Le grand corbeau dans les croyances populaires

28 décembre 2021 Publié par

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Au-delà de leur richesse exceptionnelle, les traditions populaires européennes et spécialement celles du domaine celte concernant le grand corbeau ont conservé les traces d’une grande cohérence entre les savoirs naturalistes et les croyances à caractère mythologique ou légendaire.

« D’un beau noir profond aux reflets bleus, le corbeau repeint le ciel. Mais il ne peut pas être partout. » (Éric Chevillard, L’Autofictif).

 

Grand corbeau en vol

Grand corbeau en vol

Si nous ferons grâce au lecteur de la bibliographie qui sous-tend la réflexion qui suit, c’est qu’elle atteint sans trop de peine les cinq cents titres tant le corbeau apparaît au détour ou au centre de nombre d’ouvrages évoquant les mythologies de l’humanité, les traditions populaires, la poésie ou le théâtre. Il ne sera donc question ici que d’aller à l’essentiel – la vie, la mort – et au fond des yeux – ceux que le corbeau arrache, bien sûr. Il faudrait y ajouter le livre récemment paru (4e trimestre 2021) Le corbeau, une histoire culturelle de Michel Pastoureau (Le Seuil) qui poursuite la série où il a déjà traité l’ours, le taureau, le cochon et le loup. Mais, comme je l’ai montré pour ce dernier ouvrage, il ignore ou néglige une partie du corpus ethnographique. Ce qui m’amène à reproduire ici le texte que j’avais rédigé pour le numéro spécial consacré au grand corbeau dans la revue Penn ar Bed (N° 180-181, 2001).

Aussi rapides soient-ils, quelques sondages dans les traditions soulignent rapidement l’ambiguïté fondamentale du grand corbeau : Porteur de bonnes comme de mauvaises nouvelles ; dénonçant un jour le Christ, l’aidant un autre ; nourrissant un ermite ou un prophète et se repaissant par ailleurs de cadavres ; compagnon des dieux à protéger et oiseau maudit à détruire.

Alors que les cosmogonies traditionnelles aiment à assigner une place claire à chacun, bonne ou mauvaise, le corbeau appartient donc à cette caste très particulière des animaux au statut incertain, à côté des dauphins, des chauves-souris ou des loups. Les analogies avec les loups ne manquent pas et répondent sans doute à un destin commun : animaux sacrés des religions anciennes, ils sont devenus, au propre comme au figuré, les « bêtes noires » du christianisme. Ce qui explique, en partie, la cohabitation dans les traditions populaires d’éléments contradictoires et le sens de certains témoignages qui ne nous sont parvenus qu’au terme d’une longue réinterprétation. Mais force est de souligner, au-delà des différences superficielles, l’extraordinaire homogénéité de croyances issues des cultures celtes, germaines, gréco-latines, hébraïques, finno-ougriennes ou mésopotamiennes.

Les secrets du nid

La noirceur du corbeau a quelque chose de surnaturel et, comme dans de nombreux cas, la tradition explique, probablement en s’inspirant d’anciennes cosmologies, le trait le plus original de l’espèce (forme d’un bec, couleur d’un pelage, trajectoire d’un vol). Les sources s’accordent pour prêter au corbeau originel un plumage totalement blanc. Les raisons invoquées sont diverses mais renvoient toutes à une sorte de péché originel : consommation des cadavres (Roumanie, Valachie, Bretagne, Hébreux, Grecs anciens), vol du feu (Amérindiens du Nord), brûlure au retour du soleil après le déluge (Roumanie), dénonciation de l’infidélité d’Arsinoé (Grèce classique). En Estonie, on disait que c’était parce qu’il avait refusé son aide à Dieu dans la construction d’un puits. En Bretagne, on lui reprochait d’avoir raillé le Christ en croix. Les Hongrois l’accusaient d’avoir dit « dommage » quand les soldats qui cherchaient Jésus en furent pour leurs frais et les Tyroliens affirmaient qu’il avait corrompu l’eau que l’enfant Jésus allait boire. Pourtant, d’autres traditions (dont la légende de la pie et du corbeau publiée par F. Cadic) attestent que son nid n’est jamais mouillé par la pluie en remerciement d’une bonne action à l’égard de Jésus. La couleur noire rappelle une action exceptionnelle et souvent condamnable mais certains récits y ajoutent la difficulté à marcher droit et l’obligation de vivre dans des lieux reculés (Roumanie, pays arabes). Enfin les corbeaux (comme les piverts) ne peuvent boire autre chose que de l’eau de pluie et Apollon leur a même imposé d’avoir soif pendant soixante jours en été. Les Bretons traduisent son cri par « glav, glav, glav ! » (pluie !).

