance !) et repartait le soir même.

Mais dès sa retraite acquise, mon père a pris la direction de l’Île aux Moines. Il a fallu échouer un chaland sur la plage avec des dizaines de sacs marins et de cartons remplis de livres. Il a fallu ensuite organiser des norias de sherpas pour aller jusqu’à l’Arche de Noé, seulement accessible par une venelle ou un escalier. Trente ans plus tard, mon père rangeait encore son déménagement. Mais, comme, en bon pasteur, il croyait à la vie éternelle, il comptait bien en venir à bout.

Sans doute aura-t-on deviné que mes parents ont toujours cultivé une large part d’anticonformisme. Mais ils l’ont fait sans la coquetterie et l’ostentation de ceux chez qui ce n’est pas une disposition naturelle mais le fruit d’un calcul. Bien que soucieux des convenances sociales, ils ont toujours assumé des choix individuels dont l’originalité pouvait intriguer quand elle n’effrayait pas. Ma mère, qui n’a rien à cacher mais qui ne souhaite pas que j’expose quoi que ce soit la concernant, me pardonnera de rappeler, pour tout exemple, qu’elle a longtemps fumé des cigarillos perçus alors comme bien peu féminins. Il est vrai que son père, on ne peut plus rigoureux par ailleurs, lui avait offert une pipe à la foire du Mail pour ses quatorze ans ! Á dix-huit ans, elle allait au terrain d’aviation le plus proche et assurait les traductions des aviateurs anglais avec leurs petites amies en échange de cigarettes.

Quant à mon père, il eut beau se faire inscrire dans le Bottin mondain, il n’eut jamais le profil culturel et physique de ces aristocrates que j’ai appris à connaître au fil de mes recherches sur l’histoire de l’agronomie ou de la chasse à courre. L’aristocratie éduque les corps autant que les pensées. Si le moule n’avait pas été cassé par sa mère, c’est probablement qu’il n’avait jamais existé dans la ville libre de Brême où il y était d’ailleurs interdit aux sénateurs de faire usage de leur éventuelle particule. Le hobereau prussien est, de fait, totalement étranger à mon père, trop hédoniste pour y succomber une seconde. Compte tenu du grand nombre de véritables hobereaux prussiens dans ses ancêtres paternels (et même d’un baron, dûment répertorié dans l’almanach de Gotha), on ne peut que conclure : « on ne naît pas hobereau, on le devient ».

Le vieux chat n’a jamais pu résister à l’attrait d’un rayon de soleil et tout efflanqué et usé qu’il fût, il a continué à défier les prescriptions des dermatologues. S’il appartenait à une quelconque aristocratie, c’était celle des vrais amateurs de bains de mer puisqu’il à sacrifié jusqu’à ses quatre-vingt-treize ans révolus au rituel quotidien cinq mois par an (et seule la météorologie exceptionnelle de l’été 2007 l’a privé du bonheur de la récidive). Encore que le verbe « sacrifier » ne rende pas vraiment compte du double plaisir qu’il y prenait : plaisir physique indubitable, mais jouissance aussi d’être le doyen incontesté de ce culte qui ne dispose malheureusement d’aucun logo particulier dans la « Table des abréviations et signes » du Bottin mondain ; il aurait au moins pu afficher, en lieu et place des ADCC (Association des descendants de capitaines corsaires), des FBL (Golf de Fontainebleau), RNP (Réunion de la noblesse pontificale), UNR (Union de la noblesse russe), YCMC (Yacht-Club de Monte-Carlo), un orgueilleux VNB (Vieille noblesse bronzée).

J’ajouterai que la présence dans ledit Bottin mondain (où les enfants figurent avec leur année de naissance) m’a valu un jour d’être invité à une réception où il s’agissait, de toute évidence, de faire rencontrer trois laiderons de leur génération à des jeunes gens ayant au moins un nom qui sonne bien, voire quelques quartiers de vraie noblesse. Mais je n’avais pas trop la tête à valoriser pour une fois ma particule. Il est vrai qu’on était en avril 1968.

Comment ne pas évoquer ici, à côté des empilements de livres, le repaire de hamster où mon père a entassé le fruit de ses activités de trente années de récupération ? Il a fait l’acquisition d’un vaste terrain inconstructible situé à quelques centaines de mètres de la maison où il a pu donner libre cours à sa vocation de planteur d’arbres fruitiers. Mais, tout inconstructible qu’il soit, le terrain a surtout pu accueillir, en toute légalité, deux caravanes et deux cabanes. Ce qui a constitué, pendant un temps, une fort acceptable annexe offerte aux amis et aux gens de passage – mon père est même allé jusqu’à héberger des familles entières ayant raté le denier bateau et à leur livrer des croissants le matin. Mais, au fil des ans, l’impossibilité dans laquelle il s’est trouvé de jeter quoi que ce soit a fait qu’à force de doter les caravanes de couvertures, casseroles, vaisselle, radio, bidons, jeux, il n’y a plus eu vraiment la place à l’intérieur de celles-ci pour se loger. Le seul démenti apporté à cette impression étant les visites impromptues que divers squatters – petits aventuriers, chasseurs, amoureux sans logis – ont malgré tout continué à faire aux caravanes, et ce en dépit des serrures de sureté remises avec ténacité. Mais, malgré son caractère accueillant, mon père n’a jamais pu y voir un hommage à son inlassable activité bâtisseuse. On notera que, prudents, les discrets visiteurs se gardent bien de pénétrer dans les cabanes réalisées à partir de vieilles portes et fenêtres récupérées sur des chantiers et tenues par des cordes et des piquets trouvés sur la grève ; ils se contentent, en général, de prendre les outils disposés dans l’entrée. Ils n’emportent pas, malheureusement, les vieux vêtements « dont quelqu’un pourrait avoir besoin », ferrailles « qui pourraient servir un jour », chaises éventrées « que l’on pourrait réparer » et tant d’autres merveilles indispensables rapportés de la tournée des poubelles ou de la kermesse paroissiale dont il est, n’hésitons pas à l’écrire, la bénédiction. Quand ses petits-enfants venaient le visiter, il rêvait toujours de les voir accompagnés d’une troupe de scouts, d’un groupe d’amis ou d’un orchestre symphonique qui pourrait profiter de ses installations et, à l’occasion, contribuer à l’entretien de l’ensemble car la nature a une fâcheuse tendance à reprendre ses droits. Á défaut, il tenait toujours à les faire profiter de son exceptionnel vestiaire  et, en particulier, de sa collection de maillots de bains trouvés sur la plage. Au terme du déballage, les petits enfants savaient bien que le plus beau cadeau qu’ils pouvaient faire à leur grand-père consistait à choisir, qui un pull, qui une robe, qui un pantalon et à l’emporter dans une débauche d’adjectifs laudatifs. En 2001, le déballage s’est doublé d’une démonstration. Mon père tenait à avoir l’avis de la jeunesse rassemblée autour de lui sur l’immense sac à dos qu’il avait acquis. C’est qu’il avait un important projet pour cet automne-là : il voulait retourner à Brême où il était né quatre-vingt-huit ans plus tôt. Mais pour lui, rien ne semblait avoir changé depuis qu’il avait dû préparer son périple breton de 1936, quand le mot routard n’existait pas encore. Les coupures de presse qu’il a rapportées de Brême ne laissent pourtant rien percevoir d’autre qu’un homme très digne, attaché à évoquer son expérience du nazisme et la responsabilité des chrétiens dans la lutte contre les persécutions. Sans doute avait-il d’autant plus besoin de la reconnaissance de ses concitoyens que deux épisodes récents avaient souligné à quel point l’Allemagne pouvait être ingrate, tant pour ceux qui, comme lui, avaient enfreint les ordres que pour ceux qui, comme son père, les avaient respectés.

