Michel Pastoureau se prend les pieds dans la peau du loup

24 octobre 2023 Publié par

Logo Logo Logo

Tous les amateurs d’histoire connaissent Michel Pastoureau pour ses passionnants livres sur les couleurs et l’héraldique. Le loup, comme l’ours, le lion ou la baleine, lui a inspiré en 2018 un ouvrage, Le loup, une histoire culturelle (Le Seuil, 160 p., 19,90 €). Bénéficiant d’une belle illustration, le livre parcourt en douze chapitre tous les thèmes classiques allant de la mythologie aux fables et des garous à la Bête du Gévaudan. Il se clôt par une longue liste de sources et une bibliographie internationale organisée, même si nombre de ces titres ne sont pas cités dans le texte ou véritablement utilisés et si l’on peut s’étonner de certaines absences.Couverture du livre de Michel Pastoureau
Les lecteurs séduits par les précédents ouvrages de Michel Pastoureau n’y trouveront pas, hélas, les révélations auxquelles ils étaient habitués. Rien de bien neuf par rapport à ce qu’on trouve déjà dans les ouvrages classiques sur le sujet. Pire, des simplifications, des oublis et des banalités là où on était en droit d’attendre une vraie réflexion et des analyses un peu originales. Tout le monde peut faire des erreurs ou souhaiter simplifier un texte destiné à un large public. J’ai d’ailleurs moi-même dû abréger le passage évoquant les à peu près et les oublis de de Michel Pastoureau dans Le loup en Bretagne hier et aujourd’hui (Skol Vreizh, 2023). Il est vrai que le dossier était assez conséquent. Le voici donc au complet afin que chacun puisse en juger. 
De manière générale, force est de constater que, quand il parle d’histoire culturelle, Michel Pastoureau n’y inclut que très parcimonieusement la culture populaire, n’hésitant pas à utiliser comme les pieux folkloristes d’autrefois le terme de « superstitions ». Il rapporte en vrac quelques croyances qui ne peuvent avoir une chance de révéler leur sens que si on montre en quoi elles peuvent former système. Faut-il donc s’étonner s’il affirme, sans apporter la moindre preuve, que « jusqu’au début du XXe siècle, la peur du loup est attestée partout » ? En fait, de la longue cohabitation des hommes avec les loups est née une connaissance réciproque où la peur était d’abord celle que les loups éprouvaient vis-à-vis des humains. On dispose de multiples éléments qui soulignent que dans la société traditionnelle bretonne, on distinguait les loups « normaux » que l’on pouvait effrayer, des loups « surnaturels » ou « étrangers » qui pouvaient s’attaquer aux humains.
Le chapitre consacré aux saints et aux loups tout comme les pages concernant les loups-garous passent à côté des récits les plus intéressants et se contentent d’énoncer quelques exemples sans les éclairer même d’un regard d’historien : le loup de Gubbio pacifié par saint François d’Assise est évoqué comme dans les meilleurs livres de piété. M. Pastoureau aurait mieux fait de tirer le fil qui dépassait des quelques lignes confuses qu’il consacre à la relation du loup à la lune. La vie de saint Ronan, de multiples dictions populaires et la numismatique gauloise auraient pu lui fournir la matière d’une analyse montrant, entre autres, que le grand saint breton, accusé d’être un loup garou agissait en maître du calendrier. Il commandait aux mâchoires du loup qui avait en charge d’avaler le mois lunaire surnuméraire (à l’image de notre 29 février) dans certaines phases du cycle.
Le chapitre consacré au Petit Chaperon rouge est révélateur des partis-pris de l’auteur qui ne craint pas d’affirmer de toute son indiscutable autorité en la matière que « la question essentielle » est celle de la couleur. Toutefois, aussi essentielle soit la question, la réponse s’appuie sur l’improbable « habitude en milieu rural de faire porter aux enfants une pièce de vêtement rouge pour mieux les surveiller », et sur l’étonnante affirmation qu’une «belle robe est toujours une robe rouge ». Non seulement, M. Pastoureau devrait relire Peau d’âne mais on aimerait savoir quelle histoire du costume traditionnel paysan lui permet d’avoir de telles certitudes. Spécialiste des contes traditionnels, Catherine Velay-Vallentin écrit à propos du texte d’Egbert : « Si la chimie tinctoriale du Moyen Âge réussit ses meilleures performances dans la gamme des tons rouges, il reste que c’est une couleur qui coûte cher […]. Comment étaient habillés les enfants en ce Haut Moyen Âge ? Il est difficile de le dire » (« Le conte mystique du Petit Chaperon rouge : la Bête du Gévaudan et les “inutiles au monde”, Féeries, 10, 2013).
