Dans la bibliothèque du golfe (8)

11 décembre 2011 Publié par

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Charles-Geniaux.jpgCharles Géniaux (1868-1931) a beaucoup fréquenté l’Île aux Moines car sa sœur avait épousé le peintre Jordic. Le Dictionnaire du golfe donne des précisions sur sa vie et nous avons déjà évoqué ici son grand roman Les forces de la vie. Voici un texte extrait de son ouvrage La Bretagne vivante, paru en 1912. C’est une description somme toute très classique et sans surprise du golfe. On y trouve cependant des détails intéressants telles les les voiles bleues de certains des forbans du Bono ou la matrice originale du poncif sur la végétation de l’Île-aux-Moines : « Le climat du golfe a des douceurs telles que le mimosa y fleurit en hiver et que les palmiers, les lauriers roses, les camélias, les figuiers y prospèrent en pleine terre. »

 

Le golfe du Morbihan

 

Vannes ! Vannes ! prononcent avec de gros accents circonflexes, les employés de la gare. Vânnes! Vânnes!

Je descends l’avenue de la gare, la rue du Mené et je longe les douves de la Garenne.

Des lavandières s’emploient de leur mieux, au bord d’une eau douteuse, à tordre et à frapper leur linge. Leurs coiffes, aux ailes de mouettes, volètent au rythme des battoirs. Les voix chantantes et un peu pleurantes de ces bonnes femmes, me remettent de suite dans les oreilles, l’accent du terroir, un peu mélancolique comme le soupir du vent dans la, lande. Dans la lumière de juin, les remparts de la vieille cité s’allument, et la tour pansue du Connétable reluit. Au bord des courtines, d’étranges logis paraissent de bons bourgeois en promenade, arrêtés à voir couler la rivière ; un peu derrière leurs pignons aventureux, la cathédrale de Saint- Pierre s’annonce grandes sonneries de cloches. Un coup de sifflet rauque, prolongé : c’est le vapeur en partance pour le Golfe, Il s’impatiente.

Je descends vers le port et cours sous les frondaisons de la Rabine. Des Iliens débarquent, chargés de marchandises, et des Iliennes minces et hardies, qu’auréolent leurs coiffes en diadèmes, sautent légèrement du navire. C’est jour de foire. Pour la première fois, des petits porcs mettent le pied sur le continent et leurs fanfares stridentes annoncent cet événement important de leur existence.

Le vapeur siffle encore, vire de bord et remonte vers la mer. Les vieux logis de la rabine, dénient. De petites servantes en bonnet du matin, regardent entre les vitres scintillantes et des adieux sonores s’échangent. Les toits pointus diminuent, la ville s’estompe, des champs doux et blonds remontent des rives vers des fermes en granit bleu, ombragées de vieux chênes. C’est déjà la campagne ! C’est bientôt le Golfe ! L’estuaire s’élargit. A droite, Conleau et le hameau de Langle surplombent l’immensité plate des terres et des eaux.

La presqu’île de Conleau, c’est le « Point du Jour » ou le Saint-Cloud de Vannes \ Des sapins ont transformé ce coin de sol en forêt miniature. Du sable, laborieusement ratissé et renouvelé à la charrette, a promu ce rivage terreux au rang de grève d’or; des cabanes de toile, des villas de pacotille peintes de naïves couleurs, une retenue d’eau pour les baigneurs en piscine, des yachts et des canots, un péage pour les voitures, dés parcs à huîtres, deux vieux bateaux utilisés comme maisons de pêcheurs, à la David Copperfield, des marins de plaisance, et une préposée à la location de caleçons à bandes rouges, font de Conleau une aimable station à l’usage des Parisiens ou des Vannetais, qu’effarouchent l’aspect d’une trop grande quantité d’eau salée. Je lève bien vite mon chapeau, et je l’agite. Vous vous demandez peut-être pourquoi cette mimique ? Elle a pour but de signaler ma présence à de braves femmes qui stationnent à l’embarcadère de Langle. L’une de ces rameuses a compris et elle s’empresse vers moi avec son bateau. Elle me fait traverser le petit bras de mer et j’accoste à la collinette que dominent le poste des douaniers et une croix de pierre. Soudainement le Golfe m’apparaît, éblouissant.

Puisque les guides ne signalent pas ce point de vue, un des plus complets à mon sens, je vais y insister. — Aussi bien mon impression demeurera définitive et sans désillusion, lorsque j’aurai l’occasion de parcourir les grèves et les îles qui rayonnèrent, ce matin-là, et pour la première fois à mes regards.

Le Golfe affecte la forme d’un cirque immense, presque fermé à l’Océan. Les deux presqu’îles de Rhuys et de Locmariaquer, les îlots nombreux comme les jours de l’année, Vannes, la campagne profonde, au total un département de mer et de terre, voici ce qu’un coup d’œil permet d’embrasser de Langle. Spectacle sublime et que ni la rade d’Alger, ni le panorama de la Garoupe à la Côte d’Azur, ne dépassent comme intensité de couleur» comme charme, comme harmonie. Et ce qui les fait oublier tous, c’est la vie surabondante de ces grèves bretonnes où remuent des milliers de laboureurs de la mer et de la terre. Les eaux sont sillonnées par les feux éclatants de centaines et de centaines de barques aux voiles d’écarlate, d’or, d’azur ou de verdure, car ces bateaux trempés, semblerait-il, dans les cieux couchants, emportent tout le jour à leurs vergues, les teintes féeriques de l’occident. Mouvement éternel et incessant; activité humaine surajoutée à l’activité des flots ; ce golfe sans cesse remontant et descendant, respire au flux des marées, tandis que sa population opiniâtrée à vivre sur une terre combattue des vagues et des tempêtes, fait pousser des cultures resplendissantes autour des mégalithes de la préhistoire.

 

***

Aucun sommet, sauf la tour de Berder, ne m’a paru aussi propice à l’observation totale du Morbihan que ce perchoir du hameau de Langle. Il va me permettre d’essayer une esquisse de cette grande chose insaisissable et fuyante, splendidement belle et pourtant intraduisible par la description ou par la reproduction photographique. Les trop grands panoramas échappent à la plume et à l’objectif. En face, et très proche de moi, Conleau apparaît comme un site cher à Mlle Zénaïde Fleuriot et à miss Idéal, son héroïne ! En continuant, un peu plus à gauche, les falaises boisées d’Arradon, d’un bleu sombre, sertissent des châteaux récents et pompeux et de bonnes vieilles maisons, roses ou grises. Le bourg jaillit un peu en arrière du cap, et sa flèche darde au centre des maisonnettes claires ; d’autres villages luisent, très blancs sur les rivages d’un bleu fin, le Moustoir, Locmiquel, Larmor et ses chaumières, et l’on devine Locmariaquer. Là-bas, cette tache d’un bleu de prusse, c’est la baie de Quiberon vers laquelle s’avance la pointe de Port-Navalo. D’autres clochers, plantés comme des aiguilles d’acier sur la pelote dorée des champs, marquent des bourgades fondues dans l’atmosphère C’est Arzon et ses gas, Sarzeau et sa tour épaisse, Saint-Colombier et ses minoteries éclatantes de blancheur, Saint-Armel, Noyalo, la puissante église de Séné, sa tour flanquée d’une poivrière, sa rose rayonnante, et c’est enfin, par delà des guérets d’ocre pâle, Vannes, ses églises et les longues façades de ses casernes.

Plus loin, et débordant cette préfecture, c’est la terre infinie, la glèbe chevelue ou chauve d’où sortent le blé, les pommes, le sarrazin et ces gens lourds et pensifs qui, à de certaines dates, quittent des villages exquis d’archaïsme pour se répandre sur le champ de foire hurlant et superbe. Mais plus encore que le sol, l’eau m’attire, l’eau qui semble n’avoir ni commencement, ni fin ; l’eau éthérisée et légère comme un ciel, tandis que le firmament lui-même, accablé de lumière, devient profond comme un abîme marin. Et sur ce golfe qu’agrandit le mirage, des îlots aériens sont posés ainsi que des barques prêtes à des départs ; les îles plus vastes paraissent des arches de bonne aventure, ancrées là, dans le bonheur des flots soyeux, qui réfléchissent leurs falaises. Le bourg d’Arz miroite au centre de son île en radeau. Plus mouvementée, l’Ile-aux-Moines n’a-t-elle pas l’aspect d’une oasis au centre d’un désert bleu ? D’autres îles s’évaporent, de plus en plus aspirées par l’éclatante fournaise du ciel. Et par-dessus le Morbihan, en ce jour de juin, le vertigineux soleil s’éclabousse parmi les floches d’ouate des nuages, tombe insoutenable, électrique, diffusé sur la mer d’une douceur extrême, sans ombre, et cependant dégradée de tons précieux, de plus en plus dorés, à mesure que les baies pénètrent au fond des champs de blé.