 

 

La paix des braves ?

Très tôt, l’opposition allemande à Hitler a été mise en lumière : dès 1949, l’ouvrage d’Eugen Kogon, L’État SS, a ouvert le débat et la première synthèse importante (Une Allemagne contre Hitler de Günther Weissenborn) est parue en allemand en 1953. Depuis les années 1960, de multiples et amples travaux ont été publiés en Allemagne et les résistants au nazisme se sont constitués en association afin de faire réviser leurs procès et être indemnisés des multiples préjudices dont ils avaient été victimes. Mon père avait rejoint la plus importante de ces associations. On a du mal à le croire, mais en dépit des gestes spectaculaires à l’égard des victimes du nazisme et, en tout premier lieu, des juifs, le devoir de mémoire, de repentir et de réflexion s’est arrêté devant le mauvais exemple des objecteurs de conscience, déserteurs, réfractaires, voleurs de secrets militaires, pacifistes et démoralisateurs des troupes dès lors qu’ils étaient allemands. Qu’on en juge par les attendus du jugement rendu en 1962 concernant un objecteur de conscience condamné en 1939 : il ne pouvait être indemnisé car son geste isolé avait été « inutile » et qu’il s’était mis en danger ainsi que sa famille ; on ne pouvait donc le privilégier « au détriment de ceux qui avaient préféré ne pas prendre ou ne pas faire prendre de risques aux leurs alors qu’ils n’en pensaient pas moins que le plaignant ». L’absolution était donc généreuse pour tous ceux qui n’avaient rien fait, juges inclus, face à ceux qui avaient voulu se mettre en accord avec leur conscience. Le cas des déserteurs est aussi révélateur : 30 000 hommes ont été condamnés à mort et 23 000 d’entre eux exécutés pour désertion (soit environ 2 % des troupes). Les survivants ou leurs veuves n’ont obtenu le droit à une indemnisation symbolique qu’en 1999, mais sous réserve d’un examen individuel de leur dossier. On notera que le général Botho Henning Elster (1894-1952), qui préféra capituler avec près de 20 000 hommes à Beaugency le 16 septembre 1944 pour éviter un bain de sang inutile, fut condamné à mort par contumace par un tribunal militaire du Reich le 16 mars 1945, ce qui n’est guère étonnant, mais que cette condamnation ne fut cassée qu’en 1998… Heureusement, conscientes de l’enjeu, plusieurs villes ont érigé des monuments au « déserteur inconnu ».

En Allemagne de l’Est, les opposants communistes qui avaient survécu étaient traités en héros, dès lors qu’ils restaient dans la ligne du parti, mais les terres des officiers qui avaient participé au complot du 20 juillet furent réquisitionnées sans états d’âme.

Mon père n’a jamais cessé d’écrire en Allemagne pour tenter d’obtenir sa réhabilitation. Le problème était complexe dans la mesure où son livret militaire était perdu et sa démobilisation confuse. Il commença en août 1949 par faire réviser les fiches de la police de Brême qui le signalaient toujours comme condamné par un tribunal militaire sans en préciser le motif. Il attendit treize ans pour toucher une indemnisation au fort contenu symbolique puisque c’est le Land de Brême qui lui octroyait 2 404 Marks pour le temps passé en tant que prisonnier. Grâce à un concours de circonstances assez rocambolesque, il obtint une réhabilitation complète et l’annulation du jugement en 1996. Alors que tant des interminables lettres de mon père ont dû finir à la corbeille, c’est la plus hasardeuse d’entre elles qui a trouvé un écho. Il avait en effet écrit au 7 Parkstrasse, son ancienne adresse de Brême, pour savoir qui habitait l’immeuble qui avait remplacé sa maison familiale. Or, la lettre avait été remise à l’un des locataires qui se trouvait être Herr Frischmuth, le Président du Tribunal et celui-ci, touché par le lot d’injustices dont avait été victime le soldat de Beaulieu, avait fait le nécessaire.

Mais il a fallu attendre le 23 avril 1997 pour que le Parlement allemand fasse droit à la demande de réhabilitation complète des résistants allemands au nazisme. Toutefois, non contente d’avoir traîné des pieds pour rendre justice et honorer ceux qui avaient tout risqué pour sauver une certaine idée de leur pays ou, plus simplement, de la conscience humaine, la République fédérale ne leur a chichement octroyé que 7 500 DM (4 000 euros). Pire, elle alla jusqu’à refuser mesquinement d’en faire bénéficier ceux qui n’avaient pas leur résidence principale en Allemagne, ce qui revenait donc à exclure ceux qui, comme mon père, avaient, d’une manière ou d’une autre, refait leur vie à l’étranger. Il en allait de même pour les « Malgré-nous » Alsaciens et Lorrains réfractaires condamnés par les tribunaux militaires allemands alors que ceux qui avaient plus ou moins loyalement servi la Wehrmacht avaient été indemnisés en 1981 ! Ainsi donc, l’exil assumé par une minorité d’opposants à Hitler semblait diminuer la valeur de leur engagement et leurs souffrances. L’Allemagne avait peur d’en faire trop pour les deux cents survivants ! Devant tant d’injustice, mon père eut une réaction inattendue dont j’ai trouvé la trace : il fit un don de 500 Marks à l’association des résistants au nazisme

Par la suite, mon père s’était aperçu que la petite pension qu’il touchait au titre des années passées, bien malgré lui, dans la Wehrmacht était celle d’un simple soldat, alors qu’il était sous-officier avant d’être dégradé par le tribunal militaire. Mais son livret militaire étant resté aux mains de l’armée américaine, il ne disposait que de preuves indirectes, difficiles à faire valoir auprès d’une administration qui n’était pas décidée à faire de cadeaux, même, et peut-être surtout si, ils avaient valeur de symbole.

Pour mieux comprendre cette attitude, il faut sans doute revenir sur la façon dont l’Allemagne a procédé à la dénazification (sur ce sujet, il faut lire La seconde histoire du nazisme d’Alfred Wahl, publié en 2006). Les chiffres et les faits sont éloquents pour souligner que la féroce répression qui s’était abattue sur l’opposition jusqu’en mai 1945 avait éliminé une grande partie de ceux qui auraient pu contribuer par leur autorité morale à imposer un renouvellement des responsables, en particulier dans l’armée et dans la justice. L’armée trouvait dans l’attentat du 20 juillet 1944 une forme d’absolution. Ainsi, Hans Speidel (1897-1984), seul conjuré arrêté par la Gestapo à avoir été acquitté, a pu se prévaloir de cette action quand le chancelier Adenauer chercha à créer une cellule militaire autour de lui. Il n’en était pas moins, dès juin 1940, responsable à l’état-major de la Wehrmacht à Paris et signataire à ce titre d’ordres du genre de celui-ci : « Les Tsiganes se trouvant en zone occupée doivent être transférés dans des camps d’internement, surveillés par des policiers français » (4 octobre 1940). De la même manière, le général Adolf Heusinger, un « attentiste favorable au complot », qui, lui, a été blessé par la bombe de von Stauffenberg car il exposait les plans de bataille à Hitler, a été recruté par Adenauer avec la bénédiction des Américains qui avaient apprécié ses témoignages au procès de Nüremberg. On comprendrait, à l’extrême rigueur, que Speidel et Heusinger, s’ils avaient su reconnaître leur aveuglement passé, puissent éventuellement contribuer à des dossiers techniques. Ils vont, au contraire, œuvrer pour la libération de leurs anciens collègues condamnés pour crimes de guerre et en faire une condition de leur soutien au chancelier. On est bien loin de la contrition ! Diverses manifestations prirent le relais et du 18 au 20 novembre 1950, plus de deux cents militaires de la Wehrmacht se réunirent et annoncèrent qu’ils refusaient de reprendre leur service tant que l’honneur de la Wehrmacht serait mis à mal par la présence en prison de ceux qui n’avaient fait que leur devoir en réprimant les conjurés du 20 juillet ! Ainsi donc, ceux-là mêmes qui n’avaient pas remis en cause les ordres d’Hitler menaçaient de désobéir au nouveau pouvoir démocratique. Une véritable campagne pour l’amnistie (une nouvelle, puisque la Loi du 31 décembre 1949 avait déjà été plus que généreuse), trouvant des relais au plus haut niveau (Theodor Heuss, le Président de la République et des élus du Bundestag par exemple), se développa afin de faire libérer l’ensemble des détenus, tous les chefs des Einsatzgruppen inclus. Des mesures de grâce et des remises de peine conduisirent à ce qu’au printemps 1951 il ne reste plus que 1 800 nazis détenus alors qu’il y en avait près du double un an auparavant. On entendit même alors Konrad Adenauer parler du comportement « irréprochable » de la Wehrmacht pendant la guerre, laissant ainsi entendre qu’ils étaient les victimes d’une « justice des vainqueurs » et que les soldats n’avaient « fait qu’accomplir leur devoir ». Il crut même bon d’ajouter en 1955 que « les hommes de la Waffen SS étaient des soldats comme les autres » et même des gens « convenables ». Le dossier avait une dimension électorale non négligeable et malgré la libération des généraux Manstein et Kesserling en septembre 1952 et la réduction régulière du nombre de détenus (il ne restait alors que 88 militaire pour 603 condamnés), le chancelier Adenauer n’hésita pas rendre visite aux auteurs de crimes de masse détenus à la prison de Werl. C’était, à ses yeux, le prix à payer pour marginaliser l’extrême droite et, de fait, il remporta ainsi une nette victoire électorale qui lui permit d’ancrer l’Allemagne dans la nouvelle Europe. On peut, de la même manière, montrer que l’essentiel des membres de l’appareil judiciaire nazi a été maintenu en fonction et a régulièrement bénéficié de promotions, ce qui conduisit nombre d’entre eux à préparer les lois d’amnistie, faire indemniser des nazis destitués et à débouter des victimes du Régime sous prétexte qu’elles étaient favorables au communisme. Ils allèrent même jusqu’à refuser des pensions aux veuves des conjurés du 20 juillet alors que mesdames Heydrich et Freissler en touchaient. Ainsi, le Tribunal des pensions refusa, au terme de dix ans de procédure, d’en donner une à la veuve du général Stieff (exécuté après le 20 juillet) au motif que dans tout les pays, il est normal de condamner à mort ceux qui tentent d’assassiner le chef de l’État. En 1971, une procédure ouverte en 1965 confirma que les jugements consécutifs au 20 juillet n’étaient pas contraires au droit.

La guerre froide avait d’ailleurs rapidement offert un argument de choix aux partisans de l’amnistie générale : en matière d’anticommunisme, les nazis n’avaient rien à se reprocher et pouvaient encore rendre de bons et loyaux services… On sait d’ailleurs qu’en la matière, de nombreux services secrets du monde dit libre avaient su exfiltrer les plus compétents des experts en matière de renseignement ou de technologies de pointe.

Les conséquences de cette « paix des braves » n’en furent pas moins graves. La nomination en 1957 du général Speidel à la tête des Forces Terrestres Atlantiques (OTAN) du secteur Centre Europe était un gage fort de réconciliation (on peut y ajouter celle d’Hermann Plocher, ancien de la légion Condor, responsable de la destruction de villes espagnoles, dans l’État-major de l’aviation). Mais c’était faire fi un peu vite des souffrances endurées. En France, quelques centaines de fils de déportés et de résistants firent savoir par courrier au Président de la République qu’ils refusaient d’accomplir leur service militaire sous les ordres d’un général au passé plus que douteux. Vingt et un d’entre eux furent arrêtés et firent de la prison.

Une sorte de pacte implicite lie toujours les fanatiques de l’ordre, ceux qui n’ont rien fait, ceux qui n’ont « fait-qu’obéir-aux-ordres », ceux qui ont donné les ordres et ceux qui ont assassiné. Tous s’abritent et se contaminent derrière les corps des comploteurs du 20 juillet qu’ils exhument quand cela les arrange. Ils ont les mêmes ennemis : ceux qui ont prouvé qu’on pouvait déserter, résister, secourir, saboter.