La base de l’argumentaire de l’historien est un texte de 14 vers en latin dont il donne le nom de l’auteur, Egbert (connu comme Egbert de Liège, né vers 972), mais ni le titre (« La Petite Fille épargnée par les louveteaux »), ni, malgré sa généreuse bibliographie, les éditions de l’œuvre (Fecunda ratis) où figure le récit, ni même son propre article sur le sujet paru en 1990, « Ceci est mon sang. Le christianisme médiéval et la couleur rouge » (Le Pressoir mystique, actes du colloque de Recloses, mai 1989). Michel Pastoureau voit dans le texte latin la matrice du Petit Chaperon rouge publié quasiment sept siècles plus tard par Charles Perrault. Il s’agit, selon lui, « d’une petite fille vêtue de rouge qui traverse des bois dangereux mais qui est miraculeusement épargnée par de jeunes loups. Ce qui la sauve, c’est à la fois sa sagesse et la petite robe de laine rouge que son père lui a offerte ». On relèvera que le texte original n’évoque guère la sagesse et encore moins le père : « Je vous défends, souris, dit la jeune enfant, de déchirer cette robe / Que m’a donnée parrain à mon baptême ! ». Quelques pages plus loin, et sans préciser qu’il s’agit du même récit, Michel Pastoureau ajoute une « explication savante » à la couleur de la robe : « Une version ancienne du conte précise en effet que la petite fille est née le jour de la Pentecôte : on peut imaginer que dès sa naissance, un jour si exceptionnel et de si bon augure, elle a été vouée au rouge, couleur de l’Esprit-Saint. Ce rouge protecteur serait censé éloigner les forces du mal. » Rares sont les explications savantes qui demandent d’« imaginer » mais la subjectivité ne semble pas faire peur à l’excellent historien qui n’hésite pas à considérer que la fin de la version du conte publié par les frères Grimm (un chasseur tue le loup et sort de son ventre la fillette et sa grand-mère) est « plus invraisemblable » que celle du conte de Perrault. Ce détail est révélateur du biais principal des analyses de l’historien : il reste étranger à l’univers des contes populaires où la notion de « vraisemblable » n’a aucune pertinence. On le constate quand il affirme que le loup est présenté dans les contes traditionnels comme « un prédateur impitoyable, un ogre carnassier qui dévore aussi bien les animaux domestiques que les bergères qui gardent les moutons, les enfants qui sont perdus dans les bois, voire les vieillards malades ou impotents. C’est une bête rusée et mortifère dont tout le monde a peur et qu’il vaut mieux ne jamais rencontrer, surtout si l’on est une fillette ou une jeune fille […]. Qu’il dévore ou non ses proies, il est impossible de citer ici tous les contes dont l’acteur principal est un loup brutal et pervers. » On aimerait pourtant que Michel Pastoureau cite quelques exemples significatifs car s’il peut évoquer les contre-exemples du Loup et les sept chevreaux et des Trois petits cochons, il ne peut citer que Le Petit Chaperon rouge à l’appui de sa thèse. Non seulement on ne trouve pas dans les contes traditionnels de loup « brutal et pervers », « ogre carnassier » ou « prédateur impitoyable » dont « tout le monde a peur », mais quand il apparaît, c’est bien plus comme un benêt pitoyable dont tout le monde se moque (ce que Michel Pastoureau identifie pourtant au passage à propos des fables). Ajoutons que les dictons et comptines (comme ceux collectés en Bretagne par L.-F. Sauvé) vont dans le même sens.
La couleur rouge expliquant tout, Michel Pastoureau ne juge pas utile de citer d’autres interprétations du conte si ce n’est, pour la réfuter, celle que développe Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées. Elle est, pour l’historien, « anachronique » puisque ce n’est pas le rouge mais le vert qui serait la marque des « premiers élans des sens » au Moyen Âge, « lorsqu’apparaissent les plus anciennes versions de cette histoire ». On notera la miraculeuse multiplication des versions d’un récit dont il faut bien rappeler que seule celle d’Egbert de Liège est parvenue jusqu’à nous et qu’il conviendrait pour le moins d’exposer les thèses en présence qui y voient ou pas l’origine de celle publiée par Charles Perrault.