Preuve de sa couleur perdue, il reste une plume blanche sur l’adulte, une seule – qu’il arrache car celui qui la prendrait trouverait la sagesse. Autre preuve, la blancheur des poussins du grand corbeau, blancheur qu’ils conservent 7, 9 ou 40 jours selon les versions (les ornithologues estiment qu’ils conservent un duvet où domine le brun terne une quinzaine de jours). Un bestiaire du XIIIe siècle, confirmant plusieurs traditions locales, affirme d’ailleurs que les parents ne nourrissent pas les poussins avant qu’ils soient « vêtus de plumes et qu’ils puent » (c’est peut-être pourquoi des parents indignes sont dits Rabeneltern – parents-corbeau – en allemand). C’est Dieu qui se charge du ravitaillement, ce que des versets bibliques (Job 38, 41 et Psaumes 147, 9) confirment tandis que le Coran (V, 31) précise que c’est  pour le récompenser d’avoir appris aux hommes à enterrer leurs morts. Aux environs de Lorient les enfants disaient la comptine suivante : « Corbi, corbasse,/ La mort t’embrasse,/ Car dans ton nid/ Tes petits sont péris ». Ce qui précède permet d’en saisir le sens oublié..

On dit que le corbeau pond ses œufs en hiver, soit à titre de punition (Estonie), soit car il a peur que les fourmis les lui volent pendant les autres mois de l’année (Pologne), mais que dès qu’il les couve, l’hiver s’en va (Posen). Rappelons qu’en général, la construction du nid a lieu en février et que la ponte intervient en général au début du mois de mars.

Les naturalistes de l’Antiquité (Pline, Elien) disaient que le corbeau était mangé par ses enfants (on prête souvent cette pratique aux espèces pratiquant la régurgitation), mais la tradition populaire apporte des révélations autrement étonnantes : si l’on monte dans un arbre où niche un corbeau âgé de cent ans et que l’on tue un jeune né depuis moins de six semaines (ou que l’on fasse bouillir un des œufs avant de le remettre en place), on pourra s’emparer de la pierre qui rend invisible, qui rompt le fer, qui ouvre les serrures et permet de comprendre la langue des oiseaux (on pense bien sûr à l’herbe d’or et au pivert ou à la « pierre d’hirondelle » ou « pierre d’enfer »). En effet, le corbeau va directement chercher la pierre magique au bord de la mer, il en touche l’œuf cuit pour le faire revivre ou il la place dans le bec du poussin mort pour le rendre invisible et ainsi ne pas souffrir. Mais immédiatement, l’arbre et le nid aussi deviennent invisibles, c’est pourquoi il faut prendre la précaution de bien repérer l’endroit et de ceindre l’arbre d’un fil rouge. On peut alors aller récupérer la pierre du corbeau (Prusse, Tyrol, Islande, etc.). La pierre du corbeau est rouge comme le feu, brillante, ronde et lisse, elle permet de comprendre la langue des oiseaux mais surtout, elle rend son porteur invisible, ce qui en fait le rêve de tous les voleurs et la réputation de la pierre de mener son propriétaire à la potence. D’ailleurs, une tradition de Poméranie précise comment le corbeau peut se la procurer : elle se forme lorsque le corbeau a rassemblé les yeux de cent pendus…

Dans la version gasconne publiée en 1886 du conte appartenant au type « la quête de l’époux disparu », on trouve un homme vert a l’œil unique qui a trois filles et dont la plus jeune devient l’épouse du Roi des Corbeaux. Une vieille femme va procurer à la jeune fille un couteau d’or qui coupe « l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour et l’herbe qui brise le fer » qui vont lui permettre de délivrer son mari du sort qui l’enchaîne dans l’autre monde. Peut-on imaginer plus belle introduction aux mythologies anciennes (Odhinn n’est-il pas borgne ?) et plus remarquable association du corbeau à des histoires d’yeux, de pierre magique et d’outre-monde ?