Penser qu’il en allait de l’Allemagne comme de Sodome et Gomorrhe et que la présence d’un seul juste suffirait à absoudre tous les péchés des nazis et de leurs complices relève de l’escroquerie intellectuelle. Bonhoeffer n’a pas plus lavé les fautes des pasteurs collaborateurs que von Stauffenberg n’a blanchi la Wehrmacht de ses crimes. Car crimes il y eut et les SS n’en furent pas les uniques responsables. On ne peut oublier que s’il y a eu parmi les comploteurs quelques figures admirables, on trouve aussi nombre de ralliés de la dernière heure cherchant désespérément à se désolidariser du régime qu’ils avaient si longtemps soutenu et qui était de toute évidence condamné. Même parmi ceux qui s’opposaient à Hitler depuis plusieurs années, on peut déceler des failles qui n’enlèvent rien à leur courage mais montre que leurs motivations ne doivent pas être idéalisées. Peter Graf Yorck von Wartenburg (1904-1944), le propre cousin de Stauffenberg, planifiait des « zones mortes » en Biélorussie. Il existait un « problème juif » pour Ulrich von Hassel, quand bien même les pogroms de 1937 l’avaient amené à s’engager plus fortement dans l’opposition. Peut-on oublier qu’Arthur Nebe (1894-1945), comploteur depuis 1938, dirigea l’Einsatzgruppe B et fut chef de la police criminelle ? Wolf Heinrich Comte von Helldorf (1892-1944) fut le président de la police de Berlin et un antisémite notoire. Peut-on même ignorer qu’Henning von Tresckow (1884-1945) a, malgré des démarches pour infléchir la politique de répression, facilité la tâche d’Himmler dans l’organisation des massacres à l’arrière du front de l’Est ? Tous ces militaires n’avaient plus confiance dans leur chef mais ils hésitaient à rompre leur serment tandis que nombre de civils pensaient à leur sécurité. La majorité a cherché à ruser, là où un simple menuisier comme Elser ou un intellectuel chrétien comme Bonhoeffer avaient vu clair et agi en conséquence. L’échine du complot du 20 juillet était, tant du côté militaire que civil, issue quasi-totalement d’une droite et d’une aristocratie conservatrices, d’autant plus hostiles à Hitler et à sa bande, véritables parvenus politiques, qu’ils menaçaient de les entraîner dans leur chute. Quant à l’opposition de gauche, profondément divisée, terriblement persécutée, elle était, pour son aile communiste, aussi gangrenée par le stalinisme qu’une partie de l’opposition de droite l’était par son antisémitisme ou son patriotisme. Elle n’attint une forme d’efficacité que dans quelques réseaux (l’Orchestre rouge est le plus connu) ou dans le cadre de l’organisation clandestine des syndicats libres dont Wilhelm Leuschner (1890-1944) assura une part de la coordination et même le lien avec les militaires décidés à renverser le régime.

Toutefois, tant la pression internationale que les attentes de la nouvelle génération et le renouvellement progressif des cadres de l’administration et de la justice conduisirent le Bundestag à ne pas voter la prescription chaque fois que la question revint au débat. D’importants procès purent ainsi avoir lieu dans les années 1970 et faire progresser la prise de conscience. Aujourd’hui (2017), il est cité dans plusieurs livres et, en particulier dans un site (www.evengelischer-widerstand.de) consacré aux protestants allemands opposés au nazisme. La sortie de l’édition allemande de Mon père, Hitler et moi grâce à la volonté du traducteur Karl Holl et de l’éditeur Helmut Donat a été, d’une certaine façon, l’aboutissement heureux de cette longue réhabilitation.

La France, qui tarda tant à reconnaître les crimes de Vichy et à en poursuivre certains responsables, a d’autant moins de leçons à donner à l’Allemagne qu’elle a aussi montré dans les suites de la guerre d’Algérie qu’elle était beaucoup plus prompte à amnistier les généraux rebelles et les membres de l’OAS que les appelés déserteurs, ainsi que le rappelle régulièrement Alfred Grosser.

 

La paix des cimetières ?

Dans la même période où elle était généreuse à l’égard des anciens nazis et mesurait mesquinement sa dette aux résistants, l’Allemagne entamait une « réunification » de certains de ses cimetières qui faisait fi, tant de la parole donnée que du respect dû à chaque mort dans sa spécificité. Pour mieux comprendre l’enjeu, il convient justement de rappeler les circonstances dans lesquelles mon grand-père avait été enterré en 1914. Persuadée de remporter rapidement une victoire éclatante, l’Allemagne avait prévu d’honorer ses morts lors d’une grande cérémonie de la Victoire et du Souvenir et avait décidé de créer dans le quartier de Steglitz à Berlin, un cimetière symbolisant tous les autres. Comme ses camarades tués autour de Saint-Quentin, mon grand-père y a été transféré dès la fin du mois d’octobre 1914. Contrairement à l’idée reçue qui laisserait croire que la discipline prussienne ne tolérait aucune fantaisie et ne voulait voir qu’une seule tête coiffée d’un casque à pointe, les familles étaient invitées à personnaliser les tombes non seulement dans leurs inscriptions mais aussi dans leur architecture. On était donc loin des cimetières militaires aux croix bien alignées auxquels nous sommes habitués. En 1998, tous les monuments ont été rasés et les tombes du cimetière, qui avait aussi accueilli les corps de bien des personnes tombées sous les coups des nazis, les bombardements alliés ou les balles communistes, ont été regroupées. L’adresse de mon grand père est désormais : Grab 275, Block 37, Kriegsgräberstätte Berlin-Steg.-Bergstraße. Chaque tombe, réduite à une plaque prise dans le gazon, ne porte plus qu’un nom et deux dates ; une grande inscription désigne tous ceux qui sont là comme « Victimes des guerres, de l’injustice, de la tyrannie et du fanatisme ». Mais, par souci de neutralité, plus aucun signe distinctif d’une religion ou d’une croyance quelconque n’est toléré.

J’ai encore le souvenir de la lettre scandalisée de mon père. Lui qui avait œuvré pour donner une sépulture définitive et conforme aux souhaits des familles à quelques 200 000 soldats allemands morts en France au cours de la seconde guerre mondiale, voilà qu’il était confronté à la froide expulsion de ce qu’il croyait offert « pour toujours » à sa famille. Comme si la mémoire et les cimetières n’étaient plus assez grands pour tous les morts du siècle, voilà leurs occupants devenus d’indistinctes « victimes », militaires, civiles, chrétiennes, antinazies, juives ou agnostiques. Bel œcuménisme ou prodigieuse négation de ce qui faisait l’individualité de chacun et l’irréductibilité de ceux qui avaient combattu pour leur patrie, contre le totalitarisme ou de ceux qui n’avaient été les victimes n’ayant pas choisi leur destin ? Respect égal pour tous ou commencement de l’oubli d’une mémoire propre à chacun ? Des conventions internationales ont généralement réglé le statut des corps et des tombes des anciens ennemis, comme l’ont fait la France et l’Allemagne le 19 juillet 1966, mais l’idéal de la réconciliation doit-il entraîner l’amnésie ? Comme le notent Luc Capdevilla et Danièle Voldman (Nos morts, les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, 2002), « la construction sociale de la mémoire publique de la guerre a été le produit d’une négociation entre les pouvoirs publics, les groupes porteurs d’une expérience du feu et le reste de la société. Les uns ont aspiré à la transmission d’un enseignement ou d’un message politique, le plus grand nombre voulait simplement que l’on n’oubliât pas ses tués (…). Cela a conduit, au fil des célébrations, à glisser du culte des héros nationaux vers la célébration des sacrifiés ordinaires, puis, dans le courant du XXe siècle, à l’intégration progressive dans la mémoire collective de toutes les composantes de la société : les femmes à côté des soldats, les minorités à côté du groupe dominant. L’achèvement de cette évolution s’est fait dans un double mouvement : d’une part, la prise en compte et la singularisation de groupes spécifiquement identifiés au sein des dispositifs commémoratifs (…) ; d’autre part, la fusion de tous les conflits et de tous les groupes en une seule et même plainte commémorative. » On comprend l’enjeu du cimetière de Steglitz où l’Allemagne réunifiée veut rassembler au risque de perdre la mémoire.

Il n’y a pas que l’Allemagne qui risque de perdre la mémoire. Á l’heure où j’écris ces lignes, la France a la fièvre électorale et certains documents qui circulent sur Internet révèlent une affreuse amnésie. Voilà trois fois qu’on me propose de faire circuler un texte sous forme de devinette listant les revirements, mensonges et positions scandaleuses du candidat de la droite. La dénonciation serait banale si le premier paragraphe ne renouait, insidieusement, avec d’autres dénonciations : « Objet : faites circuler. Devinez, devinez, devinez qui je suis !!!! Je suis issu d’une famille hongroise qui a collaboré avec le régime nazi durant la guerre et a fui la Hongrie pour éviter d’être jugée pour collaboration après la Libération. Ça commence bien ! » Or, ce ne sont pas les concurrents d’extrême-droite dudit candidat qui font circuler ce texte (bien qu’ils aient exploité sans vergogne « l’argument » des origines) – mais de sincères militants de gauche et d’extrême gauche, toujours prompts à se mobiliser pour défendre les droits de l’homme, voire ceux de l’environnement comme en témoigne le PS : « Afin de contribuer au respect de l’environnement, merci de n’imprimer ce mail qu’en cas de nécessité, par contre n’hésitez pas à faire cadeau de ce jeu de la vérité à toutes vos connaissances. » Quand l’écologiquement correct fait office de patch sur la conscience morale défaillante, je suis pris d’une immense tristesse. Toutes proportions gardées, je me demande si le « nationalement correct » n’a pas servi de patch à la conscience morale des Allemands des années 1930. Ce dont je suis certain, c’est que les opposants au nazisme ont pu éprouver un grand sentiment de solitude et de désespoir en observant les meilleurs esprits acquiescer à l’inacceptable. Comment ne pas ressentir une certaine amertume en voyant que beaucoup de ceux qui érigent des monuments à la mémoire de Dietrich Bonhoeffer oublient qu’il prêchait contre la distribution à la chaîne de l’absolution à des Chrétiens indifférents à toute repentance ?

Face à tout cela, je crois que le meilleur moyen serait de distribuer à tout enfant entrant en sixième une des fiches d’identité des victimes du XXe siècle, soldats, juifs, résistants, homosexuels, gitans… Porteurs vivants de leur mémoire, les enfants auraient à présenter au terme de leur passage en collège un dossier sur « leurs » disparus. Le dossier ne ferait pas l’objet d’une évaluation chiffrée tant il est vrai que, du devoir surveillé au devoir de mémoire, il faut maintenir une distance infranchissable. Comme Alain Corbin (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Flammarion, 1998) l’a parfaitement démontré pour un sabotier illettré et une période beaucoup moins documentée, il est tout à fait possible de reconstituer la façon dont de parfaits inconnus ont vécu et sont morts. Centres de documentation et Internet aidant, il est tout à fait possible à des collégiens bien encadrés de s’interroger sur ce qui a conduit le capitaine Marie Joseph Charles Rigault, né le 11 octobre 1881 à Orléans (Loiret) à mourir, dans son bel uniforme de Saint-Cyrien, sur une prairie de Sainte-Menehould (Marne) le 12 octobre 1914 et la petite Nicole Nochimowski, née le 4 juin 1936 à Paris 11e (Seine), décédée le 25 mai 1944 à Auschwitz (Pologne) après un passage par Drancy. Charles Rigault est mon grand oncle et il a sa fiche dans le site « Mémoire des hommes » du Ministère de la défense et j’ai découvert l’existence de Nicole Nochimowski au hasard de la liste des déportés publiée sur Internet. Dans l’esprit du film de François Truffaut La Chambre verte (et du texte de Henri James qui l’a inspiré), le sens de la disparition des uns et des autres serait préservé. La mémoire incarnée serait une vraie mémoire et non une simple leçon d’histoire oubliée sitôt l’interrogation écrite passée.

Au moment où je rédige ces pages, j’ai aussi en tête l’intense débat qui agite l’Allemagne depuis plus de soixante ans autour de l’idée de la maîtrise du passé (ce qu’ils expriment dans un de ces néologismes auquel l’allemand se prêt si bien, la Vergangenheitsbewältigung). Il y va de l’identité du pays, hésitant entre épuration et refoulement, excuses et culpabilité comme le montre avec une remarquable précision le livre d’Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne fédérale depuis 1945. Hanna Arendt a souligné combien l’attitude des Allemands constituait « la quintessence de la confusion morale ». En effet, « ceux qui étaient innocents à titre personnel » avaient exprimé l’ampleur de la culpabilité qu’ils ressentaient, tandis que « très peu parmi les criminels étaient prêts à admettre même le plus léger remords » et, comme nous l’avons déjà vu, la culpabilité collective dispensait de s’interroger sur celle de chacun. La vraie question à poser à ceux qui s’abritent derrière le système dont ils n’étaient « qu’un rouage », rappelle l’auteur de Responsabilité individuelle et régime dictatorial (publié en 2002 dans le volume Responsabilité et jugement) est « Pourquoi, s’il vous plaît, êtes-vous devenu un rouage ou avez-vous continué à être un rouage dans ces circonstances ? » Nul n’échappe à la question. Mon père fut un rouage, un petit rouage à qui la chance et la malchance évitèrent d’avoir à décider s’il acceptait de devenir un rouage armé. Sauf à mettre directement sa vie en jeu à l’image des Témoins de Jehova, ou de quitter le pays, il n’était pas d’opposition possible sans double jeu (qu’on fabrique des cercueils pour l’armée comme Otto Hampel ou des explosifs comme Johann Elser). Encore fallait-il que le jeu secret soit moralement gagnant, c’est-à-dire qu’il vise à gagner plus que ce que le jeu officiel imposait de sacrifier. Sauver un juif, comme l’a fait le S.S. Gruppenführer Wilhelm Kube (dont l’histoire est racontée dans Une seule vie de Tom Lampert (2005), ne change rien à sa participation aux massacres de Biélorussie. Prétendre avoir évité, par ce qu’ils assimilent à un double jeu, que les choses ne soient pires comme un Pie XII ou un Papon relève de l’argument du « moindre mal » à propos duquel Hannah Arendt a rappelé que ceux qui s’y ralliaient oubliaient très vite qu’ils choisissaient le mal « puisque le mal commis par le IIIe Reich était si monstrueux qu’aucun effort de l’imagination ne pouvait permettre de l’appeler le « moindre mal ». En diffusant des informations contraires aux intérêts du Reich, en participant à un groupe clandestin cachant une juive, mon père prenait des risques personnels extrêmes et apportait la plus forte contribution possible compte tenu de la taille du rouage qu’il représentait. Quand, suite à sa condamnation, il fut contraint de creuser des fossés antichars, puis de travailler dans une unité de transmissions, il ne put que tenter de sauver sa peau sans mettre en danger celle de ses compagnons d’infortune. Il n’y avait alors guère d’autre attitude possible que de survivre au prix d’un compromis où chacun s’appliquait à en faire le moins possible sans jamais s’exposer aux violences des supérieurs.

Dans un premier temps, de 1945 à 1963, l’attitude de l’Allemagne s’organisa autour des ambiguïtés d’Adenauer qui donnait des gages aux uns (indemniser les Juifs à partir de 1953) et aux autres (blanchir les SS au nom de l’unité nationale). Tout changea quand arrivèrent les nouvelles générations qui posèrent des questions aux adultes et essayèrent de savoir ce qui s’était vraiment passé pour en comprendre les racines. Il avait d’abord fallu enterrer les morts éparpillés dans toute l’Europe sans laisser entendre qu’ils étaient morts pour rien ou, pire, qu’ils avaient participé à une entreprise criminelle. C’est pourquoi la commémoration du 20 juillet a longtemps cristallisé un certain nombre d’enjeux : en 1951, plus du tiers des Allemands considéraient les conjurés comme des traitres et près de 60 % des anciens militaires partageaient cette opinion. La réhabilitation ne se fera qu’au terme d’un lent travail mémoriel et dans un nouveau contexte où le respect de la parole donnée (en l’occurrence le serment à Hitler) semble enfin moins important que le devoir de désobéissance face à des ordres barbares. Car la clef du « comment la plus haute culture a pu enfanter les camps de concentration ? » est sans doute plus dans le respect absolu de l’autorité, dans l’obéissance aveugle, que dans la faiblesse du sentiment religieux, comme le répète mon père, en accord là-dessus avec les tendances les plus conservatrices du pays.

Depuis la réunification, les Allemands ont pu entrer dans une nouvelle relation à leur passé. D’une part, ils sont confrontés à la disparition progressive des témoins et prennent d’autant mieux la mesure de la valeur des témoignages et de la transmission. D’autre part, ils ont compris qu’ils ne se débarrasseraient jamais du fantôme d’Hitler et qu’ils n’avaient pas d’autre solution que d’apprendre à vieillir avec lui, dès lors qu’ils étaient décidés à trouver la bonne distance : ni trop loin avec le risque de la banalisation, ni trop près avec l’oubli de l’immense troupeau de ses complices. L’Allemagne a payé très cher ses aveuglements sur son passé en enfantant le mouvement terroriste des années 1970. De multiples polémiques, affaires, films et livres ont depuis alimenté le débat. Un ouvrage comme celui d’Omer Bartov (L’armée d’Hitler, 1990) a clairement montré comment, en particulier sur le front de l’Est, la discipline de fer et les conditions terribles des opérations favorisèrent une véritable barbarie de masse. L’exposition sur les crimes de la Wehrmacht qui a circulé en Allemagne à partir de 1995 a eu un rôle salutaire en mêlant la connaissance à l‘émotion et en permettant ainsi de briser un terrible mur de silence. Lentement, le pays s’invente des rituels, une pédagogie, une morale et des lieux de commémoration dont la multiplicité même signe la difficile élaboration d’une conscience commune (c’est ce qu’analyse Jürgen Daniel dans l’ouvrage collectif Des Allemands contre le nazisme paru en 1997). Comment ne pas se réjouir du fait que l’armée allemande a intégré le devoir de désobéissance dans son règlement et que les soldats, qui sont d’abord des citoyens dont la mission est de maintenir la paix, ont le droit de se syndiquer.

Exempté de service militaire, exempté d’avoir à penser les fautes d’un père qui aurait fait les mauvais choix, je n’ai pas pu pour autant m’exonérer de travailler sur la mémoire. Une bonne moitié des livres et des articles que j’ai écris s’inscrit en fait dans un va-et-vient entre le passé et le présent. Parti pour mettre un peu d’ordre dans les souvenirs de mon père, j’ai finalement parcouru le XXe siècle et creusé ma part d’identité allemande avec persévérance. Quant à mon identité bretonne, il est temps d’y venir.

 

Une dernière histoire de chats

Pour ce qui est de la mémoire familiale, je peux dire que non seulement mon père ne l’a pas perdue mais qu’il en a même, sans vraiment le vouloir, retrouvé un pan qui semblait enfoui à jamais.

Mon père a découvert le littoral breton en 1936, il y est revenu en vacances en 1952, il y a acheté une maison l’année suivante, il y a pris sa retraite en 1979 et il y est enterré depuis le mois d’octobre 2007.

La tradition orale qui se transmettait, à défaut de tout document, hormis une chevalière aux armes de la famille (un lion d’argent sur un fond bleu, pour traduire le code héraldique) était que le nom français venait d’un ancêtre originaire de Bretagne. Il était arrivé en Prusse orientale au début du XVIIIe siècle. Des épidémies de peste à répétition et une occupation militaire avaient dévasté la région et les émigrants étaient donc les bienvenus. Dans son célèbre Essai sur le principe de population publié en 1798, Thomas Malthus fait de ce cas un exemple de la complexité de l’analyse démographique. Il part, en effet des chiffres de la mortalité en Prusse et en Lituanie où la peste de 1710 a provoqué la mort du tiers des habitants. Les chiffres « montrent l’effet soudain et vraiment prodigieux d’une grande mortalité sur le nombre des mariages ». Toutefois, les réfugiés ne se trouvèrent pas pour autant à l’abri des conflits religieux comme en témoigne, en 1724, « l’affaire de Thorn » où un ancêtre trouva la mort. Voltaire évoque ce grave massacre dans son Essai historique et critique sur les dissensions dans les églises de Pologne : « Quelques malheureux écoliers des jésuites et quelques bourgeois protestants ayant pris querelle, le peuple s’attroupa, on força le collège des jésuites, mais sans effusion de sang; on emporta quelques images de leurs saints, et malheureusement une image de la Vierge, qui fut jetée dans la boue. (…) Les jésuites demandèrent vengeance au nom de Dieu et de sa mère; ils l’obtinrent (…) Le président Rosner, accusé de ne s’être pas assez opposé au tumulte, fut décapité malgré les privilèges de sa charge. Quelques assesseurs, et d’autres principaux bourgeois, périrent par le même supplice. Deux artisans furent brûlés, d’autres furent pendus. »

De 1466 à 1793, Dantzig (Gdańsk) était restée une ville libre du Royaume de Pologne et elle appartint longtemps à la Ligue hanséatique. Sa population était déjà majoritairement allemande et protestante quand la Prusse s’en empara en 1793 pour en faire sa capitale occidentale. C’est à Dantzig que François Charles de Beaulieu avait épousé, en 1707, Élizabeth Napierska (peut-être issue d’une famille écossaise Napier). C’est dans cette ville que cette dernière, victime de la peste de 1719, fut enterrée. Toute sa descendance avait été consignée par mon grand-père en 1913, juste après la naissance de son fils. Mon père l’avait complétée vers 1931, lorsqu’il travaillait pour la société Melchers et pouvait y disposer des premiers duplicateurs permettant d’en faire profiter toute sa parenté. Il a toujours aimé les envois en nombre et le bonheur de sa retraite fut en partie associé à la possession d’un, puis de deux photocopieurs lui permettant d’abandonner le papier carbone et d’arroser les cousins les plus éloignés de toutes ses réflexions et des documents les plus divers.

François Charles de Beaulieu mourut dans sa quarantième septième année et fut enterré le 24 septembre 1725 dans l’église Sainte-Catherine de Braunsberg (en polonais, Braniewo, une ville située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de l’actuelle Kaliningrad et qui fut longtemps la capitale de la Prusse). On peut encore voir la pierre tombale avec les armes de la famille et le registre des décès où apparait « Nobilis Dominus Franciscus Carolus de Beaulieu ».

Ils avaient eu deux fils, François le 1er avril 1709 et Jean-Charles en décembre 1715. Mineurs à la mort de leurs parents et résidant dans une zone où les catholiques étaient majoritaires, ils ont été confiés à une famille sous la tutelle d’un prêtre catholique, l’abbé Huguenin. Tous deux ont fait souche en Prusse orientale et leurs descendants sont rapidement retournés à la religion réformée. Par le jeu des alliances, plusieurs de leurs descendants sont devenus de typiques hobereaux léguant leurs vastes propriétés à leur fils ainé et poussant leurs cadets vers la carrière militaire ou l’administration. On aura remarqué que, sans doute suite à une erreur d’écriture, tous les descendants s’appellent Chales de Beaulieu – forme totalement inconnue en France – mais que mon père a profité de sa naturalisation pour revenir au patronyme d’origine.

Il ne faut toutefois pas leur rattacher le baron Jean-Pierre de Beaulieu (1725-1819), général autrichien qui combattit victorieusement les armées révolutionnaires jusqu’à ce que Napoléon lui inflige ses premières défaites. Il a jouit d’une assez belle renommée pour figurer dans le grand Larousse universel et pour qu’une boîte en cuivre à son effigie ait été fabriquée. J’en possède un exemplaire trouvé au marché aux puces de Londres. De même, les Chales de Beaulieu n’ont rien à voir avec plusieurs de Beaulieu qui gravitent autour du roi de Pologne et, en particulier d’un officier français, prénommé Henri, qui accompagne en 1646 Louise Marie de Gonzague qui épousera Ladislas IV Vasa puis son frère Jean II Casimir Vasa. Il exerce d’importante responsabilité, est anobli et finit par s’appeler Deboli, à la polonaise. Il n’y a pas plus de lien, sans doute, avec le frère Jacques de Beaulieu (1651-1719) qui opérait les calculs, en Hollande et à Paris et qui se serait nommé, en fait, Jacques Baulot.
Jean-Charles Chales de Beaulieu est devenu orfèvre tandis que son frère, François, dont je descends, est commerçant. Leurs descendants ont donc fait souche en Prusse orientale. L’un d’eux, un arrière grand-oncle de mon père, Franz Chales de Beaulieu (1827-1874) a développé une importante brasserie, au milieu du XIXe siècle, près du château de Kunterstein acquis par son père en 1810. La bière de Graudenz (Grudziadz) est connue depuis le XVIIe siècle. Miraculeusement épargnée par les combats de 1945, la brasserie est devenue l’une des plus importantes de Pologne. Privatisée en 1992, elle a, malgré une tentative de délocalisation en Autriche, pu être relancée et il est possible, aujourd’hui encore, de boire de la « Kunter », une bière blonde traditionnelle et « familiale ».

Mon père était allé plusieurs fois dans sa jeunesse visiter les membres de sa famille vivant en Prusse orientale. On invitait volontiers le petit orphelin de guerre en compagnie de son cousin de Porto, Eric Pohl, dont la mère, Hildegarde Chales de Beaulieu, était morte à sa naissance. La tante Sophie vivait en Prusse, dans le domaine familial de Schildeck (Szydlak en Polonais), près d’Osterode.

Elle avait épousé le frère de la grand-mère paternelle de mon père, Louis Hardt, et était d’origine suédoise. C’est son propre neveu, Raoul Wallenberg (né en 1912) qui disparut dans les geôles du KGB après avoir contribué au sauvetage de milliers de juifs. L’une de ses trois filles, Lisa, épousa le général Niebelschütz, dont nous avons déjà parlé. Une autre fut une excellente artiste peintre, mais elle dut vivre dans des conditions très précaires en Allemagne de l’Est et écrivit même à mon père, alors qu’il habitait Paris, pour obtenir des tubes de peinture.

Mon père se rendait aussi au château de Gross Arnsdorf (la bourgade, qui avait 600 habitants, se nomme Jarnoltowo en polonais). Sa grand-tante, Elise Chales de Beaulieu y était née en 1862. Kant avait vécu là lorsqu’il était précepteur, de 1750 à 1753, des trois fils du Major Bernhard Friedrich von Hülsen et la reine de Prusse s’y était arrêtée en 1807 alors qu’elle allait voir Napoléon. La vieille tante dont le père avait racheté le domaine à la famille von Hülsen proposait donc à mon père de dormir, selon son goût, dans la chambre de l’un ou de l’autre… Même le verre où avait bu la reine n’avait pas bougé ! Tout a brûlé en 1945 et il ne reste qu’une plaque, apposée en 1994, pour rappeler le passage du philosophe.

Mais revenons à François Charles de Beaulieu, l’ancêtre marié à Dantzig et mort à Braunsberg. Descendait-il de Jacques de Beaulieu, procureur au Parlement de Rennes et seigneur de Néraunay en Ercé-près-Liffré, manoir qu’il avait fait bâtir ? La preuve manque mais l’hypothèse est trop belle pour ne pas devenir la vérité pour mon père.

Parmi les ascendants de Jacques de Beaulieu on trouve deux connétables de Bretagne  et divers lieux-dits autour de Rennes), dont le nom du campus universitaire). Il était marié, selon la généalogie établie par son arrière-petit-fils (Philippe Le Noir, pasteur de Blain), à Denise du Claray dont il avait eu quatre enfants. Il a été l’un des tous premiers à embrasser la religion réformée en Bretagne et quand il est mort, en 1562, il a été déterré et trainé dans les rues de Rennes puis jeté sur un tas d’ordure à la sortie de la ville (le corps de son beau-frère avait subi le même sort en 1555). C’est sans doute aussi en raison de ses mauvais choix religieux que son nom semble avoir disparu des listes des procureurs au Parlement. Jacques de Beaulieu avait fondé avec quelques amis la première paroisse réformée de Rennes en 1559 et il servait de mentor aux nouveaux pasteurs venant en Bretagne ; il devint d’ailleurs membre du premier consistoire. Ce n’est qu’en 1558 que la Réforme s’était implantée fermement en Bretagne. François d’Andelot, le frère de l’Amiral de Coligny, avait invité une partie de la noblesse bretonne dans son château de La Bretesche à Missillac pour y entendre un prêche protestant. De proche en proche la religion nouvelle s’était répandue, principalement dans les villes de haute Bretagne, car elle avait eu plus de mal à pénétrer les campagnes où il était difficile d’admettre la Bible comme la seule source du savoir, le refus de l’autorité du Pape et, surtout, l’abandon du culte des saints et de la Vierge.