On aurait aimé que Michel Pastoureau contredise méthodiquement ce que soutient l’auteur du premier volume du Catalogue du conte populaire français, Paul Delarue, (« Les contes de Perrault et la tradition populaire », Bulletin folklorique d’Île-de-France, 1951). Pour Paul Delarue (1889-1956), le chaperon rouge est « un trait accessoire, particulier à la version de Perrault ». Le médiéviste Catalogue du conte populaire nouvelle éditionJacques Berlioz a reproduit le texte d’Egbert et développé une critique de Paul Delarue dans deux publications (J. Berlioz, C. Bremond, C. Velay-Vallantin, Les formes médiévales du conte merveilleux, Stock, 1989 ; « Un petit chaperon rouge médiéval ? “La Petite fille épargnée par les loups” dans la “Fecunda Ratis” d’Egbert de Liège (début du XIème siècle), Marvels and Tales, Special Issue on Charles Perrault, vol.5, num.2, 1991). Mais Michel Pastoureau ne juge pas utile de citer son collègue et ne se préoccupe en rien des versions populaires n’ayant pas subi l’influence de Perrault alors que, en toute logique du genre, elles s’achèvent bien pour la fillette qui parvient à s’échapper sans le secours d’une robe rouge « protectrice » mais avec un subterfuge que l’on retrouve dans des contes africains et asiatiques ! Les multiples traits archaïques des versions populaires et, en particulier, la consommation par la fillette du sang et de la chair de la grand-mère tuée par loup sont bien trop étrangères à la fable édifiante du clerc Egbert pour laisser la place à une filiation (sinon à base d’hybridations aussi nombreuses qu’improbables). On comprend que Perrault ait jugé indispensable d’édulcorer le récit pour en faire un pur « conte d’avertissement », catégorie tout à fait étrangère à l’esprit des contes populaires. C’est d’ailleurs pour revenir à cet esprit que les deux versions du conte de Perrault retournées à l’oralité et collectée par les frères Grimm sont corrigée par les conteuses elles-mêmes en ajoutant une fin heureuse.
Il est dommage que Michel Pastoureau, même s’il est persuadé d’avoir raison, soit si univoque dans son analyse et n’évoque pas les arguments de Paul Delarue tout comme la remarquable analyse de l’ethnologue Yvonne Verdier (1941-1989) qui a totalement renouvelé l’approche du Petit Chaperon rouge. On notera qu’un remarquable dossier sur les contes de fées mis en ligne par la Bibliothèque nationale de France permet de lire, entre autres, les textes de Paul Delarue et Yvonne Verdier. Un autre dossier d’exposition virtuelle consacré à la couleur rouge permet de lire une version du texte de Michel Pastoureau sur Le Petit Chaperon rouge.
Parue sous le titre « Grands-mères, si vous saviez… : « Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale » dès 1978 (Les Cahiers de la Littérature orale, IV) et rééditée en volume en 2014, l’étude d’Yvonne Verdier a le mérite de replacer les récits populaires du Petit Chaperon rouge dans le contexte de la société rurale où ils se disaient et d’en montrer l’extraordinaire cohérence. On y apprend que le conte traite de la transmission des « biens » féminins et ne constitue en rien une histoire de grand méchant loup. Elle rappelle une piste très intéressante sur la généalogie du conte ouverte par Georges Dumézil en 1924 (Le festin d’immortalité) : un mythe indo-européen fait intervenir chez les Gaulois deux personnages connus sous le nom de Sucellus et Nantosuelta. Le premier, parfois représenté tenant un pot et portant une peau de loup sur l’épaule, finit, après plusieurs tentatives infructueuses, par se déguiser en vieille femme pour s’emparer de la nourriture divine – l’ambroisie – transportée par la seconde qui est une jeune déesse. C’est le pot de beurre qui intéresse le loup ! Georges Dumézil y voit des « aventures ambroisiennes »…
Notons que tout à ses couleurs, Michel Pastoureau veut voir un puissant symbole dans l’association du rouge de la fillette au noir du loup et au blanc du beurre. Faut-il lui rappeler qu’en dehors de certaines productions industrielles, le beurre est jaune dans les barattes paysannes. Michel Pastoureau ajoute un exemple pour le moins imprudent afin de renforcer sa démonstration tricolore : « Dans Blanche Neige, une jeune fille blanche comme le neige se voit offrir par une méchante reine vêtue de noir une pomme rouge empoisonnée. » S’il avait relu les contes de Grimm, il aurait appris qu’en dépit de son nom, Blanche Neige est, comme sa mère l’a souhaité « aussi blanche que la neige, aussi rouge que le sang et aussi noire de cheveux que l’ébène » tandis que la méchante reine n’est que « verte et jaune de jalousie », la pomme étant « rouge et blanche » (traduction de Marthe Robert, 1980). Il faut donc se rendre à l’évidence : même s’il ne figure pas dans sa bibliographie, et comme on ne l’imagine pas daltonien, c’est donc chez Walt Disney que Michel Pastoureau prend ses références en matière de contes traditionnels.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *