Introduction du livre “Le loup en Bretagne hier et aujourd’hui”
25 octobre 2023 Publié par François De Beaulieu
Retrouver la mémoire des loups
« Tournons-nous vers le passé et ce sera un progrès »
Giuseppe Verdi (1813-1901), lettre au ministre Cesare Correnti
Il fallait recueillir la mémoire des loups. J’ai eu la chance de pouvoir contribuer à cette collecte auprès de ceux dont les parents et les grands-parents avaient connu les derniers loups de Bretagne. Grâce à eux, j’ai pu aller au-delà des idées reçues sur « la peur du loup ».
Ce livre se fonde sur des centaines de témoignages et de documents originaux. Contrairement à la majorité des ouvrages publiés sur la question, il n’extrapole pas à partir d’observations réalisées au Canada, en Italie ou dans les seules archives administratives. Il adopte une démarche demandant d’abord aux savoirs populaires nés de l’expérience quotidienne des Bretons de contribuer à la connaissance des loups dans la nature et d’approfondir les réalités de la cohabitation. Il ne s’agit pas de compiler des anecdotes mais de souligner, à la lumière de l’histoire, de l’ethnologie et de la biologie, la cohérence profonde des traditions et des savoirs populaires concernant les loups.
Il fallait sortir de ce que l’on pourrait appeler « le biais de l’historien ». Ce dernier préfère, bien souvent, ne s’appuyer que sur des archives, ce qui l’amène à ne voir que les épisodes dramatiques laissant des traces ainsi que les statistiques de destruction des « nuisibles ». La relation entre l’homme et le loup se résume ainsi, pour prendre un exemple régional, dans le titre révélateur d’un article publié en 2009 dans les Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine par quatre excellents universitaires : « “Étranglée par une beste féroce” : le loup et l’homme dans le cadre de l’actuel département d’Ille-et-Vilaine (XVIe-XIXe siècles) ». M. Chauvin-Lechaptois, Y. Lagadec, J. Pennec et Y. Rannou nous proposent de fait une longue litanie nécrologique.
À une autre échelle, un historien de la ruralité, Jean-Marc Moriceau, a rassemblé un important corpus sous un titre sans ambiguïté : Histoire du méchant loup. 10 000 attaques sur l’homme en France (XVe-XXe siècles). Même si l’abondance de la matière lui permet de belles études statistiques, l’auteur ne nous épargne pas les descriptions sanglantes. En fait, J.-M. Moriceau recense 14 306 attaques mortelles dues à des loups enragés ou anthropophages au terme de la version de son travail publiée en 2016. Si l’on retient ce chiffre, aussi discutable soit-il, on arrive à une moyenne de 34 attaques par an pour toute la France, soit, en comptant très large, de l’ordre de 2 par an en Bretagne. Ce qui signifie qu’au pire, deux paroisses sur 1 300 sont endeuillées – en réalité beaucoup moins, puisque les loups enragés provoquent des morts en série en un temps très bref. S’il est vrai que les périodes de crise peuvent être révélatrices et méritent d’être étudiées, nous souhaitons nous intéresser à ce qui se passait dans la quasi-totalité des paroisses bretonnes tous les jours de l’année alors que les loups étaient présents, voire très présents, et mettre fin ainsi à l’étonnante cécité de la très grande majorité des chercheurs qui se sont intéressés au sujet. Ce qui ne nous amènera pas pour autant à ignorer les attaques et ce que les paysans bretons et divers témoins pouvaient en dire.
Fonder l’essentiel de l’histoire de la relation entre l’homme et le loup sur les registres des sépultures n’est, hélas, pas le seul biais qui fausse la compréhension du sujet. La thèse implicite à de nombreux ouvrages privilégiant une approche plus culturelle est que la peur du loup serait la règle générale dans la société occidentale sous influence judéo-chrétienne. L’ethnozoologue Geneviève Carbone résume parfaitement ce point de vue : « C’est dans l’Ancien Testament que s’installe l’image d’un dieu berger dont les fidèles sont assimilés aux bêtes qu’il élève et mène. Et Dieu devient dans le Nouveau Testament à la fois pasteur et agneau, donnant sa vie sous ses deux formes pour racheter les péchés du monde. […] La religion chrétienne [a changé] ce qui, hier, était vertu, en faute, vice, bassesse et immoralité. […] Pourtant, les images produites par les savoirs traditionnels populaires et la connaissance scientifique ne sont pas superposables. […] Mais admettre que la peur puisse traduire une spécificité culturelle ne doit pas faire omettre le questionnement sur les origines de la peur. Quoique datée et spatialement circonscrite, est-elle légitime ? Quels sont les faits, réels ou imagina
ires, qui la fondent, qui l’expliquent ? Et que signifient pour le présent et l’avenir de l’espèce, l’existence et la persistance de la peur du loup ? » (Les loups, pp. 103-105). Ainsi donc, G. Carbone confond sans plus de démonstration « savoirs traditionnels populaires », croyances religieuses et enseignements de l’église catholique, qui seraient à l’origine d’un sentiment de peur généralisé que seule la science contredirait.
La belle présence médiatique de J.-M. Moriceau et G. Carbone a assuré une large diffusion à leurs approches qui se confortent l’une l’autre. Les cadavres mis à jour par l’historien ajoutent quelques fragments de rationalité à la peur « séculaire » identifiée par l’ethnozoologue. Or, nous disposons d’assez d’éléments pour montrer que les « savoirs traditionnels populaires » étaient bien des savoirs et qu’ils ne sauraient être opposés à des savoirs scientifiques. Ils ont constitué les bases de la cohabitation avec les loups et, comme nous le montrerons, la peur n’en était pas le fondement. De plus, ces savoirs ont coexisté avec de nombreuses croyances venues de mythologies que le christianisme n’était pas parvenu à effacer et qui participaient à la vaste culture de la société traditionnelle bretonne. Les agronomes qui prônaient l’entrée dans le productivisme au début du XIXe siècle fustigeaient la misère et la routine des paysans bretons en ignorant les réussites et les subtilités de l’agrosystème traditionnel. De même, celles et ceux qui considèrent aujourd’hui la peur du loup comme une constante des sociétés occidentales développent plus ou moins consciemment à leur égard le même mépris condescendant au nom de « la connaissance scientifique ».
Ce n’est pas faute pourtant d’avoir attiré l’attention des chercheurs sur les apports d’une étude fine des traditions populaires. Ce livre ne fait qu’approfondir le travail engagé dès 1986 avec la rédaction d’une introduction à la réédition du récit d’Edward William Lewis Davies (1812-1894) Chasse à courre au loup et autres chasses en Basse-Bretagne et poursuivi par des articles et deux ouvrages (Le loup dans les traditions populaires de Bretagne, Skol Vreizh, 1994 et Quand on parle du loup en Bretagne, Le Télégramme, 2004). Mais, quand bien même ces livres apparaissent dans les bibliographies des historiens, ils n’ont quasiment pas été exploités ou critiqués. Seule la sociologue Véronique Campion- Vincent a relevé en 2002 que « l’intérêt porté à la réalité de l’anthropophagie lupine caricature l’image du loup dans les traditions populaires, qui était bien plus complexe que celle d’un ennemi du genre humain. […] On signalera la fine étude de François de Beaulieu sur les traditions bretonnes et les ouvrages de Daniel Bernard (1981, 2000). Ces publications très riches sont malheureusement d’une qualité exceptionnelle parmi les nombreux ouvrages consacrés au loup. »