Trois vies de cerf

Le grand corbeau est un grand acrobate. Photo Marc Tisseau (pivotée)

Le grand corbeau est un grand acrobate. Photo Marc Tisseau (pivotée)

S’il a échappé aux hommes, le corbeau va vivre vieux, très vieux. Cicéron, Pline l’Ancien, Ovide, Aristophane, Ausone ont aussi insisté sur sa longévité. En Bretagne, on a recueilli une belle formule – « Trois âges d’homme, trois âges de cheval, encore n’en trouve-t-il point assez » – mais elle est probablement incomplète si on en juge par celle recueillie dans les Highlands où on disait : « Trois fois la vie d’un chien fait la vie d’un cheval ; trois fois la vie d’un cheval fait la vie d’un homme, trois fois la vie d’un homme fait la vie d’un cerf ; trois fois la vie d’un cerf fait la vie d’un corbeau ». Une formule anglaise prête au corbeau la réponse suivante à qui l’interroge sur son âge : « Quand je suis né, mon père a planté cet arbre et j’espère pouvoir être là quand il va tomber, cent ans après ta mort ! ». L’explication naturaliste (la fidélité au site de nidification peut faire croire que c’est toujours le même couple qui y niche) ne peut ici satisfaire, tout au plus souligne-t-elle qu’il n’y a pas fondamentalement contradiction entre les observations naturalistes et les croyances symboliques. Ainsi, on peut très aisément voir dans une devinette traditionnelle – « Pourquoi le corbeau vole-t-il sur le dos en passant au-dessus de tel village ? » – une allusion très juste à l’une des acrobaties préférées de l’oiseau et dans sa réponse – « pour ne pas voir la misère sous ses pattes » – une bel exemple de l’humour populaire, mais il ne faut pas s’imaginer pouvoir appliquer un traitement identique à tout ce qui a pu se dire ou s’écrire sur le grand corbeau.

Pour revenir à la longévité du corbeau, on notera que les bases 30 et 5 qui rythment une partie du calendrier gaulois offrent sans doute une piste sérieuse : le « siècle » y dure 30 années – une vie de cheval – et le lustre 5 ans – la moitié d’une vie de chien. Mais on notera surtout que les quatre animaux cités ont à voir avec le passage dans l’au-delà. De façon générale, c’est donc à partir des caractéristiques du corbeau dans les mythologies anciennes qu’il faut chercher les sources de bien des affirmations à son sujet.

Précisons que le nom du corbeau s’appuie sur ses deux caractéristiques essentielles. Dans les langues latines est issu d’une racine indo-européenne (ker) qui signifie crier tandis que dans les langues celtes et germanique où l’on trouve branos, vran, raven et Rabbe, c’est une autre racine (rap) qui signifie noir. En breton comme en cornouaillais, le grand corbeau peut être désigné par un nom (marc’h bran ; marburan) qui en fait le « corbeau-étalon ».

Le guerrier et le devin

Le Dieu Odhinn (ou Wotan) possède deux corbeaux – Huginn (pensée) et Munninn (mémoire) – qui l’informent sur tout ce qui se passe dans le monde. Ce dieu borgne – il a gagé un de ses yeux à la source de toute science – est ainsi détenteur du savoir, des stratégies guerrières et du don de prophétie. Il est parfois nommé Hjarrandi, « le coasseur » ou Rafnagud « le dieu aux corbeaux ». Jacob Grimm avait déjà remarqué la ressemblance avec le dieu celte Lug puisque son nom signifie aussi bien lumineux que corbeau et que ces oiseaux apparaissent comme ses messagers, par exemple dans la fondation de la ville de Lyon (Lugdunum) comme le rapporte le Pseudo-Plutarque (même si son interprétation repose peut-être sur un malentendu). On trouve plusieurs représentations de corbeaux « conseillers » parlant à l’oreille d’un Dieu, dans le monde celte et on peut y voir l’origine du corbeau « délateur » que nous retrouverons plus loin. On pense aussi aux corbeaux venant informer le barde aveugle, Gwenc’hlan, au sommet du Méné Bré et, en particulier, l’annonce de l’arrivée d’une bande de Saxons qui peuvent ainsi être vaincus.