Á la mort de Jacques de Beaulieu, en 1562, la France comptait 620 églises calvinistes et 1 250 000 protestants, soit moins de 10% de la population. C’étaient plutôt des hommes assez jeunes, appartenant au monde des notables, des magistrats, des artisans et de l’aristocratie. L’édit de Nantes permit un développement régulier du protestantisme en Bretagne pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les temples associés à des châteaux ou à des centres urbains se multiplièrent pour accueillir 4 000 à 5 000 fidèles avant que la répression ne s’engage. Le fils de Jacques, Pierre de Beaulieu eut lui-même quatre enfants, Esther, Jacques, procureur fiscal du Bordage, Jean, seigneur des Planches (évêché de Saint-Malo) et procureur fiscal de Saffré (tous deux sans enfants) et Paul, le cadet, né en 1545, seigneur de Beaulieu et procureur fiscal, devenu aveugle. Ce dernier eut au moins quatre enfants qui affrontèrent la révocation de l’édit de Nantes et les persécutions qui précédèrent. L’aîné, César de Beaulieu était devenu pasteur et fut pendant plusieurs années l’aumônier de la marquise de la Moussaye, la propre sœur du maréchal de Turenne, à Quintin ; de nombreux actes portent sa signature à partir de 1675.

La princesse Henriette de La Tour d’Auvergne avait épousé le marquis Amaury Gouyon de La Moussaye, troisième du nom en 1629 et tous deux, calvinistes convaincus, avaient mis leur puissance au service de leur foi. La famille disposait de l’important château de La Moussaye à Plénée-Jugon mais ils avaient saisi l’occasion d’acheter le comté de Quintin et la seigneurerie d’Avaugour en 1638 pour créer un nouveau bastion de prosélytisme plus à l’ouest de la province. Leur projet était d’édifier une véritable forteresse à Quintin, mais, pressentant le danger, l’évêque de Saint-Brieuc avait obtenu du Roi l’arrêt des travaux. Forte de son rang, la princesse (dont le mari avait été nommé gouverneur de Rennes et lieutenant général de la Bretagne en 1656) ne reculait pas devant les provocations, menaçant un évêque d’une gifle ou élevant dans son parc une biche munie d’une clochette pour tourner en dérision celle que l’on agitait devant le saint-sacrement ! Il est vrai que l’église catholique menait la vie dure aux calvinistes et limitait considérablement l’exercice du culte. C’est souvent dans un pavillon de leur petit château de l’Hermitage, dans les casemates ou au-dessus des écuries du château de Quintin que le pasteur César de Beaulieu célébrait le culte, baptisait et mariait les fidèles. César s’était marié à Suzanne Dupré vers 1673 et avait eu plusieurs enfants, mais les lacunes des registres ne permettent de repérer qu’Henri (né à Quintin en 1676), une fille (1675) et deux jumelles (1680) mortes peu après leur naissance. Il est très possible que François Charles qui est né vers 1678 soit un autre de ses fils, d’autant plus qu’il est noté que César de Beaulieu a fuit vers l’Angleterre « avec ses enfants ». Mais le généalogiste qui apportera des preuves irréfutables concernant ce François Charles marié à Dantzig, bénéficiera, sans aucun doute, de la bénédiction posthume de mon père.

Le départ de César de Beaulieu a sans doute été décidé compte tenu de la multiplication des dénonciations dont il a fait personnellement l’objet. On sait qu’une enquête menée par le conseiller La Bouexière visa à vérifier l’accusation portée par les époux Dulac de Guingamp au sujet du « détournement de deux jeunes filles catholiques » (détournement religieux, bien sûr) et d’une profanation d’hosties. Le pasteur aurait tenté de convertir des catholiques en leur disant : « Si c’était là un Dieu, souffrirait-il ces outrages ». Mais il avait pu prouver son innocence. En 1681, il est directement visé par un décret d’arrestation et il fuit donc avec Suzanne Dupré, sa femme et leurs enfants. Il est suivi par sa sœur Henriette (filleule de la Marquise), qui deviendra gouvernante chez lord Dering dont elle épousera le fils avec qui elle partira vers le Nouveau monde. Le frère de César, Luc, seigneur des Planches et pasteur aussi, viendra de même à Londres où il publiera plusieurs ouvrages et où sa tombe existe encore. Un troisième frère, Jean, seigneur de Néraunay à Ercé-près-Liffré, a abjuré avec son épouse, Henriette du Bosquays le 10 octobre 1685.

Quand mon frère Olivier, qui résidait alors rue de Quintin à Saint-Brieuc, s’est marié le 4 septembre 1981 à la mairie de Ploufragan dans les Côtes d’Armor, avec, comme par hasard, une native de Quintin prénommée Dominique, le maire lui a dit : « Vous savez que vous avez eu des ancêtres ici ? Il y a une bosse dans un champ qui marque l’emplacement de leur manoir et une rue, à deux pas d’ici, porte votre nom ! ». Mon frère n’en savait rien et il ne découvrit que plus tard qu’un certain Olivier de Beaulieu avait bien été, vers 1420, seigneur de Coëtquen en Plouffragan. Tout comme mon père ne savait pas en quittant Londres en 1934 avec la ferme volonté de devenir pasteur, que 253 ans et huit générations plus tôt, le pasteur César de Beaulieu, y était passé. Le pasteur François de Beaulieu a fêté le trois centième anniversaire de la Révocation de l’Édit de Nantes en Bretagne. Il portait encore la chevalière en or avec une pierre verte où sont gravées les armes de la famille, seul souvenir de l’ancêtre dont on avait juste retenu qu’il était « venu de Bretagne ».

Non seulement les chats ont sept vies, s’adaptent à toutes les maisons où ils se trouvent, savent découvrir des trésors dans les poubelles, ronronnent au moindre rayon de soleil, retombent toujours sur leurs pattes, mais ils retrouvent toujours leur chemin.

 

 

 

Sommaire

 

Première partie

Ascendances

De La Chavatte à Brême

En direct des tranchées

Terrain d’expérience

Secrets de famille

Une ville libre

Les yeux fermés

De Londres à Berlin

Un homme est passé

Carnet d’adresses

Le pèlerin

Quand les nazis sont venus

 

Deuxième partie

Désobéissances

 

De Berlin à Paris

Double vie

Atteinte au moral de l’armée

Sur tous les fronts

Malgré-lui

 

De Paris à Paris

Nom, prénom

Les cimetières de la paix

Alsacien, faute de mieux

Entre toutes les chaises

Troisième partie

Correspondances

 

De Paris à la Lorraine

Paris by night

Central

La croix et la bannière

Complètement à l’Est

 

De la Bretagne à la Bretagne

La paix des plages ?

La paix des braves ?

La paix des cimetières ?

Une dernière histoire de chats