Les contes en mode dégradé de monsieur Bolloré

01 septembre 2026 Publié par

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Maëlle Guillaud est sans doute une bonne romancière éditée par Héloïse d’Ormesson, voire une bonne éditrice pour Albin Michel. Qu’est-elle allée donc faire chez Grasset/Bolloré en y publiant d’étranges Contes de Bretagne en juin 2026 ?

La collection « La France par ses contes » bénéficie, effectivement, d’une bonne diffusion et ne demande pas d’immenses efforts à ses auteurs puisqu’elle consiste à offrir des reprises plus ou moins fidèles de contes traditionnels puisés dans des ouvrages tombés dans le domaine public. Certes, il faut rédiger une petite préface (4 pages…) et, n’en doutons pas la quatrième de couverture. Dans ses textes de présentation, l’autrice ne craint pas d’écrire que les contes qu’elle publie sont « pour partie » ceux que son père lui racontait », précisant même que c’était « pendant les trajets en voiture » pour rejoindre la Bretagne.

Si on examine les 15 contes rassemblés dans le livre, force est de constater qu’ils proviennent tous (mais dans quel état…) des livres publiés par Paul Sébillot (1843-1918), Émile Souvestre (1806-1854), François-Marie Luzel (1821-1895) ou Ernest du Laurens de la Barre (1819-1881). Ils ont déjà été republiés à de multiples reprises, ensemble ou séparément, illustrés ou pas. Le plus beau et le plus connu étant justement une compilation de textes d’Émile Souvestre, Ernest du Laurens de la Barre et François-Marie Luzel sous le titre Contes et légendes de Basse-Bretagne éditée par la Société des bibliophiles bretons en 1891. Les illustrations de Théophile Busnel ont beaucoup fait pour le succès de cet ouvrage.

Mais dans les quasi totalité des cas, les éditeurs ont le bon goût de rendre à César ce qui est à César. Rien Couverture du livre Contes de Bretagnede tel dans les Contes de Bretagne de Maëlle Guillaud. Ainsi, dès le premier chapitre, « Le géant Goulaffre », aucune référence n’est faite à François-Marie Luzel qui l’avait recueilli à Plouaret en 1869 auprès de Barbe Tassel. Il faut croire que le charcutage donne des droits de propriété sans limite puisqu’au prix d’une coupe ici, d’un ajout là, d’une réécriture ailleurs, on peut totalement ignorer le scrupuleux collecteur et la conteuse. Si encore il s’agissait de mettre le texte à la portée de jeunes enfants en le simplifiant, on pourrait approuver un travail de réécriture. Rien de tel ici tant l’objectif consiste d’abord ici à réduire le conte d’un tiers. Une simple phrase est révélatrice de la méthode.

Guillaud : « Et c’est ainsi que dans l’aube claire, le garçon s’est mis en route, avec sur lui quelques sous, un bout de pain et six crêpes de sarrasin. »

Luzel : « Allanic partit donc, par un beau matin de printemps, emportant, au bout d’un bâton, un pain de seigle, avec six crêpes, et tout fier d’avoir dans sa poche six réaux (un franc cinquante centimes), que lui avait donnés sa mère. »

Sans convertir les réaux en euros (même si l’homophonie invite à un taux paritaire…), on voit que la misère matérielle d’Allanic n’est rien à côté de la pauvreté du texte de Maëlle Guillaud. Laquelle n’hésite pas, cependant, à « bretonniser » le récit avec une louche de sarrasin.

Inutile d’étudier tous les contes qui ont subi le même traitement de défiguration à la mode jivaro. Relevons seulement le cas de celui « emprunté » à Ernest du Laurens de la Barre et intitulé « Les aventures de monsieur Tam-Kik ». Si, comme l’annonce l’autrice revendiquée, le livre est essentiellement composé de contes que son père lui racontait lors de leurs voyages en voiture, on peut diagnostiquer une hypermnésie héréditaire. En effet, quand bien même son père aurait lu par le passé l’un ou l’autre des ouvrages où figure le conte et l’aurait raconté de mémoire, comment aurait-il pu retenir le nom de Jalm Thurio, si complexe et rare qu’il n’en existe aucune autre occurrence. Et voilà que des années plus tard, la fille est en mesure de le reproduire, parfaitement orthographié, alors qu’une transmission orale aurait justifié un Turio, voire un Turiau évident pour la famille Guillaud.

Bien sûr, il s’agit une nouvelle fois d’une réécriture à la fidélité mouvante mais elle souligne surtout l’ignorance totale de Maëlle Guillaud. En effet, s’il est un conte de son livre qui n’est en rien « ancestral », c’est bien celui-ci, entièrement sorti de la plume du notaire de Quimperlé, comme le savent tous ceux qui s’intéressent à la littérature orale de Bretagne.

En prétendant que « la Bretagne porte encore haut dans sa lande, ses récifs et ses forêts, la mémoire de ses contes ancestraux » et que « pour chacun de ses habitants, cet héritage continue d’imprégner le quotidien », les éditions Grasset/Bolloré tentent d’enfermer la région dans des clichés éculés tout en gommant les richesses bien réelles de son patrimoine et ceux qui l’ont préservé.

La caricature stéréotypée à laquelle se prête Maëlle Guillaud n’est pas innocente, elle donne une juste image du projet porté par Vincent Bolloré et sa cour d’un monde reformaté pour un fonctionnement en mode dégradé et un service culturel minimal.

1er septembre 2026

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