Enfin, il ne faut pas oublier Bran, le dieu évoqué dans l’épopée galloise du Mabinogion dont le nom même signifie corbeau. C’est le propriétaire du chaudron magique qui ressuscite et le navigateur par excellence. Il faut peut-être rapprocher de ce dernier trait l’usage (signalé tant chez les Vikings que chez les Grecs ou en Inde) qui consistait à emporter des corbeaux pour les expéditions maritimes afin qu’une fois relâchés, ils indiquent la direction des terres. C’est donc ici qu’il faut évoquer le corbeau-fossoyeur de Noé, dont la condamnation sans appel cache mal le rôle capital dans ce récit d’origine.

La blanche colombe de la genèse va d’ailleurs servir d’emblème au christianisme en probable opposition au corbeau qui symbolise le combat et la guerre chez les Germains, comme chez les Celtes. Un récit de Tite-Live concerne un certain Marcus Valerius, dit Corvinus, qui, en 349 avant J.-C., reçoit le secours d’un corbeau qui crève les yeux de son adversaire, un géant gaulois qui a lancé un défi aux Romains. Or, il le fait avec d’extraordinaires contorsions, à la manière de Cuchulainn (héros né du dieu Lug dont il est comme une manifestation terrestre) et sur qui une corneille viendra se poser au moment de sa mort.

Ce qui fait le héros, c’est de bénéficier de l’aide magique d’un oiseau messager de l’autre monde. On retrouvera des corbeaux ou des oiseaux « plus noirs qu’aucune chose (…) jamais vue » présidant à des combats dans des épopées irlandaises et galloises et des romans du cycle arthurien. Le récit le plus étonnant est celui qui figure dans le Mabinogion où les corbeaux d’Owein se laissent tuer tant que leur maître qui joue aux échecs avec Arthur ne leur a pas donné l’ordre d’attaquer.

Le rôle divinatoire des corbeaux est souligné par un récit de Strabon : « Il y a sur la côte de l’Océan un port dit « des deux corbeaux » ; on y voyait en effet deux corbeaux ayant l’aile droite blanchâtre, que ceux qui avaient quelque contestation venaient en cet endroit et plaçaient sur un lieu élevé une planche avec des gâteaux dessus, chacun ayant à part les siens, que les oiseaux s’abattant sur ces gâteaux mangeaient les uns et dispersaient les autres, que celui-là était vainqueur, dont les gâteaux avaient été dispersés ». Certains auteurs rapprochent cette mention du rôle joué par le corbeau dans la protection du corps de saint Vincent mort à Valence en 304 et sa découverte ultérieure sur la côte portugaise.

Dans la région de Ripoll, en Catalogne, on disait que celui qui mangeait le cœur d’une corneille la nuit de la Saint-Jean acquérait le don de prophétie, de même Pline et Porphyre admettent que la consommation d’un cœur de corbeau confère l’esprit prophétique de l’oiseau. Etrangement, certains exégètes interprètent l’épisode biblique où un corbeau nourrit Elie (Rois 17) comme l’image du prophète modeste, confessant la noirceur de ses péchés et donnant l’exemple au peuple de Dieu. Mais on notera que le ce modèle biblique qui resservira pour divers saints (Paul ermite, Antoine, Cuthbert), dérivera progressivement vers une modification de son rôle (il est nourri par saint Benoît) ou son élimination au profit d’oiseaux plus nobles aux yeux de la nouvelle symbolique, tels que l’aigle (Corbinien de Fressing). Toutefois, on retrouve les fonctions traditionnelles de l’oiseau qui dénonce les assassins de Meinrad ou montre sa route à Guillaume Firmat) et l’image des ermites nourris par le corbeau trouvera un terrain particulièrement favorable en Irlande où ils seront représentés dès le VIIe siècle et en Grande-Bretagne où saint Cuthber aurait bénéficié, à la même époque, des mêmes services. En Bretagne, plusieurs saints (Guillaume, Maurice, Lambert) affirment leurs pouvoirs en commandant à des corbeaux de respecter leurs récoltes ou leur besoin de silence.

La tradition recueillie il y a plus de deux siècles qui veut qu’à Quimper deux corbeaux président à la vie ou à la mort des habitants de chaque maison n’est pas sans rappeler les oiseaux d’Odin ou les corbeaux augures. Un peu partout, on les dit annonciateurs de la mort (soit qu’ils se posent sur une maison, soit qu’ils frappent aux carreaux) et on n’avait pas manqué de remarquer en 1561 que la peste qui avait frappé Paris avait été précédée d’un grand rassemblement de corbeaux. En 1492 une bataille de quatre cents corbeaux entre Paris et Villejuif précède une terrible pluie provoquant de graves inondations.

Il y a même, au cœur de l’histoire de la Bretagne, un étonnant récit de divination où le corbeau joue un rôle central. Dans la mesure où les ornithologues peuvent y voir la plus ancienne mention localisée de nidification d’un oiseau dans la région, nous citerons dans sa quasi totalité le texte de Paul Sébillot (1905) évoquant la bataille de Conquereuil qui eut lieu vers 982 :

« Conan, averti que les Français étaient de l’autre côté de la forêt, voulu coucher au pied d’un gros chêne qui en marque le milieu, parce que l’on disait que ceux qui y passaient la nuit entendaient un oiseau qui prédisait l’avenir. Un gros corbeau vint se percher sur l’arbre et se mis à croasser et le duc l’entendait dire : « Conquereu, conquereu, conquereu » et toute la nuit, il répéta ces mots. Au petit jour, un page que l’oiseau ennuyait lui tira une flèche, si juste que le corbeau vint tomber au pied de l’arbre, et que son sang fit une grande tache rouge sur la neige blanche. Le duc se leva et comme il n’était pas bien éveillé, il répétait « Conquereu, conquereu ! » comme le corbeau. Les soldats qui croyaient qu’il était blessé, à cause du sang qui était à terre, prirent leurs armes et comme il répétait toujours : « conquereu, conquereu ! » les voilà qui sortent du bois et courent vers Conquereuil. Arrivés là, ils trouvent les Français tout gelés par la nuit, et ils tombent dessus avec tant d’ardeur qu’ils ne tardèrent pas à les vaincre ».

On notera que dans les récits mythologiques irlandais, la déesse de la guerre Morrigan apparaît parfois sous la forme et le nom (Bodb) d’une corneille, soulignant bien ainsi que la corneille est la forme féminine du corbeau. La corneille est de fait souvent présentée comme la femelle du corbeau dans les traditions populaires. Contrairement à ce qui est trop souvent écrit, il n’y a confusion que quand le récit ou l’observation ont été recueillis de seconde main. Il ne faut pas prendre ceux qui vivaient au contact permanent de la nature pour des aveugles et des imbéciles.

Le fossoyeur sacré

Le corbeau apparaît dans les récits de déluge de diverses cultures. C’est le messager qui ne revient pas car il a trouvé des cadavres à manger (c’est déjà le thème d’un bas-relief du VIe siècle sans doute influencé par l’œuvre de Prudence et quelques autres auteurs qui soulignent sa traîtrise), ce qui entraîne sa condamnation mais cette attitude peut aussi être lue comme la transformation d’un motif plus ancien où le corbeau faisait le lien avec l’au-delà et jouait un rôle dans les rituels d’enterrement – rappelons que le Coran nous dit qu’il a appris à Caïn comment enterrer le premier mort de l’humanité. Le corbeau nécrophage est bien l’envoyé privilégié du royaume des morts et son cri en breton n’est-il pas tout simplement l’annonce de la mort : Marv ! Marv ! Marv !

Ajoutons que, dans nos sociétés, les animaux carnivores, ou, pire, charognards, ne sont pas mangés et sont rejetés. Mais il faut mesurer précisément ce que signifie « rejet » : pour être rejeté, il faut s’être approché. Ils sont, en effet, à la fois proches de nous (ils mangent de la viande) mais pas tant que cela (la viande est crue ou corrompue). Dans toutes les langues, d’ailleurs, les corbeaux crient sensiblement la même chose : Caaarn ! Caaarn ! (chair – Catalogne) ; Couac ! Couac ! Vole de la car ! (je veux de la chair – Auvergne) ; un mimologisme trégorois rapportant un dialogue entre deux corbeaux s’achève sur une formule frappante : Para, para, para, eo ? – Un tonseg, un tonseg. – Gwak eo, gwak eo, gwak eo ! – Yaaaaa, gwak gwak, gwak met brein, brein, brein ! (Quoi, quoi, quoi, qu’est-ce ? – Un crapaud, un crapaud. – Il est mou, il est mou, il est mou ! – Mou, mou, mou, mais pourri, pourri, pourri !).