 

***

 

Ma première escale sera l’île d’Arz. C’est un long radeau, une terre à peine émergée. Une marée un peu forte, semble-t-il, doit recouvrir cette plate étendue cultivée jusqu’au flot, qui bat au ras des sillons. Pas d’arbres ! point de taillis ! des haies assez rares. Cette île d’Arz, c’est un grand tapis vert et jaune, au centre duquel le bourg et sa vieille église romane, annoncent seulement de la vie humaine. Car, d’une rive à l’autre, aucune silhouette animée ne se dresse. Pourtant, j’aperçois, après une longue promenade, presque à fleur d’eau, égrenées bout à bout, des vaches et leur patouresse. Sur cette étendue, les bêtes et la femme dominent le paysage. On doit les apercevoir avec admiration du petit manoir de Karmoel, la noble construction, illustrée par un assassinat à la Révolution.

Vers le sud d’Arz, des marais font pénétrer les vagues insidieuses au-dessous du village. On croirait cette île-radeau trop chargée de maisons et à moitié coulée. En face de l’île de Bouete, Arz décrit une courbe harmonieuse, presque un cercle parfait ; le cercle, cette figuration celtique de l’immortalité! Et, réellement, ce grand lac immobile, ce libre horizon, cette mer d’où sortit toute vie, donnent une impression d’éternité. Et peu à peu, au bord de l’eau bleue, tendue comme un satin, sous un ciel de soie, l’âme bretonne qui est faite d’immobilité poétique se substitue à notre esprit d’inquiétude.

Quelques nuages laineux, se reflètent dans l’eau et paraissent un troupeau de moutons qui se baignent. Au loin des cailles chantent, un fouet claque, un essieu craque et des fumées montent comme des fleurs bleues au-dessus des chaumières. La grand’messe sonne à l’église, seul vestige de l’ancien prieuré du XIIe siècle, et des Iliennes, vêtues de noir, sortent des petites maisons blanches.

Les religieux de Saint-Gildas-de-Rhuys et de Redon, déréglés et indomptables, n’ayant d’autre règle que de n’en point avoir — j’emprunte à Abailard cette flatteuse description de ses compagnons — colonisèrent le golfe et firent au moins preuve de discernement dans le choix de leurs stations. C’est par eux qu’Izenach, la reine du Morbihan, devint et demeura l’Ile-aux-Moines. Vainement ai-je cherché les pieds de biche, de loup, d’ours, de sanglier et les dépouilles des hiboux, qui signalaient les portes des abbayes au XIIe siècle. Ces grands chasseurs d’âmes et de bêtes féroces ont disparu, sans laisser de traces appréciables.

L’Ile demeure merveilleuse avec ses chemins creux, ses peupliers sensibles au bord des prés, et ses sentiers pittoresques tracés par la libre fantaisie des habitants qui bâtirent, les heureuses gens, sans souci des tracés linéaires. On n’y rencontre donc pas de boulevards, d’avenues et de ces percées géométriques chers aux touristes de la haute vie. Bénis soient les Iliens, assez avisés pour conserver à leur petit royaume sa saveur primitive. Les villages de l’He-aux-Moines, c’est-à-dire Locmiquel, Brouel, Kerno et son port du Rat (pour les tout petits navires, évidemment !) sont disposés avec bonhomie, comme des bourgades qui se sont mises à leur aise, sur les flancs des coteaux, contre les grèves ou en recul des pâtis. C’est ici l’île de la propreté méticuleuse. Son sol est tenu comme le plancher d’un navire de guerre et ses maisons, fraîchement chaulées, paraissent de sages personnes à qui l’on passe une chemise blanche, tous les dimanches. Aussi bien les aspects débonnaires des chaumières, leurs contrevents verts qui rient, leurs pampres en colonnettes torses, leurs rosiers grimpants, réjouissent et rassurent. Des chaumines abritent les différents commerces. Une petite épicerie n’est annoncée que par un timide écriteau ; le sel et le café se débitent en une jolie pièce qu’un plafond à grosses poutres sépare du chaume. Les maisons bourgeoises n’y font pas de façons et sourient au fond de beaux vieux jardins. Il n’est pas jusqu’à une gentilhommière à tourelle qui ne paraisse accueillante au carrefour des trois sentiers. Les murs d’enclos, eux-mêmes, n’ont rien d’hostile et les figuiers compatissants débordent luisants et gais, et tendent leurs figues aux pauvres passants.