L’historien Julien Alleau fait aussi exception puisqu’il cite Quand on parle du loup à l’appui de la juste conclusion d’un article paru en 2013 (« À qui peut-on faire croire ce genre de sornettes ? », Sens-Dessous 12) : « Au final, par-delà les images que nous partageons socialement, ces hommes du passé qui côtoyaient les loups semblent moins effrayés par ces animaux qu’il n’y paraît. » Les paysans bretons n’étaient pas des couards ignorants face aux loups, de même qu’ils n’étaient pas, comme je crois l’avoir montré à propos des landes, les paresseux routiniers et misérables que dénonçaient les agronomes du début du XIXe siècle. Il s’agit bien dans les pages qui suivent de poursuivre la réhabilitation des paysans bretons et, grâce au témoignage de ces derniers, d’apporter un éclairage nouveau sur les loups qui vivaient en Bretagne. « Les loups » et non pas « le loup » tant il apparaît clairement que les comportements ne sont pas uniformes dans l’espèce et que, même au sein d’une population partageant un patrimoine génétique original renforcé par des apprentissages communs, chaque meute, chaque individu, présente des traits particuliers. Aux populations locales relativement stables venaient s’ajouter des loups venus d’ailleurs et en recherche d’un territoire, des hybrides et des échappés de captivité qui constituaient probablement la majorité des loups plus agressifs que peureux, plus impudents que discrets. Puissent des chercheurs sans préjugés vérifier méthodiquement que des observations identiques peuvent être réalisées dans d’autres régions et montrer, comme je le suppose, qu’il ne s’agit pas d’un particularisme breton, même s’il a pu trouver des modes d’expression spécifiques.
Si ce type de réflexion n’entre pas dans le champ de vision de nombreux historiens et naturalistes prisonniers de leur discipline, il n’en ouvre pas moins des perspectives en matière de cohabitation entre les humains et les loups. Une biodiversité et des milieux diversifiés, des savoirs partagés ont joué un rôle puissant par le passé pour que chacun trouve sa place. Cependant, autant l’étude du passé des loups peut relever d’un travail personnel, autant l’approche de leur présent doit être menée collectivement. C’est pourquoi ce livre s’achève sur un texte issu du Groupe Loup Bretagne. Le loup opère un retour en Bretagne, mais c’est, hélas, d’une part, dans le contexte d’une dégradation continue de la biodiversité et des milieux sous l’effet de l’agriculture intensive et, d’autre part, dans un déferlement de mensonges, de mauvaise foi et, au mieux, d’ignorance. Nous tenterons donc, pour conclure, d’apporter des réponses claires et précises aux questions légitimes qui peuvent être posées par tous ceux qui s’intéressent à la question sans a priori. C’est la moindre des choses quand un monde nouveau est à reconstruire.
NB: le sommaire du livre se trouve dans l’onglet “Dernières parutions”.
François de Beaulieu
27 août 2023






Je ne crois pas qu’il soit très prudent de prendre en compte sans retenue les 16.000 cas d’attaques recensées par JM Moriceau. Son corpus de données mériterait sans doute d’être épuré ! Aujourd’hui il faut une analyse ADN pour différencier en toute certitude un chien d’un loup, alors si on trouve l’appellation “loup” dans les écrits d’un curé d’il y a 3 siècles, on peut se poser des questions sur la réalité de l’affaire ! Ensuite il y avait la rage qui rendait fous les animaux atteints (loups compris). Et lorsqu’on inhumait les restes d’un enfant d’humain décrit comme “dévoré par les loups” cela ne signifie pas que le loup était le responsable de la mort dans cet univers de pauvreté et de violences générales. Un cadavre laissé à l’abandon pouvait être mangé en une seule nuit par toutes sortes d’animaux détritivores, charognards etc.. loups, sans doute mais aussi chiens, renards, porcs ou sangliers, petits carnivores etc.. Les historiens qui sont de bons fouilleurs d’archives mais qui sont souvent de bien piètres connaisseurs de la faune sauvage, ils ont donc tendance à tout gober ces écrits sans analyser de manière critique les archives disponibles. Il a certes dû y avoir des cas d’enfants tués par un loup mais aussi beaucoup d’autres confrontations dramatiques attribuées à tort aux loups ! C’est que je tente de montrer dans ” Drôles de loups et autres bêtes féroces” (chez Thebookedition ou libraires ou Amazon