Tous ces éléments aident à comprendre pourquoi de nombreuses cultures ont protégé les corbeaux et le naturaliste Belon note au XVIe siècle que l’oiseau est respecté en Angleterre ; au XIXe siècle, en Normandie, on disait aux enfants de ne pas les tuer car c’était « des tombeaux vivants » et Anatole Le Braz et Paul Sébillot ont noté que les âmes que Dieu hésite à sauver ou à damner au moment de leur mort sont condamnées à errer sur terre sous forme de corbeaux jusqu’au jugement dernier. En Languedoc on précisait que les corbeaux étaient l’âme des mauvais prêtres et les corneilles celle des nonnes. Les corbeau de la roche du Gador à l’île de Sein étaient respectés au titre « d’esprits préposés à la garde de l’île ». N’oublions pas que plusieurs traditions pensent que le roi Arthur quitte parfois l’île d’Avallon sous la forme d’un corbeau et que l’oiseau qui figurait sur les étendards de Guillaume le Conquérant est l’hôte privilégié de la tour de Londres – sa disparition devant annoncer la chute de la Monarchie.

Comme le disent les Catalans « il est toujours en deuil et habillé comme il faut pour aller aux enterrements et visiter les cimetières » D’ailleurs, les mêmes Catalans disent que le corbeau, parfois informé par les autres oiseaux, guette les crimes et dénonce les coupables pour obtenir des pendus. Si par hasard on a arrêté un innocent, il laisse faire avant de délivrer ses informations afin d’avoir double ration. Il leur arrivait même de confesser le pendu des crimes qu’il projetait pour pouvoir aller les suggérer à d’autres. Un conte collecté en Normandie ne dit guère autre chose puisqu’on y voit des corbeaux témoins du meurtre d’un marchand de beurre provoquant, plusieurs années après, leur arrestation.

Les traditions ont la vie dure et même si le témoignage suivant, recueilli à Locmaria-Berrien en 2000, concerne de toute évidence un rassemblement de corneilles, il n’en est pas moins la preuve qu’on n’est pas prêt d’oublier que le corbeau accompagne les morts : « En février 1995, quelques corbeaux apparurent sur le champ près de la maison. Un homme du village, âgé de 85 ans se portait de plus en plus mal et plus sa santé faiblissait, plus les corbeaux affluaient dans le champ. Lorsque nous passions, ces oiseaux se soulevaient comme une vague noire. Cet homme est mort le 25 février. Le champ était noir de corbeaux. Petit à petit les oiseaux sont alors repartis. Ils ne sont pas revenus depuis ».

« Corbeaux nous ont les yeux cavés » (François Villon)

Nous avons rencontré bien des yeux crevés et des borgnes au fil du texte, comment s’en étonner quand, ici encore, observations naturalistes et rôle symbolique se croisent. Dans plusieurs pays d’Europe, on trouve les deux dictons suivants : « les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux »; « élève un corbeau, il te crèvera les yeux ». Les bestiaires du Moyen Âge, reprenant Isidore de Séville, notaient que « le corbeau s’attaque d’abord aux yeux, ce qui lui permet d’atteindre la cervelle ». La Bible, elle-même, avait prévenu les croyants : « l’œil qui se moque d’un père, qui refuse d’obéir à sa mère, les corbeaux du torrent le crèveront » (Proverbes, 30, 17).

De fait, les ornithologues admettent que le gros bec du corbeau reste impuissant devant un cuir frais et que l’œil reste un orifice privilégié pour atteindre des parties comestibles, c’est aussi, peut-être, un comportement spontané chez un prédateur qui a tout intérêt à aveugler ses proies.

Mais, on l’aura deviné, le corbeau est d’abord l’œil du ciel, l’oiseau qui voit tout, ici et dans l’au-delà, et fonde ainsi son pouvoir de divination. S’il arrache les yeux, ce n’est donc pas par gourmandise, mais bien parce qu’il y puise son pouvoir visionnaire.

Le corbeau est, comme l’écrivent F. Le Roux et C.-J. Guionvarc’h, « l’oiseau divin par excellence ». Il est, depuis la nuit des temps associé aux récits de la création du monde et à la connaissance des secrets. Le Christianisme ne pouvait donc, après un temps d’hésitation, qu’assimiler puis diaboliser ce dangereux auxiliaire de la pensée païenne, mais comme nous l’avons vu, il n’a pas pu totalement effacer la marque durable qu’il a imprimé dans les traditions populaires européennes.

 

 

Quelques références importantes :

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