C’est ici l’île des femmes! Les hommes bourlinguent, ce pendant que les filles, cambrées et hardies, se campent sur les falaises et regardent, de leurs yeux d’eau de mer, la route vertigineuse où l’embrun poudroie. Au creux d’un sentier, des retraités jouent aux boules, lentement, paisiblement, comme s’ils savaient que leur jeu finira toujours trop tôt. Devant le petit port de Kerno, j’aperçois le premier char à bœufs. J’avais cru, jusqu’ici, l’île sans équipage, et plus douce, plus reposante de ne voir circuler que des piétons. Au tournant de la route, une maison chaulée est entourée de cerisiers étincelants de fruits. Deux lauriers se dressent entre ses fenêtres à rideaux bien empesés; d’autres chaumines, couleur de pain bis, et un muret qu’ouvre, au milieu, une porte peinte d’un vert franc, tapissent l’arrière plan. Auréolée de sa coiffe en diadème, une jeune fille essaie de m’apercevoir par-dessus des pavots. Je lève les yeux ; elle recule, sourit, reparaît timidement, assez inquiète, car j’écris ! A ce moment, sur le chemin, un marin passe en boulant des hanches… Il chante la chanson des « gas d’Arzon ». Cette fois, rassurée, la jeune ilienne s’avance et des galanteries s’échangent. On est très porté vers les choses du sentiment dans le golfe du Morbihan. D’ailleurs la principale sapinière s’appelle le Bois d’Amour. Cythère n’était-elle pas une île ? De la pointe de l’Ile-aux-Moines, j’ai observé la petite mer bretonne par l’une de ces journées mélancoliques où les nuages en crêpes descendent jusqu’à terre.

Vers Arz, l’Ile-aux-Moines projette une presqu’île en forme de bras courbé qui s’allonge dans la mer… On raconte d’ailleurs, qu’autrefois, les deux îles étaient réunies, mais que Dieu les sépara pour empêcher un jeune moine de faillir à ses vœux de chasteté en allant aimer nuitamment la fille d’un gentilhomme qui habitait à l’autre extrémité. Sous le ciel, aux nuages ordonnancés par larges masses d’ombre et de lumière comme dans les gravures des vieux maîtres, les champs renflés que crénèlent, au haut de leurs sillons, des sapins, descendent vers la baie. L’eau, d’un jaune de soufre, au-dessous de la falaise, plus loin, reluit grise dorée et grise argentée. Un moulin tourne encore, de plus en plus engourdi, et s’arrête, faute de vent. Ses grandes ailes en croix lui donnent une allure de calvaire, derrière lequel saigne une trouée dans les nuages. Un minuscule bateau à fond plat, on dit ici « une plate » nous conduit à Gavr’inis, l’îlot célèbre par son tumulus et sa grotte. Aussitôt débarqué, nous côtoyons un mur antique et robuste qui défend le jardin d’une ancienne maison bourgeoise. Une avenue de petits arbres nerveux, qu’on sent tirés aux cheveux par le vent de mer, remonte vers la tombelle fameuse. Jean-Marie, le gardien, était un peu en ribotte lorsqu’il nous ouvrit la porte de la grotte. C’était un dimanche J’aperçus donc les dessins millénaires de la sévère crypte à la lumière d’une chandelle sans assurance. Le hasard a de ces facéties. Encore que mal éclairé, ce souterrain, aux monolithes gravés, m’apparut très impressionnant, comme le premier temple où les hommes communièrent devant les mystères. Les dessins, sur le granit, me rappelèrent les broderies qu’on voit aux gilets et aux manches des bigoudens de Pont-l’Abbé. En face de Gavr’inis, l’île Berder, s’annonce d’un bout à l’autre du golfe par sa tour puissante qui émerge des sapins. Le petit port de Larmor est charmant de mouvement et ses maisonnettes vous ont encore de braves figures bretonnes. Les hameaux se succèdent sur des bandes de terre, d’abord le Paludo, ensuite Locmiquel sur sa colline. Berder ferme cette partie du Morbihan, et de sa tour, on aperçoit jusqu’à la rivière d’Auray.

 

***

 

Il faut accomplir en bateau cette promenade de Larmor à Auray et remonter cet estuaire romantique, boisé de chênes et de sapins aux noires silhouettes, campées comme des vigies sur de petits caps rocheux.

Il faut voir, au fond de sa baie, le port du Bono, tout animé de voitures orange et bleu de roi. Son village aux toitures violettes, escalade un coteau. Locmariaquer et ses pierres druidiques (les druides peut-être les trouvèrent avant eux) s’ombrageaient de beaux chênes. Néanmoins, vue de la mer, la petite ville de Locmariaquer en impose. Ses blanches façades, percées d’yeux noirs, verts ou gris, suivant la couleur des volets, regardent le Morbihan. De loin, le bourg semble posé sur une étagère de cristal. Les lignes horizontales, de la côte, de l’eau, des ruelles, donnent une sensation d’infini repos. Je ne dirai qu’un mot du fameux dolmen de la Table des Marchands et du grand menhir. Ces géants de la préhistoire dépassent l’imagination. Cuirassés de lichens en vieil argent, ils donnent dans la lande. Plus tard, dans quelques milliers de siècles, si la trompette d’un archange sonne le jugement dernier, alors que tout aura disparu des témoins de l’effort humain, ces pierres pourront se dresser et dire : Nous sommes encore là !

En face de Locmariaquer, qui ferme un des côtés du golfe, Port-Navalo se dresse, en arrière de la pointe de Kerpenhir. La promenade au phare et au sémaphore me permet d’admirer la « grande mer », comme on dit ici, par contraste avec la bihan-mor. C’est un avantage pour ce joli bourg fréquenté des baigneurs. Nous avons parcouru le village paysan de Monteno et ses ruelles primitives. Ensuite c’est la route parmi les vignes jusqu’à Arzon. Chacun a retenu au moins deux ou trois couplets sur ses gas :

 

Nous avons été de la bande.

Quarante et deux Arzonnais

A la guerre de Hollande,

Pour le plus grand de nosrois.

Un d’Arzon changeant de place,

Un boulet vint à passer

Brisant de celui à la face

Qui venait de s’y placer.

L’Arzonnais la sauvant belle,

Eut l’épaule et les deux yeux

Tout couverts de la cervelle

De ce pauvre malheureux,etc., etc.

 

Dix minutes après Arzon, le village important de Kerno, escale du bateau à vapeur, amuse par la variété de ses chaumières, dont quelques-unes sont flanquées de tourelles et de belles cheminées. Des berges assez vaseuses continuent ce côté du golfe vers le Logeo. Plus loin et en profondeur, c’est la presqu’île de Rhuys et Sarzeau.

 

***

 

En ces quelques pages nous avons essayé d’évoquer la physionomie du Mor-bihan, qui a donné son nom à ce département breton. Or, tandis que nous écrivons ces lignes, sous notre fenêtre ouverte en face de Gavr’inis, le golfe a changé plusieurs fois de couleur, et, semblerait-il, de dimension. Cette petite mer et ses rives sont intraduisibles. On ne peut en donner que des images fugitives, je dirais : des instantanés. Comme en chaque saison, le matin, à midi ou le soir, l’eau varie, mue à des teintes nouvelles et fragiles, l’écrivain ne peut que présenter le résultat de ses croquis, sans avoir la prétention d’en fixer une apparence durable.

Le climat du golfe a des douceurs telles que le mimosa y fleurit en hiver et que les palmiers, les lauriers roses, les camélias, les figuiers y prospèrent en pleine terre.

Asseyez-vous au seuil d’une de ces maisonnettes fleuries de soucis d’or et de roses, — car l’on aime ici la grâce des plantes, — et regardez la route au long de la mer.

Des hommes, à visage de cuivre, passent, chargés de cordages, de ‘filets blonds, de paniers qu’on croirait tressés de goémons. Leurs reins se cambrent sous l’effort. Leurs tricots rouges éclatent vivement.

En petites coiffes matinales, leurs femmes les accompagnent, et portent, jetées sur l’épaule, des voiles sang de bœuf qu’elles promènent le long des façades chaulées

L’immensité heureuse vibre, accablée du grand soleil et tous les poissons semblent miroiter à fleur de l’eau ardente.

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